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Comptes rendus de lecture

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  • ISBN: 978-2-8124-1258-5
  • ISSN: 0007-9871
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-8124-1259-2.p.0243
  • Éditeur: Classiques Garnier
  • Date de parution: 27/06/2013
  • Périodicité: Semestrielle
  • Langue: Français
Accès libre
Support: Numérique
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COMPTES RENDUS DE LECTURE




ANSCOMBRE Jean-Claude, DARBORD Bernard et ODDO
Alexandra (dir.), La Parole exemplaire. Introduction à une étude
linguistique des proverbes, Paris, Armand Colin (coll. « Recherches  »),
2012, 452 pages — ISBN 978-2-200-27732-1.

Tout spécialiste des proverbes connaît le célèbre constat qu'avait fait le
parémiologue américain Archer Taylor en 1931 : «  La définition du proverbe
est tâche trop ardue pour qu'elle vaille la peine de s'y engager  ». Parallèlement,
longtemps considéré par la linguistique du xxe siècle comme un phénomène margi-
nal, le proverbe a souvent été relégué au domaine du folklore et de l'ethnographie.
Ce n'est que dans le dernier quart du siècle passé que les linguistes se sont penchés
sur le phénomène particulier que constituent les proverbes, dans des travaux
souvent novateurs, mais épars. La ténacité de certains chercheurs a ainsi permis
de sortir de l'impasse méthodologique de Taylor et de l'enfermement ethnogra-
phique,pour faire de la parémiologie, au sein de la linguistique, un champ discipli-
naire àpart entière. En ce sens, La parole exemplaire apparaît comme la synthèse
d'une parémiologie fondée et reconnue. L'ouvrage se propose, entre autres buts, de
répondre à la question de savoir si les phénomènes gnomiques « constituent effec-
tivement un phénomène linguistique  » (p. 10). Dans l'introduction, Jean-Claude
Anscombre, qui a depuis deux décennies ceuvré avec succès à replacer l'étude
de l'objet proverbe dans une perspective linguistique, rappelle les préjugés et les
handicaps qui ont freiné l'étude scientifique des proverbes  : a priori négatif des
grammaires (on connaît, par exemple, le préjugé négatif d'un Grevisse à l'encontre
de la parage), absence de méthodologie, vulgate selon laquelle la question de la
définition du proverbe serait définitivement résolue. L'étude de la généricité, de
la stéréotypie et de la médiativité a cependant redonné un essor à l'analyse des
proverbes dans un cadre linguistique diversifié (sémantique, cognition, discours).
Après trois décennies de recherches linguistiques sur les proverbes, La parole
exemplaire tente donc de donner une vision synthétique, à la fois cohérente et
diversifiée, du phénomène proverbial et d'offrir au lecteur un véritable manuel de
parémiologie.

Cah. Lexicol. 102, 2013-1, p. 243-256

244
La matière de l'ouvrage, qui rassemble vingt-cinq contributions sous
la plume de vingt-deux chercheurs, est distribuée en trois grandes parties
« Parémiologie  : études synchroniques  », « Parémiologie  : études diachro-
niques » et « Parémiographie  », qui sont autant d'angles d'attaque d'un champ
dont la complexité épistémologique n'est plus à démontrer. Toute discipline
scientifique devant préalablement définir son objet, l'ouvrage, après une présen-
tation détaillée des différentes contributions, s'ouvre sur une synthèse de l'état de
la question intitulée « Pour une théorie linguistique du phénomène parémique  »,
où Jean-Claude Anscombre aborde avec l'esprit et l'alacrité qu'on lui connaît,
les questions fondamentales que sont les liens entre parémiologie et grammaire,
la terminologie, la thèse du figement, pour aboutir à une « définition de la classe
des formes sentencieuses  », rendue possible « dès lors qu'on abandonne l'étude
des formes pour une étude des propriétés linguistiques des proverbes  » (p. 35).
L'étude de la médiativité et du degré de combinabilité des formes sentencieuses
avec des marqueurs médiatifs (Comme on dit, comme chacun sait, etc.) ouvre
dans ce domaine des perspectives fécondes. Cette étude liminaire ouvre le champ
à l'étude du statut des proverbes. Sont ainsi abordées des questions telles que
leur statut de dénomination (Georges Kleiber, « Sémiotique du proverbe. Être
ou ne pas être une dénomination  »), leur nature pragmatique d'énoncés doxaux
(articles de Laurent Perrin, Sylvia Palma), la question du « pivot implicatif  »
(étudiée en son temps par Martin Riegel et approfondie ici par Jean-Claude
Anscombre à travers la notion cruciale d'antonymie). La forme même de l'énoncé
parémique est abordée dans une série d'études. La notion de « moule prover-
bial  » est revisitée par Sonia Gômez-Jordana Ferary et permet de dégager un
certain nombre de traits spécifiques formels (définitoires)  :l'article zéro au poste
initial, l'article le, la phrase averbale, le pronom qui sans antécédent, la juxta-
position, traits qui posent parfois problème, comme celui de la structure binaire,
qui n'est pas exclusive, comme on le voit p. 116 avec l'exemple de Tout passe,
tout lasse, tout casse ou encore Araignée du matin, chagrin, araignée du soir,
espoir (on pourrait d'ailleurs citer ici une autre variante à six parties, qui insère
entre les deux groupes binaires un troisième  :araignée du midi, souci). C'est
dans cette perspective de la mise en forme que se pose la question de la tronca-
turepar effacement d'un des membres, qui amène Alexandra Oddo à se pencher
sur l'évolution diachronique et à resituer, en synchronie, le phénomène entre
langue et discours puis à l'aborder d'un point de vue syntaxique et sémantique.
L'étude des matrices rythmiques dans les parémies (Jean-Claude Anscombre),
tout comme celle de l'intonation, du rythme et de l'eurythmie, entreprise par
Philippe Martin, nous rappelle ce qu'écrivait en son temps Roman Jakobson, qui
voyait dans le proverbe «  la plus grande unité codée de la parole quotidienne,
et en même temps la plus petite composition poétique'.  » Le lien entre forme

1 R. Jakobson, « Étude du folklore  », in R. Jakobson, Une vie dans le langage.
Autoportrait d'un savant, Paris, Éditions de Minuit, 1984, p. 73.

