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Introduction

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  • ISBN: 978-2-8124-3688-8
  • ISSN: 0007-9871
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-8124-3689-5.p.0009
  • Éditeur: Classiques Garnier
  • Date de parution: 17/12/2014
  • Périodicité: Semestrielle
  • Langue: Français
Accès libre
Support: Numérique
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INTRODUCTION




Où en est la sémantique aujourd'hui ? Des premiers balbutiements de
la discipline, que l'on date souvent de l'Essai de sémantique de Bréal (1897)
— même si sa « science des significations  » n'a que peu de rapports avec la
sémantique actuelle —aux derniers développements actuels, quel chemin a
été parcouru ?

Bréal soulignait déjà à son époque le retard de la sémantique par
rapport à la phonologie ou à la morphologie, et l'on pourrait dire par rapport
à la syntaxe. La tradition grammaticale et l'importance de la grammaire
générative dans le paysage linguistique de France et d'ailleurs semblent
surtout s'être associées pour reléguer la sémantique au second rang des
études linguistiques, pour faire du sens un problème annexe. La grammaire
méthodique du français de Riegel, Rioul et Pellat (2002, 2e éd., Paris, PiJF),
pour n'en citer qu'une parmi les meilleures en tant qu'ouvrage universi-
taire, ne consacre par exemple qu'une cinquantaine de pages à des problèmes
de sémantique (référence, énonciation, structuration du texte) tandis que la
majeure partie s'intéresse à des problèmes de syntaxe (syntaxe de la phrase
simple, syntaxe de la phrase complexe). Le projet de la Grande grammaire
du français, ouvrage en préparation depuis 2004 sous l'égide de A. Abeillé,
A. Delaveau et D. Godard, ne devrait pas révolutionner cet état de fait,
faisant la part belle à la syntaxe comme domaine le plus à même de décrire
la complexité de notre langue.

Il est vrai que les théories sémantiques semblent parfois si antino-
miques qu'il est souvent difficile de comprendre si la discipline a réelle-
ment évolué ou si elle a simplement emprunté des directions différentes, en
fonction des modes et des transformations plus générales de la linguistique.
Sens et signification changent ainsi de valeur en fonction des théories  :entre
la place secondaire qui est accordée à la sémantique dans les grammaires
formelles dominées par la syntaxe, les connexions qui sont établies entre sens
et cognition, sens et usage, sens et contexte dans différents modèles séman-
tiques, quelle description choisir ? Nous aurions justement pu proposer une
vue d'ensemble sur les sémantiques actuelles nées à des époques différentes

Cah. Lexicol. 105, 2014-2, p. 9-12

10 (sémantique formelle, générative, énonciative, cognitiviste, etc.), nous
reportons pour cela aux manuels de sémantique qui tous font une revue
remarquable du sujet'.

C'est à une autre entreprise que nous nous attellerons donc ici, et qui
consistera à faire un état des lieux des acquis de la sémantique sur des objets
d'étude et des notions aujourd'hui bien documentés, au-delà des controverses
et des écoles théoriques. Le choix des thématiques abordées s'est fait en
fonction de leur importance dans le paysage sémantique français et européen,
et compte tenu des avancées dans le domaine. L'objectif principal est ainsi
de fournir au chercheur un outil de travail sur des directions de recherche
essentielles en sémantique, en fournissant à la fois un point théorique sur le
sujet, ainsi que des critères d'analyse désormais considérés comme acquis.

Une première section réunira les articles qui traitent de notions et
concepts opératoires en sémantique.

L'article de Adler et Asnes s'occupe de la quantification, notion qui
s'inscrit dans des domaines méthodologiques divers (comme l'analyse de
corpus ou la sémantique formelle). Les auteurs se focalisent sur quelques
aspects clés comme la quantification collective/distributive, la quantification
faible/forte, la quantification des noms massifs/comptables, la quantifica-
tion modifiée. Sont également analysés d'autres phénomènes qui existent
indépendamment de la quantification, tels que la scalarité, l'approximation
et la précision, qui permettent d'éclairer les propriétés de la quantification et
qui constituent aussi de nouveaux cadres théoriques pour son étude.

Les quatre articles suivants traitent du rapport entre énoncé / énoncia-
teur / énonciation à travers différentes notions sémantiques.

Douaire présente les deux notions transversales de «  commitment  » et
« prise en charge  » , introduites en linguistique dans les années 1980,1'une en
sémantique anglo-saxonne, l'autre en sémantique française. Elle en montre
les convergences et les différences, la notion de prise en charge étant étroi-
tement liée à l'énonciation, tandis que commitment est plus généralement
associé à l'analyse formelle du dialogue. Son objectif étant de montrer le
lien entre prise en charge et polyphonie, autre modèle d'analyse séman-
tique des « voix  »dans le discours, Douaire développe enfin trois théories
de la polyphonie qui ont utilisé, de manière différente, la notion de prise
en charge  : la théorie standard et ses développements ultérieurs (Ducrot et
Carel), la ScaPoLine (Nralke) et la théorie de la polyphonie d'Anscombre.

Toujours autour du rapport entre énonciateur, énoncé et énoncia-
tion, Guentchéva explicite certains problèmes théoriques autour des notions

1 Uoir par exemple Tamba Irène (2005)  : La sémantique, Paris, PUF, col'. « Que
sais je ?  »; Lyons John (1978)  :Sémantique linguistique, tract. fr., Paris, PUF,
1980; Nyckees Vncent (1998), La Sémantique, Paris, Belin, etc.

