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Comptes rendus

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  • ISBN: 978-2-8124-0819-9
  • ISSN: 0007-9871
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-8124-4148-6.p.0209
  • Éditeur: Classiques Garnier
  • Date de parution: 19/11/2012
  • Périodicité: Semestrielle
  • Langue: Français
Accès libre
Support: Numérique
209
COMPTES RENDUS




AYRE5-BENNETT Wendy et 5EIJIDO Magali, Remarques et observations
sur la langue françaises Histoire et évolution d'un genre, Paris, Classiques
Garnier, 2011, 348 pages — ISBN 978-2-8124-0343-9.

Après la parution, en 1647, des Remarques de Vaugelas, les recueils d'obser-
vations (ou encore de réflexions ou de doutes) sur la langue française, qui traitent
des doutes de l'usage, et de la variation et des changements linguistiques, se sont
multipliés jusqu'à la fin du xv~ siècle. Cette abondante littérature, éloignée de toute
théorisation et se présentant souvent comme une suite de détails, n'avait pas encore
fait l'objet d'une monographie et se trouve même souvent absente d'importantes
bases de données. Il convient cependant de faire ici mention de l'ouvrage publié
sous la direction de Philippe Caron, Les Remarqueurs sur la langue française du
xvre siècle à nos jours (La Licorne 70, 2004), dans lequel Wendy Ayres-Bennett et
Magali Seijido s'étaient déjà positionnées comme spécialistes du genre. En effet,
comme elles le montrent dans le présent ouvrage, Remarques et observations sur la
langue française. Histoire et évolution d'un genre, ces écrits ont eu une influence
importante en France non seulement sur l'évolution de la langue mais aussi sur
la tradition grammaticale et doivent être pris en compte quand on s'intéresse à
l'histoire des théories linguistiques.

L'introduction et la conclusion constituent respectivement, de manière
inhabituelle et quelque peu surprenante, les premier et dernier chapitres. Le
chapitre 1 (p. 9-62) présente les corpus analysés (corpus électronique  :recueils
d'observations, commentaires, compilations et critiques  ;corpus d'étude), les treize
auteurs étudiés (de Vaugelas (1647 et 1690) à l'Académie française (1704)) et
leurs textes et tente d'établir une typologie en dégageant des caractéristiques qui
permettront de définir («  question épineuse  », p. 9) le genre que constituent, parmi
toutes les productions métalinguistiques, les remarques. Pour cela Wendy Ayres-
Bennett et Magali Seijido remontent à la source, et dégagent du « modèle  »établi
par Vaugelas une grille abordant le contenu, le format, le public et le métalan-
gage, ainsi que l'idéologie pour observer, point par point, dans quelle mesure et
selon quelles modalités les remarqueurs suivants s'y sont conformés. Il ressort

Cah. Lexicol. 101, 2012-2, p. 209-219

210 de cette analyse que, si les remarques de Vaugelas ont été considérées, dès la
seconde moitié du xvlie siècle, comme un classique, leur évolution a suivi un
processus cumulatif  :elles ont été réorganisées, adaptées au contexte sociocultu-
rel et modifiées par les compilateurs, évoluant dans le sens d'une perception plus
rigide. Il faut ici souligner l'intérêt de saisir les grands débats et les polémiques
qui sous-tendent la description linguistique).

Le chapitre 2, « Bon usage et variation sociolinguistique  » (p. 63-97), se
propose d'«  élaborer les notions et les concepts clés qui sont associés chez les
remarqueurs à l'émergence du bon usage, ou à l'aspect plutôt normatif ou prescrip-
tif »des textes du corpus, notamment en ce qui concerne l'étymologie, l'eupho-
nie, l'usage en latin, et surtout l'analogie. La tendance prescriptive des auteurs
s'exprime dans un métalangage normatif  :l'analyse des termes barbarisme et
solécisme est pertinemment utilisée pour l'illustration. Dans une seconde partie,
W. Ayres-Bennett et M. Seijido montrent que les remarqueurs peuvent également
adopter une vision moins standardisée de la langue, s'intéressant alors à la notion
de variation sociolinguistique, abordée essentiellement selon cinq paramètres

l'opposition français écrit /français parlé, le registre, le statut social ou l'éduca-
tion du locuteur, le sexe du locuteur, la diachronie. Deux autres paramètres ont
été également pris en compte  : la variation géographique et les termes techniques,
mais ils seront abordés dans le cadre du chapitre suivant.