245 et énonciation est mentionné dans l'analyse sur la « rhétorique du signifiant  »,
menée par Bernard Darbord dans «  La rhétorique du proverbe  », qui rappelle
également le lien entre le proverbium et l'exemplum dans la culture médié-
vale. Les relations entre la forme (lexique) et le sens (discours) sont abordées
à travers plusieurs études portant sur différentes questions  :celle, classique, de
la métaphore, traitée par Irène Tamba, le phénomène du détournement, analysé
par Fernando Navarro à partir du discours de la presse, ou encore le fonctionne-
ment du slogan publicitaire dans son rapport au proverbe, abordé par Stéphanie
Pahud, qui se penche sur les procédures linguistiques que le slogan, considéré
comme « proverboïde  », emprunte au proverbe (emploi générique de l'article
défini, de l'article indéfini, emploi de la « totalité distributive  », de la « totalité
globalisante  »), tout en se rapprochant du mythe.

La longue tradition parémiographique qui, en Occident, s'étend sans discon-
tinuité de l'Antiquité à l'époque actuelle permet d'aborder le proverbe en diachro-
nie, celle-ci étant toutefois limitée aux domaines français et espagnol. Les études
de la deuxième partie portent aussi bien sur l'évolution de la forme même des
proverbes et les rapports qu'ils entretiennent avec d'autres types de formes brèves
(articles de Alexandra Oddo et Bernard Darbord, Hugo Oscar Bizzarri), que sur leur
fonction et leur statut au cours des siècles. Les mutations culturelles qui ont carac-
térisé l'Occident à l'époque moderne (xvr~-xviT~ siècles) semblent avoir bouleversé
le statut du proverbe qui, d'argument d'autorité dans la culture médiévale, comme
le montre l'étude d'Élizabeth Schultze-Busacker sur « les proverbes en rimes en
France (1180-1500)  », et d'objet d'engouement au xv~ siècle, se retrouve, au siècle
suivant, rabaissé au rang de lieu commun indigne du discours de l'homme cultivé
du Grand Siècle. L'étude qui ouvre la deuxième partie de l'ouvrage, « Du bon
enseignement au bas usage (xvr~-xvme siècles)  » par Amalia Rodriguez Somolinos,
retrace cette évolution du statut sociolinguistique et culturel du proverbe en en
montrant l'ambiguïté et en pointant le caractère artificiel de ce retournement, qui
n'a jamais ruiné l'usage des proverbes dans la pratique, aussi bien dans la langue
courante que chez les grands écrivains (Voltaire en condamne l'usage dans le style
noble, mais les utilise dans sa correspondance), mais également au sein des entre-
prises lexicographiques, àtravers les différents dictionnaires généraux ou spéciali-
sés du xvr~ siècle. C'est précisément à la question des « changements et continuités
dans le traitement du proverbe dans les dictionnaires du xvr~ siècle  »qu'est consa-
cré l'article de Brigitte Lépine et Julia Pinilla.

Si le côté pragmatique du proverbe ne fait pas de doute, leur inscrip-
tion dans l'inconscient collectif permet, moyennant des précautions méthodo-
logiques, d'aborder la question des mentalités2, ce que fait Philippe Ménard à

2 On pense aux études de J.-L. Flandrin, dans Le sexe et l'Occident. Évolution des

attitudes et des comportements, Paris, rééd. Seuil, coll. « Points —Histoire  », 1986 (en

particulier les chapitres 11  : « Lieux communs anciens et modernes sur l'enfant dans

la famille  » et 12  : «  La jeune fille dans les anciens proverbes français  »).

246 partir du recueil médiéval des Proverbes au vilain, qui, comme tous les recueils
médiévaux, est l'ceuvre d'un lettré sous-tendue et structurée par un discours
moral et philosophique.

La troisième partie de l'ouvrage, avec deux articles consacrés aux dictons
météorologiques et hagiographiques («  Le cycle climatique dans le Refranero
agricola espanol  »,par Ârlgel Iglesias Ovejero, et « Calendriers, saint(e)s et dictons
hagiographiques  », par Pilar Corbacho), rappelle de ce point de vue une tradition
parémiographique ancienne, qui a connu son apogée au xlxe siècle avec les grandes
études de Gratet-Duplessis, Le Roux de Lincy et de Quitard, et, au xxe siècle, avec
les deux remarquables volumes des Vieux dictons de nos campagnes, de Georges
Bidault de l'Isle. On peut d'ailleurs regretter que la thématique ait été limitée à ces
deux domaines, alors qu'une relecture des grands recueils permet de voir comment
leurs auteurs ont, à chaque fois, mis en ceuvre une représentation du monde et de
l'homme qui n'a rien de fortuit, tant il est vrai que rien, dans la composition de ces
recueils, n'est laissé au hasard. L'étude de Julia Sevilla Muïïoz sur « La construc-
tion des corpus proverbiaux contemporains  » permet à ce titre de retracer depuis
le xrxe siècle l'histoire des grands corpus modernes et contemporains, et de faire le
point sur la recherche actuelle et les perspectives à venir, induites par les mutations
méthodologiques qu'entraînent les nouvelles technologies informatiques.