11 d'évidentialité et de médiativité, utilisées à partir des années 1990 en séman-
tique, l'une dans le domaine anglo-saxon, l'autre en sémantique francophone.
Guentchéva montre que les notions ne se recouvrent pas entièrement  : média-
tif renvoie au dispositif grammatical d'une langue qui a pour fonction de
signifier le désengagement de l'énonciateur par rapport au contenu propo-
sitionnel de l'énoncé, tandis que dans l'évidentialité, la notion de source de
l'information donne lieu à des interprétations divergentes et les critères mis
en ceuvre pour identifier un marqueur comme évidentiel sont flous.

Cette étude est complétée par une bibliographie rétrospective de
Dendale et Izquierdo à propos des travaux portant sur le français et dans
lesquels les termes de médiativité/évidentialité sont utilisés. De 1991 à 2014,
plus de 180 études empiriques sont ainsi répertoriées dans cette bibliographie.

Enfin, l'article de Tamba propose une analyse complète sur le sens
compositionnel en sémantique phrastique et lexicale, outil linguistique appro-
prié àl'étude de la signification référentielle ou métaphorique des phrases
hérité de la sémantique formelle, de la linguistique informatique et de la
philosophie du langage. Cependant, comme toutes les autres notions abordées
précédemment, le principe de compositionnalité reste vague et l'étude de
Tamba vise à faire un retour sur les critères opératoires touchant à ce concept.

Dans une deuxième section du présent ouvrage sont présentées diffé-
rentes études sémantiques autour d'objets phares du domaine.

Cislaru propose un état des lieux sur les noms de sentiment et d'affect,
sujet difficile parce que l'on ne dispose pas actuellement de définition
précise du domaine de l'affect, même si les études sur les verbes affectifs
ont commencé dans le champ lexico-syntaxique dès les années 1960. L'auteur
passe en revue les différents problèmes auxquels on est confronté  :frontières
syntaxiques, combinatoire et structure argurnentale, aspect, champs séman-
tiques, etc. ;elle tente de proposer des critères précis de classification qui
manquent encore dans le domaine des émotions, dont l'homogénéité linguis-
tique est mise en question.

Cormier présente ensuite un état des lieux autour de la question
des noms propres dont l'étude a débuté à partir des années 1970-1980.
L'hétérogénéité des noms propres et de leurs emplois constitue cepen-
dant encore aujourd'hui un obstacle à l'établissement de critères formels
définitoires de la catégorie. Cormier passe ainsi en revue le problème de la
typologie des noms propres et des critères définitoires syntaxiques et séman-
tiques de la catégorie, et explore la question du sens et de la référence des
noms propres, phénomènes dont l'interprétation varie d'une théorie à l'autre.

Delahaie et Anscombre tentent quant à eux de proposer une revue des
notions et problèmes liés à la définition de « connecteur et connexion  », revisi-
tant ainsi des questions plus générales liées à la construction d'un modèle
théorique en sémantique  :quel est le poids de la grammaire traditionnelle

12 et de la logique dans notre conception de la langue ? Comment appréhender
structure de surface et structure profonde ? Autant de parti-pris qui condi-
tionnent les critères définitionnels que l'on peut attribuer à « connecteur  »
et « connexion  ».

La contribution de Huyghe porte sur la sémantique des noms d'action
en français à travers une revue des travaux sur le sujet de ces vingt dernières
années. Cet état des lieux est d'autant plus important que les noms d'action
apparaissent comme une catégorie fondamentale du lexique nominal, et
pourtant peu étudiée en sémantique. L'auteur montre qu'il s'agit d'une
catégorie morphologiquement, sémantiquement et syntaxiquement hétérogène
dont il convient de détailler les critères d'identification et l'organisation interne.

L'article de Lammert et Lecolle analyse les noms collectifs en français,
reprenant ainsi la question de la quantification traitée par Adler et Asnes dans
le présent collectif. Les auteurs montrent qu'en dépit de leur diversité, les
noms collectifs présentent des propriétés régulières qu'il convient d'expliciter
(pluralité interne, atomicité, ambivalence due à leurs deux niveaux d'appré-
hension). Ils montrent enfin que les noms collectifs constituent, à cause de
leur richesse sémantique, de remarquables auxiliaires rhétoriques.

Enfin, Vetters présente un état des lieux des temps et aspect verbaux,
objets d'étude particulièrement complexes parce que les temps verbaux du
français portent des informations à la fois temporelles, aspectuelles, modales
et évidentielles (T-A-M-E). Vetters étudie les différentes approches qui se sont
intéressées au système verbal dans son ensemble, et présente notamment trois
modèles systémiques qui possèdent tous, à des degrés divers, leurs avantages
et leurs zones d'ombre  : le modèle de Reichenbach, celui de Vet (1980) et
la postérité de l'approche guillaurnienne (à partir de Temps et verbe, 1929).

Cet état des lieux en sémantique du français n'est évidemment
pas exhaustif, il reste encore de grandes notions à aborder dans toute leur
complexité, comme la présupposition, les stéréotypes ou la référence; manquent
également un grand nombre d'objets d'étude. Le présent volume n'est que le
premier jalon d'une série qui se voudra aussi exhaustive que possible.


Jean-Claude ANSCOMBRE

et Juliette DELAHAIE