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  • ISBN: 978-2-8124-1258-5
  • ISSN: 0007-9871
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-8124-1259-2.p.0009
  • Éditeur: Classiques Garnier
  • Date de parution: 27/06/2013
  • Périodicité: Semestrielle
  • Langue: Français
Accès libre
Support: Numérique
9
PRÉSENTATION




Ce numéro des Cahiers de lexicologie est consacré à la problématique de
l'unité en sciences du langage, l'unité étant saisie aussi bien du point de vue de
l'unification des méthodes, procédures, hypothèses et terminologie que de celui
du concept méthodologique qui est l'unité d'analyse. Nous y avons regroupé une
sélection de communications présentées lors du colloque « L'unité en sciences du
langage  »organisé par le Réseau Lexicologie, Terminologie, Traduction en 2011
avec le LDI UMR 7187 (CNRS, Université Paris 13) et un ensemble de contribu-
tions consacrées à l'unité collocationnelle comme échantillon des difficultés de la
construction conceptuelle en sciences du langage. Cette réflexion épistémologique
est d'autant plus nécessaire que la discipline passe par des difficultés de plus en
plus visibles sur les plans académique et éditorial en comparaison avec le statut
qu'elle avait au milieu du siècle dernier. C'est pourquoi le colloque a offert l'occa-
sion aux linguistes de faire le constat qui s'impose et de proposer des solutions en
rapport avec le diagnostic retenu.

Robert Martin, dans sa conférence inaugurale, a fait la synthèse de la situa-
tion en rappelant la nécessité d'une unification méthodologique et terminologique.
Sur le plan méthodologique, il propose que l'unification s'opère au niveau des
notions de base, des procédures descriptives et des hypothèses théorisantes. Quant
à la terminologie, qui connaît un grand foisonnement, elle pourrait faire l'objet
d'une initiative collective d'une normalisation à deux strates  :l'une minimaliste,
l'autre plus ouverte.

Pour illustrer l'état des lieux en sciences du langage, nous avons retenu les
cas suivants

— les approches théoriques illustrées par les contributions de Gaston Gross et
d'Olivier Soutet ;

— les unités d'analyse comme celle de prédicat (Claude Muller) et les unités
de sens (André Rousseau) ;

— les unités de traduction (Jean-René Ladmiral et André Clas) ;

— les unités terminologiques en sciences du langage (Franck Neveu) et de
terminologie générale (Pierre Lerat) ;

Cah. Lexicol. 102, 2013-1, p. 9-13

10 — la problématique des unités complexes telles qu'illustrées par les colloca-
tions  :définition (Igor Mel'cuk), construction (Georges Kleiber), restriction
de sélection (Pierre André Buvet), appartenance catégorielle (Jan Goes),
défigement (Xavier Blanco), traitement lexicographique (Pedro Mogorrôn).

Au niveau des approches, nous avons choisi deux points de vue divergents
en vue d'illustrer le grand écart que connaissent les sciences du langage  :celui de
Gaston Gross qui est descriptif, celui d'Olivier Soutet qui est plutôt spéculatif et à
orientation explicative. Partant de la description des prédicats, Gaston Gross montre
que «  la description des langues n'est pas constituée de niveaux autonomes mais
comprend des faces totalement imbriquées les unes dans les autres  ». Appliquée
aux emplois des prédicats, cette approche tient compte à la fois du lexique, de la
syntaxe et de la sémantique; d'où la définition suivante de l'emploi  : un faisceau
de propriétés syntaxiques, sémantiques et lexicales corrélées les unes aux autres.
Olivier Soutet, qui pose la question de l'unité sur un plan disciplinaire, s'interroge
sur la pertinence épistémologique de l'unité de point de vue  : « par-delà la pluralité
des objets empiriques, des supports méthodologiques et des présupposés métho-
dologiques, est-on fondé, néanmoins, à considérer comme possible et légitime la
recherche d'une unité de point de vue ?  ». Il illustre cette interrogation par l'analyse
que fait Gustave Guillaume dans les Prolégomènes à une science du langage de la
fameuse dichotomie saussurienne synchronie/diachronie.