L'ouvrage se termine par deux études consacrées à la traduction des
proverbes. Dans « Pas de rose sans épines. L'épineuse question de la traduction
des proverbes  », Silvia Palma dresse l'état de la question et aborde la traduction
en espagnol et en portugais des proverbes négatifs français. La seconde étude,
« Analyse contrastive et syntaxique des proverbes espagnols et français en a/à;
màs vale/mieux vaut; no/ne; quien/qui  », par Pedro Mogorrôn Huerta et Lucia
Navarro Brotons, porte sur un corpus syntaxiquement délimité pour se pencher sur
le traitement lexicographique de la microstructure dans treize dictionnaires (bilin-
gues, monolingues, généraux et spécialisés). Ces deux études nous rappellent que
la connaissance d'une langue passe obligatoirement par la maîtrise de sa phraséo-
logie, laquelle constitue véritablement la pierre d'achoppement pour le traduc-
teur, confronté régulièrement à cette expérience redoutable. Et si la traduction a
longtemps été considérée comme une activité empirique, il en va autrement de
nos jours, où elle peut s'appuyer sur l'analyse linguistique, facilitée par les outils
informatiques.

Le lecteur appréciera enfin la riche bibliographie de trente-trois pages
regroupant d'une part les recueils et bases de données, et d'autre part les études
consacrées aux proverbes.

Si les corpus étudiés portent presque exclusivement sur les domaines
français et espagnol, on aurait mauvaise grâce à reprocher aux auteurs de La Parole
exemplaire d'avoir opéré des choix rendus inévitables par l'ampleur même du champ
qu'ils exploraient. L'ouvrage porte un regard véritablement renouvelé sur l'étude
des proverbes en corrigeant bien des idées reçues, et en invalidant bon nombre

247 d'opinions galvaudées et généralement fausses. On a là un bel et ambitieux ouvrage
qui contribue largement à donner, au sein de la linguistique et des sciences humaines,
ses lettres de noblesse à la parémiologie. En cela, il est lui-même exemplaire.


Stéphane VIELLARD

Université Paris-Sorbonne

CELTA (Centre de linguistique

théorique et appliquée, EA 3553)

Stephane. Viellard@paris- Sorbonne. fr




BOCHNAKOWA Anna (dir.), Dgbowiak Przemyslaw, Jakubczyk
Marcin, Waniakowa Jadwiga, Wggiel Maria (coll.), Wyra~y francuskiego
pochodzenia we wspdiczesnym jg~yku polskim, Cracovie, Wydawnictwo
Uniwersytetu Jagiellonskiego, 2012, 409 pages — ISBN 978-83-233-3322-7.


„DUSERY l.mn. `pochlebstwa, skodkie sk6wka, komplementy' [SWO] [...]
<DOUCEUR(S), r.z., z p6zn.kac. dulcor `skodki smak' [...] Wsr6~.cz. : [...] 5. w
Lmn. `skowa uprzejme, pochlebne, czuke'. [...]"

À l'origine de ce travail, Anna Bochnakowa a établi, à partir du dictionnaire
de M. Szymczak, Slownikjgzyka polskiego (Dictionnaire de la langue polonaise),
publié en 1982-1983, une liste d'environ 1600 gallicismes en polonais contem-
porain, qu'elle a reprise il y a quelques années pour faire travailler des étudiants
de master de l'Université Jagellonne de Cracovie. En 2009, elle a constitué une
équipe, qui, à partir de la liste primitive, a réuni la documentation lexicographique.
Ce travail collectif a donné naissance au Wyrazy francuskiego pochodzenia we
wspôlczesnym jgzyku polskim (Dictionnaire des mots d'origine française en polonais
contemporain). L'ouvrage, réalisé sous la direction d'Anna Bochnakowa en colla-
boration avec Przemyslaw D~bowiak, Marcin Jakubczyk, Jadwiga Waniakowa et
Maria W@giel, ajoute une vraie douceur /dusery à la lexicographie polonaise. C'est
en effet un dictionnaire unique en son genre, car il n'en existe aucun, ni polonais-
français, ni français-polonais, qui à la fois explique l'origine des emprunts et donne
des informations sur la nature étymologique et sémantique des étymons.

Pour constituer la nomenclature de son dictionnaire, A. Bochnakowa a
poussé loin la réflexion sur les emprunts, veillant à prendre en compte la complexité
de l'histoire des emprunts accueillis par le polonais pour en éliminer tous les items
d'origine latine ou italienne introduits par les lexicographes dans les nombreux
dictionnaires consultés comme gallicismes essentiellement en raison de leur forme.
La liste a également pu être enrichie au fil de ces recherches lexicographiques. La
nomenclature finalement constituée comprend un peu plus de 1200 mots.

248 Une première partie (p. VII-XXXIX) est composée de documents intro-
ductifs à la lecture du dictionnaire  : la liste de plus de 1200 mots vedettes, la
liste des abréviations et des symboles utilisés, celle des abréviations renvoyant
aux dictionnaires consultés et cités dans le corps des articles, et enfin l'alphabet
phonétique. Ces premières pages sont suivies d'une introduction (p. XXV-XXXIX)
entièrement consacrée à la genèse du dictionnaire ainsi qu'à la présentation de sa
macro- et micro-structure. L'auteure y précise notamment les critères qui lui ont
permis de sélectionner les mots d'origine française. Le dictionnaire lui-même, qui
constitue le cceur du volume (p. 1-381), se compose des articles, chacun divisé en
deux champs, polonais et français, selon le modèle de l'extrait mis en exergue à
ce compte rendu. Un supplément («  Suplement  ») regroupe les 72 mots simples et
expressions figées qui ont été empruntés par le polonais au français sans modifica-
tions sémantiques ni orthographiques (ancien régime, art nouveau, belle époque,
pierrot, potpourri ou pot pourri, variétés...) ;une traduction littérale est associée
à chaque entrée. Enfin, une bibliographie (p. 403-409), constituée d'une part des
dictionnaires monolingues et multilingues consultés lors de la création de ce
dictionnaire, et, d'autre part, des études linguistiques sur les emprunts, complète
utilement ce volume.