Le cceur de l'ouvrage est constitué par le chapitre 3, « Analyse linguistique »
(p. 99-232). Ces 133 pages sont consacrées à l'examen des théories —qui ne sont
donc pas totalement absentes des recueils du corpus — et des jugements des remar-
queurs, répartis en cinq domaines  : la prononciation et l'orthographe, la morpho-
logie, la syntaxe, le lexique (ces deux parties étant de loin les plus importantes) et
le style. L'analyse, méthodique, est soumise à une grille de lecture détaillée en fin
d'ouvrage dans l'Appendice I (il est à noter que dans les recueils de Vaugelas, de
Bouhours et d'Andry s'ajoutent des remarques générales traitant de la méthodo-
logie ou proposant des définitions). Toujours dans le même souci de rigueur, des
tableaux comparatifs sur les points les plus significatifs (Alternances consonan-
tiques, Genre nominal, Accord du participe passé, Néologismes, Différenciation
de termes apparentés) accompagnent l'analyse. Chacune des cinq divisions se clôt
sur une conclusion synthétique bien utile. Nous noterons ici que le domaine du
lexique est, d'après les auteures elles-mêmes, de loin le plus largement traité par
les remarqueurs, à l'exception de Tallemant. Freinant l'ouverture du xvle siècle à
l'enrichissement lexical, les remarqueurs du xvrle se concentrent sur la propriété
des mots et des expressions, la recherche dans la précision sémantique et, avec une
moindre importance, la morphologie lexicale.

Trois courts chapitres — le dernier faisant pendant au premier chapitre du
volume —complètent l'analyse.

Le chapitre 4 s'intéresse aux « Exemples et citations  :les sources métalin-
guistiques et littéraires des remarqueurs » (p. 233-251), les répartissant, pour
chacune des deux catégories, en deux groupes  :les textes grecs et latins et les

211 textes français. Le nombre de citations est très inégal selon les auteurs (Ménage
se distingue par ses références) et leur recensement reste peu rigoureux dans la
mesure où des convenances de politesse, par exemple, retiennent souvent les
remarqueurs (notamment Vaugelas) de mentionner les auteurs utilisés. Les remar-
queurs, s'inscrivant dans un genre « cumulatif et polyphonique  » (p. 236), se
réfèrent très souvent les uns aux autres, les références métalinguistiques constituant
une véritable intertextualité entre remarqueurs eux-mêmes, presque exclusivement.
Le repérage fait sur le corpus électronique fait ressortir surtout «  un contraste
entre la faible représentation des sources métalinguistiques, excepté en référence
interne aux remarqueurs eux-mêmes, et la gamme riche et variée des textes dont
ils dépendent pour exemplifier le bon ou le mauvais usage  » (p. 250-251), avec
une prépondérance écrasante pour les auteurs français, la plupart des remarqueurs,
excepté Ménage, s'attachant à décrire l'usage moderne ou contemporain. Les
auteures ont également remarqué que les choix des textes n'étaient pas neutres

ils sont liés aux positionnements des remarqueurs par rapport aux grandes contro-
verses de l'époque, surtout religieuses.

