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Introduction

  • Type de publication: Article de revue
  • Revue: Cahiers Jean Giraudoux
    2019, n° 47
    . Giraudoux à la scène hier et aujourd’hui
  • Auteurs: Laplace-Claverie (Hélène), Landerouin (Yves)
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  • Résumé: Ce volume s’emploie à dresser un bilan du destin à la scène des pièces de Giraudoux : en quoi ses partis-pris esthétiques peuvent-ils expliquer leur relative désaffection du monde théâtral professionnel ? en quoi l'impact des spectacles de Jouvet tenait-il au contexte politico-culturel ? Sont présentées, enfin, des études d’un échantillon représentatif de mises en scène réalisées jusqu’à nos jours dans le monde (avec leurs enjeux et leurs obstacles respectifs), sans oublier la production télévisuelle.
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  • Pages: 19 à 21
  • Année d’édition: 2019
  • Revue: Cahiers Jean Giraudoux, n° 47

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  • ISBN: 978-2-406-09817-1
  • ISSN: 0150-6943
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-406-09818-8.p.0019
  • Éditeur: Classiques Garnier
  • Date de parution: 20/11/2019
  • Périodicité: Annuelle
  • Langue: Français
  • Mots-clés: Jean Giraudoux, théâtre, littérature du XXe siècle, Louis Jouvet, esthétique dramaturgique
Accès libre
Support: Numérique
19

INTRODUCTION

De la première de Siegfried en mai 1928, sous la houlette de Louis Jouvet, jusquau Pour Lucrèce de la Compagnie Renaud-Barrault en 1953, en passant par la représentation de La Folle de Chaillot au « Gala des résistants de 1940 » devant le général de Gaulle le 21 décembre 1945, les créations des pièces de Giraudoux ont constitué en leur temps un phénomène littéraire, artistique et culturel considérable. Passée cette glorieuse époque, lœuvre dramatique de lécrivain a encore suscité de remarquables spectacles, illuminé bien des soirées mémorables, mais il est significatif quaucun des géants de la mise en scène contemporaine, tels quAntoine Vitez, Peter Brook, Ariane Mnouchkine ou le regretté Patrice Chéreau, ne se soit tourné vers elle. Et si Électre ou La guerre de Troie naura pas lieu font toujours les délices des classes de lycées et des étudiants de lettres qui les rencontrent dans leur cursus, les textes de Giraudoux peinent à simposer, à laisser une empreinte dans le théâtre daujourdhui. Peut-être ny a-t-il pas de meilleur moment que cette période de désaffection (désaffection certes relative, comme le montre très précisément ici Marc Véron1) pour faire le bilan de leur destin à la scène.

Il est impossible de comprendre le phénomène sans sinterroger de nouveau sur les partis pris esthétiques du dramaturge : la place quil donne, bien entendu, à la parole articulée, poétique, tragique, laquelle a été victime dun changement du goût dans lhistoire du théâtre contemporain (M.-C. Hubert), mais aussi – et par rapport à cette parole – les fonctions quassument toutes sortes dautres sons (chansons, cris, mots traités comme bruits, sonnettes et sonneries de trompette, rumeur de la vie quotidienne, etc.) ou labsence de son (F. Bombard), enfin et surtout, le rôle du corps, quune vision trop superficielle tendrait à faire passer pour le mal aimé de son théâtre (A. Job, V. Brancourt). Impossible, par ailleurs, 20de comprendre le destin scénique de lœuvre sans essayer de reconsidérer et/ou de préciser les raisons de limpact que produisirent les spectacles de Jouvet. Elles tiennent au contexte politico-culturel de lépoque, y compris à létranger comme le prouve la manière dont la célèbre tournée de la troupe en Amérique latine entre 1941 et 1944 surmonte de nombreuses difficultés (P. Le Bœuf), ainsi quà la qualité des représentations conçues par le metteur en scène, en partie – on a tendance à loublier – grâce à une collaboration efficace (notamment en termes modernes de « communication ») avec les plus grands créateurs de la haute couture parisienne (C. Nier). On peut en outre mieux appréhender la singularité esthétique de ce théâtre dans les années 30 en le comparant, par exemple, à une production qui sen éloigne et sen rapproche à la fois, celle de Marcel Achard, autre auteur fétiche de Jouvet (C. Lajoux).