L'objectif de ce dictionnaire, comme le précise A. Bochnakowa dans l'intro-
duction, n'est pas seulement de présenter l'origine des gallicismes, mais aussi
de retracer le développement de leur signification en se basant sur les diction-
naires de la langue polonaise et ceux de la langue française. L'un des aspects les
plus innovants de cet ouvrage est de croiser les informations sur l'emprunt et sur
l'étymon français en précisant leur origine, leur date d'attestation, leur évolution
sémantique jusqu'à leur signification actuelle.

Le champ de l'entrée du dictionnaire dissocie deux parties  : la première
décrit le mot polonais et la seconde renvoie à l'étymon français. Dans les cas
où il existe plusieurs orthographes pour le mot emprunté, l'auteure a choisi pour
le mot vedette celle qui est statistiquement la plus fréquente selon les données
du Corpus National de la Langue Polonaise (NKJP) (ex  : imaz, imidz, image ou
encore menazer, menadzer, menedzer, manager). La fréquence indiquée dans ce
corpus a en effet été le principal critère de sélection. Les mots retenus doivent y
apparaître au moins vingt fois, ce qui a permis d'éliminer les archaïsmes (bonkreta
—bon chrétien (poire), deranzowac —déranger) et les mots du vocabulaire spécia-
lisé, dont le spectre d'emploi est trop limité pour l'objectif fixé à ce travail. Sont
également exclus les mots d'origine incertaine comme karafka, kontrast, medal,
issus soit du français soit de l'italien, ou encore des emprunts dits «  internatio-
naux  », dont il est difficile de trouver le sens de circulation.

Chaque article est composé de deux parties. La première, la définition du
mot emprunté, est reprise d'un des dictionnaires de référence, mentionné dans
le corps de l'article. Quand le NKJP atteste une autre signification, une seconde
entrée est créée, comme le montre l'exemple suivant  :MINA I. wyraz twarzy —
mine (au sens d'apparence) et MINA II. ladunek wybuchowy (au sens d'engin

249 explosif). La deuxième partie de l'article concerne le mot français et donne des
informations relatives à la date de première attestation d'emploi, à la morphologie
et à l'étymologie de l'étymon, d'après le TLF et le Dictionnaires historique de la
langue française d'Alain Rey. De plus, on précise sa signification ainsi que les
modifications orthographiques et sémantiques que le mot a subies au cours des
siècles. L'indication des significations, attestées ou supposées, de l'étymon français
figure à la fin de cette partie. La plupart des entrées sont dotées d'informations
complémentaires en fin d'article, introduites par les symboles suivants  : •indique
les dérivés ou la famille de mots, permet d'ajouter des commentaires, ~ renvoie
à une autre entrée, ~k désigne la forme reconstruite (non attestée).

Anna Bochnakowa précise que les emprunts sont entrés dans la langue
polonaise par l'assimilation phonétique selon plusieurs processus (p. XXXXI-III)
(i) le déplacement d'accent  :béchamel — beszamel  ; (ü) l'ajout d'un affixe sans modifi-
cation de l'accent  :baguette — bagietka  ; (iü) le passage du mot composé en français
au mot simple en polonais avec adaptation de la prononciation et de la graphie aux
règles de la langue polonaise  :abat jour — abazur, chaise longue — szezlong, fîl
d'écosse —fildekos  ; (iv) la prononciation en polonais de la dernière consonne aspirée
muette en français  :terrier — terier, velet — walet; (v) la dénasalisation de voyelles
nasales dans les suites voyelle + n1m et leur prononciation en polonais comme voyelle
orale + m, par exemple  :compote — kompot ou encore bonbonnière — bombonierka.

Les auteurs ont également retenu les mots adaptés en polonais avec des
modifications graphiques, par exemple par conformité au système morphologique.
La graphie des emprunts correspond en général à la transcription phonétique du
mot français, selon les règles de l'orthographe du polonais  :bijouterie — bizuteria,
crêpe de Chine — krepdeszyna, milanaise — milanez. Certains mots ont gardé leur
orthographe (atelier, emploi), d'autres ont parfois perdu leurs signes diacritiques
(kepi, seans). Les modalités de réception et d'identification du son étranger sont
décisives dans l'adaptation graphique des mots français  :par exemple, la voyelle
[y] de bureau est identifiée en polonais comme le son [ju], d'où la graphie biuro.
On parle d'emprunts graphiques quand la prononciation du mot est basée sur la
graphie originale, par exemple notes. La transcription des consonnes est aussi
soumise, comme celle des voyelles, aux règles du polonais et, comme leur nombre
est ici plus important dans la langue d'accueil qu'en français, le polonais les adopte
facilement  : garçonière — garsoniera.

Les mots empruntés entrent dans le système flexionnel du polonais et en
acquièrent les traits morphologiques, par exemple portier (fr. portier) ~ portierka
(fr. la portière, la concierge), portiernia (fr. bureau de réception, loge du portier) ;
szarza (fr. charge) ~ szarzowac (fr. charger), przeszarzowac (fr. surcharger). On
notera que le genre du français n'est pas toujours gardé en polonais, par exemple

canapé r.m. (nom masculin) — kanapa r.z. (nom féminin).