Le chapitre 5, « Évolution et développement du genre à partir du
xvr~ siècle  » (p. 253-268), présente un aspect rarement abordé lorsqu'il est question
des remarques, celui de leurs répercussions hors des deux siècles où elles sont
ancrées. On regrette bien sûr que le sujet reste trop rapidement abordé, à travers
quelques exemples particulièrement significatifs, mais il constituerait à lui seul le
sujet d'un autre ouvrage. Le xvr~ siècle marque une tendance pour le conservatisme
et s'écarte du modèle de Vaugelas. Autre moment fort, la Révolution de 1789 qui
introduit une rupture et, si Vaugelas est republié en 1880 (par Alexis Chassang), il le
sera alors à titre de document historique, cette réédition s'inscrivant dans le courant
historiciste du xrxe siècle. Fait significatif, les textes des remarqueurs ne sont plus
accompagnés de commentaires. En 1802 (soit 150 ans après le texte de Vaugelas),
Louis Philipon de la Madelaine publie un Choix de remarques, ouvrant ainsi la voie
à une nouvelle tradition, celle des « compilations raisonnées  », destinées avant tout
à rappeler les règles de grammaire à ceux qui en ont besoin. Il n'en reste pas moins
quelques « nostalgiques du purisme perdu  »  :parmi eux, Francis Wey (1812-1882),
dont la profession, journaliste, préfigure l'importance croissante des chroniques
de langage dans la presse du xxe siècle. Charles Muller a cependant noté que, à
partir de 1970, elles disparaissent les unes après les autres, constat auquel Cellard
ajoutera en 1983 que Le Bon Usage de Grevisse fait désormais figure de « Vaugelas
du xxe siècle  ». La tradition se maintient cependant soit à l'occasion d'évènements
ponctuels (réforme de l'orthographe, féminisation...), soit dans des contextes ciblés,
tel celui du Figaro (Anna Bochnakowa, Le bon français de la fzn du xxe siècle.
Chroniques du Figaro 1996-2000, 2005) ou encore au Québec W. Ayres-Bennett
et M. Seijido concluent de cette observation diachronique du xvr~ siècle à nos jours
à une permanence de la tradition des remarqueurs, toujours désireux, de siècle en
siècle et selon des modalités différentes, «  de résoudre l'usage douteux  » et de
rechercher «  la correction écrite et orale  » (p. 267).

212 Enfin, dans le chapitre 6 (la « Conclusion  ») (p. 269-278), les auteures
tentent de répondre à une question qui a été posée tout au long de l'ouvrage  :les
remarqueurs sont-ils puristes et prescriptifs ?Elles concluent de leur analyse que
«  la première contribution des remarqueurs à l'histoire de la langue française est
l'établissement de principes qui règlent l'usage du français écrit » et dont les trois
qualités essentielles, depuis Vaugelas, sont la pureté, la netteté et la propriété. Ils
ont également contribué à l'établissement des règles modernes, soit en étant à l'ori-
gine de certaines d'entre elles, soit en permettant la stabilisation d'autres règles.
Mais il convient, comme le montrent W. Ayres-Bennett et M. Seijido notamment
dans le chapitre 3, de ne pas surévaluer leur attitude prescriptive, très variable d'un
remarqueur à l'autre, certains ayant souvent refusé de fixer l'usage en proposant
deux ou plusieurs variantes (par exemple dans le domaine de la syntaxe verbale).
Les auteures ouvrent par ailleurs sur une perspective innovante  : la contribution des
remarqueurs à l'histoire de la langue française et à celle de la grammaire française
et des théories linguistiques à travers des recueils. Ils sont en effet précieux pour
les historiens de la langue, permettant de dater certains changements linguistiques
et d'étudier la variation sociolinguistique au xvne siècle, notamment en ce qui
concerne la variation des usages selon les registres et les styles. Ils offrent ainsi de
nombreuses informations sur les usages non standards, même si leur absence de
perspective historique et de théorisation conduit certains historiens de la langue à
minimiser l'importance des remarqueurs (F. Brunot, Histoire de la langue française
(1966), J.-C. Chevalier, Histoire de la syntaxe (1968)). Les auteures du présent
volume vont, elles, jusqu'à affirmer, suite à leurs convaincants arguments, que
«  Le genre des remarques a eu une influence profonde sur la grammaire française
ultérieure, voire sur d'autres traditions grammaticales » (p. 276).

Comme il se devrait de tout ouvrage scientifique, des annexes, dont l'indi-
cation de la pagination donnera une idée de leur intérêt, viennent offrir une
vision synthétique et panoramique du volume et y faciliter la recherche. Trois
« Appendices  »  : I., déjà cité ci-dessus, une « Grille de lecture  » des recueils
des remarqueurs (p. 279-284) ; II. les « Auteurs cités par les remarqueurs  »
(p. 285-307) ;III. la « Liste des dialectes et variétés régionales du français cités  »
(p. 311-312). Suivent les « Références  » (p. 313-327) ainsi qu'un « Index des
noms  » (p. 329-335) et un « Index des notions  » (p. 337-343).