Pour ce qui est des unités d'analyse, Claude Muller a choisi la notion de
prédicat pour en dégager les différents emplois du terme (comme « centre fonction-
nel de l'énoncé  », comme élément lexical entrant dans une relation de rection
avec d'autres termes (des arguments), un peu comme une fonction mathématique,
comme « terme porteur de la valeur énonciative active dans sa proposition  », ou
comme « élément de signifié entrant en composition avec d'autres dans l'organi-
sation du lexique  ») et pour montrer que le terme de prédicat, qu'il soit appréhendé
en tant qu'«  organisateur de structures quasi-syntaxiques de dépendance  », ou en
tant que métafonction, repose sur « une base notionnelle assez largement partagée

ne sont prédicats que les termes qui ont un contenu susceptible d'être l'objet d'un
choix du locuteur, donc susceptibles d'être affirmés ou niés  ». Dans une autre
perspective, André Rousseau, qui part de l'idée que la distinction entre syntaxe,
sémantique et pragmatique est « une construction de l'esprit  »parce que « dans la
langue tout est sémantique  » et que «  la langue elle-même est sémantique de part
en part  ». Pour défendre son point de vue, il procède à l'analyse des « principales
unités fonctionnant dans l'énoncé  »  :les unes sont matérialisées par des lexèmes
ou morphèmes, d'autres par des connexions, des modalisateurs ou des apprécia-
tifs, « d'autres encore, initialement des particules, qui sont chargées d'indiquer
des liaisons entre les énoncés, mais aussi des valeurs énonciatives particulières  ».

Quant aux unités de traduction, elles ont fait l'objet de deux contributions,
celles de Jean-René Ladmiral et d'André Clas. Jean-René Ladmiral, habitué aux
«  survols  »épistémologiques, oppose deux perspectives pour aborder la notion
d'unité en sciences du langage  :l'une cherche à « savoir dans quelle mesure les

11 multiples approches qui se sont développées au sein des sciences du langage consti-
tuent un ensemble ayant une unité synthétique  »;l'autre s'intéresse aux « éléments
de base qu'il revient au linguiste de découper dans le phénomène du langage  ».
L'unité est définie dans la première approche « par en haut  », dans la seconde « par
en bas  ». Après ce balayage épistémologique, il focalise sur les unités de traduction
en montrant que deux approches coexistent à ce propos  : la traduction « comme
dispositif méthodologique de la recherche; la traduction comme objet propre
d'une recherche  ». Dans le premier cas, on est en linguistique, dans le second, en
traductulogie. S'inscrivant sur le terrain traductologique, l'auteur opte, après avoir
retenu comme unité de traduction le sémantème («  des unités de sens découpées
par la lecture-interprétation qu'opère le traducteur lors de la première phase de la
traduction  »), pour une « approche lexicaliste de la traduction  »qui relèverait du
« paradoxe traductologique de la déverbalisation  » , un paradoxe qui « tient au fait
qu'on ne peut traduire qu'en s'affranchissant des mots dont l'enchaînement consti-
tue les textes à traduire, alors qu'en même temps les sémantèmes aussi dégagés par
la traduction (dégagés des lexèmes  !) ne doivent leur existence éphémère qu'à ces
mots, auxquels ils auraient semblé donner congé, et qu'ils ne font qu'ouvrir la voie
à d'autres mots que va assembler le traducteur pour fournir son texte-cible  ». Ainsi
Jean-René Ladmiral parvient-il à réconcilier traducologie et linguistique en puisant
les éléments de sa réflexion dans la pratique traduisante. L'objectif d'André Clas
est tout aussi important que celui de Ladmiral  : «  il s'agit de dégager une théorie
qui s'appuie sur le processus réel de traductions, sur une "méthodologie cogni-
tive" puisque tout traducteur a dans sa mémoire un grand ensemble de schèmes
qui lui permettent des interprétations valables dans une langue cible dans telles
ou telles circonstances  ». Après avoir rappelé les travaux de Jean-Paul Vinay et
Jean Darbelnet (1958) qui ont tenté de proposer une méthode de traduction, André
Clas pose l'équation que la phrase serait une macro-unité de traduction composée
elle-même de micro-unités de traduction. Comme la micro-unité comporte des
articulations logiques (micro-unité dialectique) et des aspects idiomatiques tels que
la prosodie (micro-unité prosodique), il aboutit à l'architecture suivante