Un autre processus d'assimilation des mots empruntés au français par le
polonais est l'intégration de ces mots dans le groupe des féminins, par exemple par

250 l'ajout du suffixe -ka, qui est un suffixe diminutif mais indique aussi le féminin
alejka (fr. allée), woalka (fr. voile), plakietka (fr. plaquette).

La régularité de transposition de terminaisons françaises en polonais, comme
-age reprise par az, par exemple abordage — abordai, vernissage — wernisaz,
voyage — wojaz, a conduit le polonais à la création de néologismes comme blamaz
(en français on ne trouve pas *blamage) — (z)blamowac sig —blâmer.

Ce dictionnaire cache dans ses pages encore un autre aspect, celui de la
culture polonaise et de la richesse de la langue. On mentionnera  : (i) les néolo-
gismes sémantiques forgés sur les noms propres — il s'agit d'emprunts qui corres-
pondent àune création lexicale en polonais à partir d'éléments français mais qui
ne trouvent pas d'équivalents en français, par exemple bardotka (soutien gorge
balconnet), emprunt forgé sur le nom de Brigitte Bardot; napoleonka (mille-
feuille), le nom de ce gâteau, sans que l'on sache de manière certaine pourquoi,
étant associé à l'empereur français Napoléon  ; (ii) les néologismes sémantiques
issus de noms communs  : beza (meringue) ~ baiser  : A. Bochnakowa explique
que ce gâteau est léger et doux comme un baiser; (iii) les emprunts dont la signi-
fication n'est pas notée en français  : prodiz (marmite électrique), qui vient de
prodige (personne extraordinaire par son talent) ; (iv) les calques d'une structure
avant port — przedporcie, przedport ou encore soutien gorge — biustonosz; (v) les
modifications de catégorie grammaticale  : antyszambrowac (verbe) vient d'anti-
chambre (substantif); (vi) les modifications aspectuelles (par l'ajout d'affixes en
polonais) détonner — detonowac, zdetonowac ; lancer — lansowac, wylansowac ;
placer — plasowac, uplasowac sig ; (vii) les transcriptions phonétiques  : szezlong
—chaise longue; dewolaj, devolaille — jîlet de volaille, dezabil —déshabillé;
krepdeszyna —crêpe de Chine ; metrampaz —metteur en pages ; (viii) les formes
assimilées du mot vedette  :image — imaz, imidz, image ou encore armagnac —
armaniak, armagnac.

Comme nous espérons l'avoir montré, ce dictionnaire peut donner lieu à de
nombreuses lectures. Parmi celles-ci, nous retiendrons encore celle des grandes
classes sémantiques  : (i) les emprunts appartenant à la classe de la cuisine
bagietka, ekler, kanapka, ptifurki, ratatuja, tartinka ; (ii) les emprunts de la classe
des vêtements et des tissus  : etamina, etola, kabaretka, krepdeszyna, toczek; (iii)
les emprunts appartenant à la classe des humains  : antreprener, fanfaron, fatalista,
pompier, trapista, woltyzer et (iv) les emprunts renvoyant à des toponymes
koniak, mirabelka, perszeron.

On ne fera pas que consulter ce dictionnaire, mais on le lira aussi avec
plaisir en découvrant la similitude phonétique ou graphique des mots empruntés
par le polonais au français. On pourra aussi s'étonner ou même sourire quand on
verra, par exemple, krepdeszyna —crêpe de Chine, metrampaz —metteur en pages,
ou encore se demander si Napoléon aimait vraiment les millefeuilles (napoleonka).

Cet ouvrage est donc une invitation à se référer au français pour apprendre
l'histoire du mot emprunté à cette langue par le polonais  : il rend compte des

251 aspects linguistiques, étymologiques, encyclopédiques des mots empruntés et en
même temps dévoile l'histoire et la signification du mot français.

Cependant, ce dictionnaire s'adresse essentiellement àdes polonisants.
Nous avons regretté l'absence d'un index des mots français, qui aurait sans doute
facilité la consultation par des francophones. Alors il ne nous reste plus qu'à
souhaiter que cet excellent et original ouvrage donne naissance un jour, sous une
forme ou une autre, à une version accessible à des francophones  !


Alicja HAJOK

Université Pédagogique de Cracovie, Pologne



Christine JACQUET-PFAU

Collège de France (Paris)

et LDI (UMR 7187, Université Paris 13,

Sorbonne Paris Cité et Cergy-Pontoise)


GROSS Gaston, Manuel d'analyse linguistique. Approche sémantico-
syntaxique du lexique, Villeneuve d'Ascq, Presses Universitaires du
Septentrion, 2012, 369 pages — ISBN 978-2-7574-0397-6.

Paru en septembre 2012, le Manuel d'analyse linguistique de Gaston Gross
se présente dès son sous-titre comme une Approche sémantico-syntaxique du
lexique. Fixons d'abord notre attention sur un facteur essentiel à la compréhen-
sion d'une conjoncture innovante  :l'intérêt croissant, depuis les années 1980, pour
les phénomènes de figement dans notre modernité scientifique et pratique auquel
l'auteur répond ici directement, dans la continuité de son petit livre Les expressions
figées en français. Noms composés et autres locutions (Paris, Ophrys, 1996). De ce
premier manuel, qui fut un succès, on retrouve ici tous les contenus, réorchestrés
dans une vision à la fois amplifiée et simplifiée, parce que la méthode et les choix
terminologiques qu'elle engage y sont retravaillés et aiguisés.