Cette monographie était très attendue en ce xxle siècle où la question de la
norme et de l'usage est toujours d'actualité.


Christine JACQUET-PFAU

Collège de France (Paris)

et LDI (UMR 7187, Université Paris 13,

Sorbonne Paris Cité et Cergy-Pontoise)

ch jacquet-pfau@college-de-france.fr


213 MARIN Rafael et VILLOING Florence (dir.), Les nominalisations  :nouveaux
aspects, Lexique 20, Villeneuve d'Ascq, Presses Universitaires du Septentrion,
2012, 242 pages — ISBN 978-2-7574-0370-9 / ISSN 0756-7138.

Au commencement de l'aspectologie était le verbe, d'abord étudié pour
ses propriétés d'aspect dit « grammatical  » identifié dans les langues dont la
morphologie marque formellement l'opposition perfectif /imperfectif (langues
slaves et grec), il a été l'objet d'études dans toutes les langues. À côté de cet
aspect grammatical, l'aspect « lexical  », aussi connu sous le nom d'Aktionsart ou
de « mode /modalité d'action  », a également été exploré prioritairement dans le
domaine verbal.

Sont ensuite apparues des études portant sur l'aspect lexical dans le
domaine nominal. Les nominalisations (déverbales, désadjectivales ou converses),
de par leur caractère prédicatif attendu, sont l'objet de toutes les attentions des
aspectologues nominaux. C'est la langue anglaise qui bénéficie des études les
plus nombreuses et les plus approfondies, l'angle adopté étant principalement
syntaxique (analyse de la structure argumentale).

Néanmoins, les nominalisations de toutes les langues, ou presque, semblent
avoir fait l'objet d'analyses dont un numéro éponyme mondial (R. Mir-Samii (dir.),
Les nominalisations, Faits de Langues 30, 2007) offre un aperçu itinérant. On y
côtoie des nominalisations en persan, égyptien ancien, hittite, japonais, espagnol,
roumain, italien, finnois, dans les langues de l'Ouest africain et de l'Océanie, en
créoles français, indonésien, tagalog, vietnamien, basque, kryz et français (pour trois
articles). Les questions traitées dans ce volume sont diverses, on note la réunion
de quatre articles sous le chapeau « autour de l'aspect  », ce qui peut sembler peu,
mais dans sa présentation, R. Mir-Samii souligne que la question de l'aspect est
« évoquée dans la quasi-totalité des articles  » et qu'on peut la considérer comme
«  un point central dans la discussion des effets sémantiques de la nominalisation  ».

L'intérêt indiscutable du numéro 20 de la revue Lexique réside en son double
parti pris de traiter les nominalisations uniquement en français et en privilégiant
les approches sémantique, morphologique ou faisant appel à l'interface qui existe
entre ces deux domaines. La syntaxe, bien sûr présente, n'est jamais le prisme
unique ou dominant choisi par les auteurs. Comme l'avait prédit R. Mir-Samii,
l'aspect joue un rôle central dans ce volume consacré aux nominalisations en
français, qu'il soit l'objet principal de l'étude (articles 1, 2 et 3) ou qu'il soit
invoqué à titre d'hypothèse explicative et/ou utilisé pour décrire une partie de la
sémantique des nominalisations étudiées (articles 4, 5, 6 et 7)'.

Le numéro 20 de Lexique intitulé à raison Nominalisations  : nouveaux
aspects s'ouvre par une présentation dans laquelle les coordinateurs, R. Marin
et F. Villoing, soulignent le manque d'analyses non uniquement syntaxiques des
nominalisations et portant sur le français. Suit une présentation des thèmes abordés

1 La numérotation des articles correspond à leur ordre de publication dans Lexique 20.
En fin de compte rendu se trouve la liste des articles.