Architraductème (macro-unité) =traductèmes (micro-unité) +traductèmes n
+ traductème dialectique + traductème prosodique,

les traductèmes pouvant être des lexèmes ou des pragmatèmes. Pour finir, il
applique cette approche synthétique à un extrait de Justine de Lawrence Durrel.

S'agissant de la terminologie, les deux contributions retenues pointent deux
aspects des unités terminologiques  : la complexité du terme de la science linguis-
tique (Franck Neveu) et la stéréotypie au cceur du fonctionnement des termes
appréhendés dans le cadre de la langue spécialisée (Pierre Lerat). Franck Neveu
opère la distinction entre la terminologie et la métalangue en sciences du langage
en précisant que la première régit «  ou vise à régir l'unité lexicale d'un domaine,
la seconde travaille sur le terrain conceptuel et descriptif à la cohérence et à la
pertinence explicative des mots qu'elle se donne dans le cadre d'une activité

12 spécifique  ». Rappelant les principes de transparence, d'adéquation, de cohérence
et d'économie (Swiggers 2009) souvent évoqués, il traite des termes complexes
dont le développement en linguistique, de plus en plus important, « aune incidence
non négligeable sur la pertinence  » de ces principes. Quant à Pierre Lerat, qui
illustre sa démonstration par l'exemple de Jus de raisin, il traite de la complexité
terminologique à travers les différents stéréotypes qui la régissent  : «  un stéréotype
hiérarchique (en termes de genre prochain et de relation partitive), puis un stéréo-
type opérationnel (un savoir-faire professionnel, exprimé par des verbes et des
nominalisations), enfin un stéréotype linguistique, qui est un technolecte [...]  ».

La question de la collocation comme unité d'analyse linguistique est des
plus complexe. Elle implique aussi bien la langue faite de préconstruits que les
locuteurs sont censés maîtriser, que le discours (la parole) qui relève de la construc-
tion d'énoncés à partir des préconstruits de la langue. Comme elle relève de l'inter-
face entre langue et discours, la collocation se trouve au cceur de la problématique
de l'unité en sciences du langage. En témoigne l'abondante littérature consacrée à
la question. L'ensemble des contributions que renferme ce numéro tente d'apporter
des éclairages relatifs à la définition de la collocation (Igor Mel'cuk), à la confi-
guration constructionnelle qu'elle peut avoir (Georges Kleiber), aux mécanismes
de restriction à l'origine de son fonctionnement (Pierre André Buvet), à ses spéci-
ficités quand elle concerne une partie du discours comme l'adjectif (Jan Goes), et
au rôle qu'elle peut jouer dans le défigement tel qu'il s'exprime dans la création
littéraire (Xavier Blanco) et aux problèmes qu'elle pose dans le traitement lexico-
graphique (Pedro Mogorrôn Huerta).