Avant de donner un aperçu concret de l'ouvrage, revenons rapidement sur les
spécificités de la demande actuelle en manuels de linguistique que Gaston Gross nous
met sous les yeux. On connaît au moins une raison de l'intérêt, durablement installé
à notre époque, pour les faits de figement. C'est le poids en constante augmentation
de la pratique généralisée du copier/coller. Ce type d'automatismes, par lequel on
reproduit des fragments d'énoncés, comme dans les périodes antérieures on récitait
par coeur, est un sujet de réflexion crucial pour les linguistes. On sait que le procédé
est une facilité moderne pour écrire mais inversement une difficulté pour lire et
traduire, tout particulièrement quand on s'appuie sur les aides à la traduction avec
les ressources du traitement automatique. Beaucoup de ces fragments sont en effet

252 opaques ou ambigus donc ardus pour en calculer le sens. En grammaire comme en
didactique des langues, maîtriser cette dissymétrie et sa complexité est à la fois une
demande inédite, que nous devons aux supports électroniques, et une question déjà
problématisée dans la longue durée, notamment à travers les techniques successives
de la mémorisation. Inséparables de l'acte de communiquer, les expressions figées
appellent une réorganisation des rapports entre les phrases dites « libres  » et tout
ce qu'elles excluent  : un ensemble de moyens langagiers récemment qualifié de
« parole entravée » par J.-Cl. Anscombre et S. Mejri dans un ouvrage collectif sur
le figement, Le figement linguistique  : la parole entravée (Paris, Honoré Champion,
2011). Le nouveau manuel de Gaston Gross relève le défi de présenter cette refonte,
« le figement [étant] avec la notion d'emploi une des notions théoriques les plus
importantes du traitement de textes  » (p. 232). C'est d'elle que dépendront l'accès
à la correction grammaticale et son maintien, dans les textes, quels que soient leurs
supports, papier ou écran avec ou sans image et son.

Gaston Gross place à mi-parcours (au chap. 10) la définition du figement
parce qu'elle nécessite, pour être bien comprise, d'avoir à l'esprit le large éventail
des formes libres avec leurs continuums vers les formes figées, donc la prise en
compte des degrés de figement. L'originalité et la force de l'exposé viennent de
ce que démonstration est faite de la possibilité de renforcer la place du raisonne-
ment. Par un jeu complexe d'équivalences (les reformulations et les transforma-
tions, greffées sur la tradition des listages de mots et tournures synonymes), il
est possible de proposer des directions à suivre pour maintenir la construction du
sens. L'enjeu est de taille et nécessite un effort soutenu pour un lecteur non initié.
Mais c'est le prix à payer pour envisager, avec la précision requise, ces nouveaux
partages qui concilient et réinventent les imbrications nécessaires entre raison et
mémoire que présuppose toute communication langagière aujourd'hui comme hier.

Quand on se reporte aux intitulés de chapitres (p. 365-369), on observe que
l'ouvrage couvre explicitement toutes les questions considérées comme essen-
tielles et habituellement abordées en syntaxe et morphologie dans une bonne
grammaire du français et ce n'est pas un hasard si l'auteur indique en lecture
d'appui dans son chapitre 1 d'ouverture (p. 31) une sélection de six grammaires,
bien connues des linguistes. Ils y retrouveront J.-Cl. Chevalier, M. Grevisse, P. Le
Goffic, M. Riegel, R.-L. Wagner, M. Wilmet. De fait —c'est une des spécificités
et des difficultés de l'entreprise —aucun débutant soucieux de dominer la matière
traitée ne pourra se passer de consulter au coup par coup ces grammaires qui
jouent un rôle de socle comme en lexicographie les dictionnaires antérieurs, dont
les dictionnaires contemporains sont obligatoirement des mises à jour dans un
rapport complexe entre continuité et innovations, traditionnellement englobé dans
la notion d'« usage  ». Cette contrainte de faire l'état des lieux des grammaires, de
différents types et de différentes époques, nous savons qu'elle est d'autant plus
forte que les règles du jeu d'un manuel, ici de 369 pages, excluent d'entrer dans
tout le détail des discussions et des données étudiées. D'où le terme classique
d'« Abrégé  » souvent utilisé dans la tradition pédagogique et lexicographique.

253 Un exemple d'actualité  : la version abrégée de la Grande grammaire du français,
pilotée par Anne Abeillé, annoncée dans le court terme.

Nous retiendrons notamment dans l'ouvrage de Gaston Gross les points
suivants  : la caractérisation de la phrase simple (chap. 1, p. 11-31) et des phrases
avec subordonnées (chap. 15, p. 315-317 et chap. 16, p. 319-341 pour la cause' et
le but); la caractérisation des parties du discours majeures, verbe, substantif, adjec-
tif etadverbe (chap. 3, p. 49-69 et chap. 8, p. 153-174 pour le verbe et sa conjugai-
son; chap. 5, p. 97-115, pour le nom; chap. 6, p. 117-132, pour l'adjectif ; chap. 14,
p. 279-299, pour l'adverbe). Complémentairement sont abordées la préposition
(chap. 7, p. 135-151) et la détermination (chap. 9, p. 175-194). L'ouvrage s'inscrit
dans la ligne des manuels signalés dans la bibliographie en fin de chapitre 1 dont
il pointe tous les contenus essentiels. Il se donne à voir comme une grammaire
complète du français remise à jour.