214 dans les différentes contributions (aspect dans le domaine nominal, polysémie
des nominalisations, composition et nominalisation). On note à la fin du volume
(p. 233-242) la présence de résumés de chaque article en français et en anglais,
ce qui nous dispense de le faire ici. Nous nous attacherons à souligner quelques
aspects novateurs des articles composant le volume.

Les nominalisations événementielles (dénotant des actions) sont les plus
étudiées, il est donc intéressant de trouver deux articles de Lexique 20 proposant
des analyses portant tout ou partie sur les nominalisations statives.

L. Barque, A. Fâbregas et R. Marin (article 1) font une analyse séman-
tico-aspectuelle des nominalisations en lien avec des verbes d'état psychologique.
Après avoir montré que ces nominalisations dénotent, dans l'une de leurs accep-
tions au moins, des états, ils se servent de la description de ces prédicats pour
revenir sur l'aspect lexical de verbes comme agacer, qui font controverse dans
la littérature, pour postuler qu'ils sont soit dynamiques (et dénotent des achève-
ments), soit statifs (et dénotent des états).

D. Beauseroy et M.-L. Knittel (article 2) comparent deux classes aspec-
tuelles de nominalisations  :celles dénotant des activités et celles dénotant des
qualités. Les auteures s'attachent à montrer que ces deux catégories de noms
partagent un grand nombre de propriétés linguistiques.

D'autres articles invoquent secondairement la notion de stativité. Ainsi
B. Fradin (article 4) montre-t-il que la lecture de « moyen  »des nominalisations
dérive de bases verbales statives ; F. Kerleroux (article 5) étend ses observations sur
les nominalisations déverbales à quelques nominalisations désadjectivales dénotant
des propriétés; enfin, I. Roy et E. Soare (article 7) montrent que les nominalisations
en -ant partagent avec les noms prédicatifs statifs certaines propriétés (p. 226), elles
notent également la possibilité pour certaines nominalisations en -ant d'avoir une
base verbale stative (p. 223), ce qui est impossible pour les dérivés en -eur.

Un autre thème classique des études sur les nominalisations est l'observa-
tion de la polysémie. Là encore, ce sont les nominalisations événementielles qui
sont habituellement à l'honneur, et, en particulier l'alternance sémantique `action' /
`résultat de l'action' (aussi appelée polysémie `événement' / `objet'). Là encore,
Lexique 20 s'écarte des sentiers battus.

Les articles 1 et 2, en plus de s'attaquer à un champ peu couvert en aspec-
tologie nominale (les statifs), en étudient la polysémie. Dans l'article 1, les auteurs
distinguent une acception `état' d'une acception `objet en relation avec l'expé-
rienceur', e. g. L'obsession de Pierre pour la mort l'empêche de vivre (état) vs Les
auteurs n'avaient que deux obsessions  :les nominalisations statives et les objets
abstraits (objet); dans l'article 2, les auteures mettent en évidence une acception
aspectuelle stative des noms de qualité vs une acception occurrentielle (concrète
ou abstraite), e. g. La méchanceté de Paul (statif), dire des méchancetés (occur-
renceabstraite), nettoyer les saletés (occurrence concrète). Notons que les noms de

215 qualité sont des nominalisations désadjectivales, or ce sont les nominalisations en
lien morphologique avec les verbes (berceau de l'aspect) qui sont le plus commu-
nément étudiées. De même, l'article 5 propose une analyse de la polysémie des
nominalisations désadjectivales qui ont une acception `propriété' vs `objet' (emploi
pluriel qui correspond aux « occurrences concrètes  » de l'article 2).

Les articles 4, 5 et 7 traitent de la polysémie des nominalisations pouvant avoir
un sens actionnel sans se cantonner à la traditionnelle alternance `action'/'objet' ou
`résultat'. B. Fradin (article 4) s'intéresse à la méconnue interprétation de `moyen'
que peuvent avoir certaines nominalisations actionnelles. E Kerleroux (article 5)
prend en compte toutes les polysémies `action' / `objet', incluant dans les objets
les lieux, les collectifs d'humain, les objets proprement dits, les moyens, etc. Enfin,
I. Roy et E. Soare (article 7) travaillent sur les nominalisations en -eur, -ant et -u/i/é
qui réfèrent à des participants de l'événement, montrant qu'il convient de distin-
guer pour ces noms une lecture événementielle (nous reviendrons sur cet emploi
de « événementiel » infra) et une lecture d'objet référentiel. Les auteures affinent
la description de la polysémie en distinguant deux lectures événementielles  :l'une
épisodique et l'autre dispositionnelle ou habituelle, selon les cas.