Un tel bilan est loccasion de se pencher sur le travail des metteurs en scène qui ont succédé à leur prestigieux aîné, et ce jusquà aujourdhui. Plusieurs des articles présentés ici le confirment : la collaboration de Jouvet avec lauteur dIntermezzo a illustré au plus haut point lidée que le succès dun « art en mouvement » comme le théâtre repose sur une rencontre entre des textes et des entrepreneurs/interprètes inspirés. Par ailleurs, létude des mises en scènes connaît un bel essor à lUniversité et il serait dommage que les Cahiers Giraudoux ne tirent pas quelque profit de lintérêt que cette approche présente pour la connaissance du dramaturge et la compréhension de son œuvre. Aussi ce nouveau numéro rassemble-t-il, outre un panorama de la réception de La Folle de Chaillot depuis sa création (J. Guérin), plusieurs travaux consacrés à des spectacles venus dhorizons variés : une Électre marquante donnée en Pologne à lépoque de Jouvet (K. Modrzejewska) et une autre, beaucoup plus récente, dirigée en Savoie par Gérard Desarthe, que J. Body tient pour la meilleure de celles quil ait vues ; les mises en scène successives de Supplément au voyage de Cook, et en particulier le très remarquable spectacle de Mahmoud Shahali au Théâtre de lÉpopée en 1993 (M. Païenda) ; plusieurs productions de La guerre de Troie naura pas lieu au xxie siècle en Italie (A. Patierno) et même au Japon (Y. Mase), avec des enjeux et des obstacles différents. Soulignons au passage que dans bien des pays, le théâtre de Giraudoux continue dincarner « une certaine idée de la France », sur un plan philosophique aussi bien questhétique. Certes, ces études livrent seulement un échantillon – tant elles sont nombreuses 21– des entreprises menées à travers le monde pour faire vivre lœuvre à la scène, mais un échantillon représentatif des tendances actuelles de linterprétation, comme larticle dY. Landerouin sapplique à le montrer à partir du travail de Claudia Morin pour le Théâtre 14. Ayant léphémère pour objet, de tels travaux de recherche sont largement subordonnés à lexistence de DVD, de documents conservés par lINA ou de vidéos disponibles sur Internet. À cet égard, B. Barut propose une typologie précise de la présence des différentes pièces de Giraudoux à lécran, avec divers coups de projecteur sur les réalisations télévisuelles de Marcel Cravenne, Claude Barma et Raymond Rouleau. Là ne se jouera sans doute pas la fortune dAmphitryon 38 ou dOndine, mais il est incontestable que de telles productions télévisuelles ont contribué à assurer leur diffusion auprès de toute une génération damateurs de Giraudoux.

Amateurs. Le mot est important pour qui veut saisir aujourdhui les résonances encore très vives dune œuvre régulièrement portée sur les planches, en France comme à létranger, par des troupes non professionnelles qui ne semblent pas avoir, à son égard, les préventions dun milieu théâtral prompt à se méfier de ce quon nappelle en général « théâtre littéraire » que pour mieux le discréditer. Or, comme le suggère W. Ready en osant un rapprochement entre Giraudoux et les comédies musicales de lâge dor dHollywood, les pièces de « lenchanteur » sont de véritables poèmes scéniques qui ne sacrifient nullement le spectaculaire au verbal. De là leur charme profond, à la lecture comme sur le plateau, et le défi redoutable que représente leur concrétisation théâtrale. Souhaitons que les études ici rassemblées contribuent à susciter lintérêt de jeunes chercheurs mais aussi celui de metteurs en scène pour une œuvre à la fois multiple et singulière quon ne saurait réduire à quelques « morceaux de bravoure ».

Hélène Laplace-Claverie

Université de Pau et des Pays
de lAdour – ALTER (EA 7504)

Yves Landerouin

Université de Pau et des Pays
de lAdour – ALTER (EA 7504)

1 Désormais, les noms mentionnés entre parenthèses renverront à lune des études réunies dans ce cahier.

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