Les contenus classiques de l'ouvrage une fois soulignés, on saisit d'autant
mieux les choix systématiques de l'analyse qui repose sur une méthode délibéré-
ment ancrée dans une approche remodelée par la linguistique des dernières décen-
nies et fondée ici sur l'enseignement de Zellig S. Harris. De ce point de vue, Les
notes du cours de syntaxe (Paris, Le Seuil), éditées en 1976 par Maurice Gross,
sont une référence centrale  :elle est d'ailleurs donnée en lecture d'appui (p. 30).
Cette référence pouvant être réajustée et mise à distance. Le chapitre consacré à
la détermination (chap. 9 déjà cité) en est un exemple intéressant. Aux notions
clés d'«  opérateur » et d'« argument » Gaston Gross superpose sa terminologie
propre et choisit pour la première de parler d'«  emploi de prédicat » (chap. 2,
p. 33-47). Il complète la seconde avec la notion de « classe d'objets » (chap. 4,
p. 71-96), définie au Laboratoire de Linguistique Informatique (LLI, aujourd'hui
LDI, Lexiques, Dictionnaires, Informatique) —dont il a été le fondateur —avec
Michel Mathieu-Colas, linguiste et philosophe. Ces deux notions, comme chez
Harris et chez M. Gross, engagent toute la présentation de la phrase et des parties
du discours, donc toute l'architecture de la grammaire et du lexique.

Dans le cadre d'un manuel de grammaire et linguistique, les choix de termi-
nologie demandent une attention particulière. Rappelons une situation spécifique
concernant ce type de manuels. Le poids des dénominations usuelles y est décisif,
ce qui peut paraître étrange au regard d'autres disciplines à visées scientifiques,
dans lesquelles la créativité lexicale passe mieux. Cette pesanteur reconnue conduit
les linguistes à réutiliser une majorité de termes couramment admis et enregistrés
dans les arrêtés officiels et à les privilégier. Dans ces conditions, la terminologie
grammaticale est avant tout un enjeu de définitions à réajuster. Autrement dit,
comme le résume Jean-Claude Chevalier dans sa présentation à la réédition en
2006 (p. X~ de son Histoire de la syntaxe (Paris, Champion), ici «  le vocabulaire

1 Signalons l'ouvrage de G. Gross, R. Pausa. et F. Ualetopoulos, Sémantique de la cause,
Éditions Peeters, Leuven-Paris, 2009, 365 pages, Collection Linguistique publiée par
la Société de Linguistique de Paris, donné en bibliographie p. 340.

254 opératoire est difficile à établir  ». Sachant que la discipline résiste, dans la longue
durée, aux néologismes, un bon manuel est donc non seulement un manuel qui
propose des explications claires mais dont la clarté est toujours subordonnée à la
réussite de ses choix terminologiques, chaque innovation constituant au départ un
pari.

La notion de « classe d'objets  » est déjà bien connue de la plupart des
linguistes. Elle aura permis de renforcer une approche expérimentale de la langue.
Construits sur des bases syntaxiques et sans rapport avec la notion de « réseaux
sémantiques  », des ensembles de substantifs, comportant un sens homogène,
servent à délimiter les emplois spécifiques de prédicats. Le gain en efficacité dans
les traitements automatiques (recherche d'informations dans les textes, traduction,
etc.) est abondamment illustré dans l'ouvrage. La méthode permet notamment de
raffiner la notion traditionnelle de « substantifs concrets  », trop imprécise pour
les levées d'ambiguïté. Un exemple  : la classe des <vêtements> (p. 75 et p. 348),
qui se combine avec les opérateurs très généraux mettre, porter mais aussi avec
l'« opérateur approprié » enfiler.

L'utilisation de la notion de « verbe support  » (chap. 8, p. 156-171) intro-
duite par Maurice Gross2permet de faire basculer la morphologie flexionnelle et
dérivationnelle vers la syntaxe et ses cadrages systématiques en phrase simple.
Dans cette optique de morphosyntaxe, on peut parler par raccourci, avec naturel
et efficacité, de « conjugaison nominale  ». Par exemple, dans donner une g~e
(équivalent de gifler), donner, qui est le verbe support du « nom prédicatif  » g~e,
sert de relai pour les marques de flexion assurant l'«  actualisation » de la phrase.
On peut également parler de « passifs nominaux  ». Par un échange de verbes
supports, la séquence recevoir une autorisation permet de construire un passif
nominal, recevoir remplaçant donner dans la construction donner une autorisa-
tion. Cette commodité terminologique est d'autant plus suggestive qu'elle aura été
préparée par toute une tradition, en grammaire et philologie, de comparaisons et de
traductions entre langues anciennes et langues vivantes concernant les «  opposi-
tions verbo-nominales  » et reconduite ici en termes de « comparaison entre prédi-
cats verbaux et prédicats nominaux » (chap. 5, § 5, p. 101-103 sq.).

À propos des phrases complexes, on relèvera un exemple particulière-
ment éclairant pour saisir les rapports entre figement et degrés de figement  : la
ré-analyse, en termes de prédications (prédicats de premier et de second ordre),
de la notion traditionnelle de « locution conjonctive  » et de « locution préposi-
tive  ». Remarquons qu'elle aboutit à la remise en cause de ce type de dénomination
(p. 305). D'une manière générale, il est largement inutile de continuer à parler
de locutions toutes faites pour traiter du figement dans l'architecture du système
à partir du moment où on met en évidence l'importance massive des degrés de
figement. De ce point de vue, il devient crucial de revoir le nombre des « locutions

2 Autour de son article de 1981, « Les bases empiriques de la notion de prédicat séman-
tique  », Langages, 63, donné en lecture d'appui p. 95.