Igor Mel'cuk part du constat qu'il manque actuellement une théorie opéra-
toire de phraséologie et du postulat central de l'approche sens-texte  : «  on décrit
le fonctionnement de la langue par un modèle fonctionnel (système de règles) qui
commence son travail en construisant le sens linguistique à exprimer, duquel il
passe aux textes correspondants  ». Après quoi, il oppose les énoncés multilexé-
matiques libres aux phrasèmes. La typologie qu'il dresse des phrasèmes lexicaux
compositionnels oppose les collocations aux phrasèmes lexicaux non composi-
tionnels que sont les locutions. La définition qu'il fournit de la collocation s'ins-
crit donc dans cette approche globale  : « une collocation est un phrasème lexical
compositionnel  ». Une telle définition lui sert de base pour opérer une distinction
entre les collocations standard (cf. les fonctions lexicales comme Magn) et les
collocations non standard qui «  manifeste[nt] entre la base et le collocatif, un lien
sémantique non systématique  ». Est adossée à cette construction théorique une
préoccupation appliquée  : la présentation des collocations dans le dictionnaire.
L'auteur l'illustre par l'exemple de l'article COMBATI.

Avec Georges Kleiber, il s'agit de l'étude de la construction [détJ odeur
+ de + N2 utilisée en français pour dénommer les odeurs. Après avoir démontré
« comment s'opère l'identification des odeurs  », il essaie de « tester la perti-
nence de la notion de construction  »telle qu'elle est postulée par les grammaires

13 de constructions, qui considèrent que ce genre de construction fonctionne, tout
comme les unités polylexicales, comme un « tout  » (syntaxique et sémantique)
dont certaines propriétés (sémantiques et/ou syntaxiques) ne peuvent pas être
déduites de « parties  »qui la composent, mais doivent être attribuées au « tout  ».

Les rapports étroits entre les constructions et les réalisations lexicales que
sont les collocations sont traités par Pierre André Buvet qui privilégie le lien entre
collocation, restriction et prédication. Après avoir défini le cadre théorique dans
lequel il inscrit son étude, il étudie « les phénomènes collocatifs du point de vue
de l'analyse des prédicats d'affect, d'une part, de celle des prédicats adjectivaux
d'autre part  ».

Jan Goes s'intéresse à la relation entre les adjectifs primaires et les colloca-
tions.Après avoir repris ces deux notions controversées, il s'intéresse aux «  struc-
tures dans lesquelles entrent les adjectifs primaires  ». Abordant la collocation
du point de vue du figement, il retrace le continuum dans lequel s'inscrivent les
constructions où figurent ces adjectifs. Ainsi balaye-t-il tout le spectre qui va des
combinaisons libres aux séquences figées en passant par les collocations. Une
attention particulière est accordée aux fonctions linguistiques, notamment l'inten-
sification (Mage) et la quantification.

Avec Xavier Blanco, la question de la collocation est abordée à rebours
il focalise sur le défigement des collocations dans le discours littéraire (chez des
auteurs comme Prévert, Queneau et Desnos). Le défigement, souvent réservé aux
séquences figées, est appliqué dans ce cadre aux collocations, ce qui représente
une nouveauté qui illustre le caractère plus ou moins figé de la collocation servant
de support à des « manipulations stylistiques  »que Xavier Blanco examine «  à la
lumière des fonctions lexicales  ».

Pedro Mogorrôn Huerta, qui s'intéresse au traitement que réservent six
dictionnaires espagnols à une cinquantaine de collocations, arrive à la conclusion
que ce phénomène linguistique est loin d'avoir un traitement unifié, encore moins
systématique, et ce malgré l'importance cruciale que joue le phénomène colloca-
tionnel dans la compétence linguistique des locuteurs.


Salah MEJRI

Université Paris 13, Sorbonne Paris Cité,

LDI (UMR 7187)

LIA —CNRS'


1 Ce numéro a été préparé dans le cadre du projet CAPES-COFECUB n° 651/09
(Université Salvador de Bahia et Université Paris et LDI-UMR 7187-CNRS-Sorbonne
Paris Cité-Paris 13) et du LIA LANGUES, TRADUCTION, APPRENTISSAGE,
(LDI-UMR 7187-CNRS-Sorbonne Paris Cité-Paris 13 et TIL-UR 11ES45-Université
de la Manouba et Université de Sousse).