255 verbales  »traditionnellement surestimées, car le plus souvent ce sont des combi-
naisons de verbes supports avec leurs noms prédicatifs, comme avoir faim (p. 104).
Les outils d'analyse les plus généraux suffiront pour en résoudre les spécificités. Le
résultat est un renforcement de la cohérence de la méthode qui réussit à incorporer
dans une classification homogène les expressions libres et les expressions figées,
compte tenu de la finesse de leurs transitions à travers l'examen systématique des
semi-figements.

Ce survol rapide des outils de l'analyse met en relief l'importance de «  la
notion d'emploi de prédicat » (c'est l'intitulé du chap. 2). Le terme « emploi de
prédicat  », absent du petit manuel de 1996, prend ici une visibilité particulière,
due à la généralisation de son application. « Les prédicats verbaux  », « Les prédi-
cats nominaux  », etc., sont les intitulés des chap. 3, 5, etc., donnés plus haut à
propos des parties du discours. Cette désignation, largement annoncée et discu-
tée par Gaston Gross dans un ensemble d'articles spécialisés antérieurs, mais
encore inédite dans un manuel, reformule en termes plus traditionnels la notion
d'« opérateur » choisie, on l'a vu, par Harris (1976). Celle-ci reste marquée par
son origine logique qui véhicule encore pour beaucoup d'entre nous un passé
récent d'échecs pédagogiques pour vulgariser, dans les années 1970-1980, les
formalismes grammaticaux issus des grammaires dites « structurales  », «  transfor-
mationnelles  », « génératives  » en plein essor durant cette période. En revanche,
parler directement de prédicat comporte un solide ancrage dans la tradition scolaire
et ses « analyses logiques  » et permet de maintenir l'essentiel. On se place dans une
optique de grammaire raisonnée  : la phrase simple est une prédication.

Mais alors qu'apporte de plus ici le terme « emploi  » servant à reformuler
« prédicat  », « prédication  », élément « prédicatif » ? Parler d'emplois de prédicats
présente l'intérêt d'attirer l'attention sur les mots en contexte, comme, dans la
question classique de l'emploi des temps et des modes, on présuppose un minimum
d'observation sur les constructions. Ce qui est suggéré, c'est la recherche systéma-
tique des propriétés syntaxiques définies en termes de combinaisons de mots ou
de séquences de mots. Dans les exemples analysés, on brise la réduction classique
à deux termes, sujet +prédicat, essentiellement opératoire pour décrire les phéno-
mènes de thématisation. On explore et on structure le lexique en recherchant des
catégorisations syntactico-sémantiques, les classes d'objets, résultant d'investi-
gations non données a priori. Sont alors décrites des combinatoires d'éléments
obéissant à des « schémas  » (un terme neutre retenu par Gaston Gross de préfé-
rence à « schème  ») qui correspondent aux valences de Lucien Tesnière. En termes
condensés, « un emploi est décrit à l'aide des paramètres suivants  : un schéma
d'arguments, un sens associé, une forme morphologique, une actualisation, un
système aspectuel, des modifications sur le schéma prédicatif et enfin un domaine  »
(p. 33).

Demandons-nous en conclusion quelle est la place faite aux notations
de grammaire formelle, inséparables des applications électroniques constam-
ment envisagées par l'auteur. L'utilisation ici de formalismes, au demeurant très

256 elliptiques et d'usage courant, est obligatoire pour esquisser le mode d'organisation
des dictionnaires qui sont solidaires de la méthode d'analyse. Cette utilisation
est d'autant moins incontournable qu'il s'agit des dictionnaires « électroniques »
qui font désormais partie intégrante de notre modernité de chercheurs, en amont
des applications destinées au grand public. Sous sa forme la plus élaborée, on la
trouve dès la présentation des classes d'objets. La liste des prédicats appropriés aux
« liquides  » (p. 90) et appliqués métaphoriquement à l' « argent  » en donnera un
bon exemple avec l'indication détaillée d'entrées verbales comme baigner, couler
à flots, drainer, injecter, etc., comportant un codage de leurs arguments N0, Nl, N2
(n'excédant pas trois, indicés par rang d'apparition autour du verbe, respectivement
sujet, premier complément et second complément). On la retrouve synthétisée dans
le dernier chapitre « Structuration des dictionnaires  » (chap. 17, p. 343-353). C'est
là que s'organise toute la description grammaticale du français avec les ambitions
de précision et de complétude requises, dans la ligne des «  lexiques-grammaires  »
initiés par Maurice Gross, pionnier dans le projet de s'approprier la lexicogra-
phie en inventant une forme d'avenir  :les dictionnaires comme interfaces des
grammaires destinées à devenir à leur tour « électroniques  ». Ce chapitre couronne
toute la description. Le dictionnaire permet l'accès aux informations gramma-
ticales et sémantiques et leur mise en oeuvre dans de nombreuses applications
informatiques  :extraction d'informations, aide à la rédaction et à la correction,
traductions, etc.

Si l'on veut maintenant résumer ce qui fait l'originalité et le grand intérêt
du Manuel d'analyse linguistique, c'est bien d'avoir démontré qu'on peut
rendre accessible une grammaire contemporaine, apte à satisfaire les utilisa-
teurs et les concepteurs de logiciels d'écriture, de documentation, de traduction,
autour de ses deux notions clés, l'emploi de prédicat et les classes d'objets. Ces
notions, délibérément formulées en langage ordinaire en évitant les jargons trop
techniques et l'excès des formalismes, permettent notamment d'entrer dans la
compréhension d'une redécouverte majeure de la grammaire et des arts tradi-
tionnels d'écrire et de penser, le figement, avec tout l'effort d'analyse et donc de
raisonnement qu'il exige.


Antoinette BALIBAR-MRABTI

Modyco (UMR 7114)

abalibarmrabti@yahoo. fr