Enfin, attirons l'attention sur trois articles (articles 3, 6 et 7) qui sont remar-
quables par leur sujet et/ou par le traitement qui en est proposé.

Revenons immédiatement sur l'article 7, les auteures y font un usage
particulier de événementiel en affirmant que constructeur peut avoir une lecture
événementielle. Cette affirmation a de quoi perturber puisqu'il est immédiatement
évident que constructeur ne dénote pas un événement  : *Le constructeur a eu lieu
hier. C'est parce qu'il faut entendre événementiel comme « qui est en lien avec
un événement sous jacent  ». L'introduction de la notion d'événement sous jacent
est très pertinente pour les analyses, permettant de mettre à jour la polysémie des
noms de participants et d'en expliquer l'origine. Cette notion d'événement sous-
jacent permet également aux auteures de prendre position en faveur de l'héritage
des propriétés aspectuelles lors de la nominalisation (p. 208).

K. Ferret et F. Villoing (article 3) proposent une analyse morphologique
des paires de nominalisations en -age et -ée issues d'une même base verbale. Se
plaçant dans le cadre de la morphologie lexématique, les auteures montrent, à l' aide
d'arguments morphologiques, syntaxiques et aspectuels, que la règle de construc-
tion des nominalisations en -age est porteuse de l'aspect grammatical imperfectif,
alors que la règle de construction des nominalisations en -ée est porteuse de l'aspect
grammatical perfectif. Elles introduisent, chose tenue pour impossible ou presque,
des marques de l'aspect grammatical dans le domaine nominal en française.'

Enfin, F. Namer propose une étude (article 6) sur les verbes de formation
néoclassique du type [YX] où Y est une base savante nominale et X un verbe (e. g.

2 L'existence d'un marquage de l'aspect grammatical sur les nominalisations aété montrée
pour le roumain, cf. G. Iordachioala et E. Soare, « Two Kinds of Event Plurals  : Evidence
from Romanian Nominalizations  », in O. Bonami et P. Cabredo Hofherr (eds), 2008.

216 thermocoller) et des noms apparemment dérivés comme thermocollage. Analyser
ce type de verbes est novateur puisque la composition n'est pas reconnue comme
un moyen morphologique de construction de verbes en français. De plus, les verbes
et les noms de composition néoclassique sont en nombre très restreint dans un
dictionnaire pourtant volumineux comme le TLFi alors que F. Namer parvient à
extraire de la toile 4140 noms et 637 verbes de ce type, utilisant pour cela le robot
WaliMélaboré par l'auteure antérieurement. Analysant le rapport entre X et Y selon
quatre critères (i) rôle de Y dans la prédication de X, (ii) aspect lexical de X, (iii)
structure argurnentale de X et (iv) propriétés syntactiques de X, l'auteure parvient
à justifier la présence de nombreuses nominalisations contenant YX n'ayant pas
de corrélat verbal, ainsi que la fréquence d'emploi toujours en faveur du nom par
rapport au verbe pour les cas où on a une paire verbe /nom. L'article se termine
par une discussion morphologique permettant de conclure que les verbes [YX]
sont formés par rétroformation sur les noms, eux-mêmes formés par composition
associant une base savante et un nom déverbal.

Pour conclure, signalons la parution récente d'un autre numéro de revue
consacré aux nominalisations. Les articles présentés dans Lexique 20 ont pour la
plupart fait l'objet d'une présentation orale lors de la journée d'étude « JeNomII »
organisée à l'université de Lille 3 en juin 2009. En juin 2010, à l'université de
Paris 8, eurent lieu les journées d'étude « JeNomIII  », dont une partie des commu-
nications aété publiée (cf. Nominalizations, Recherches Linguistiques de Vincennes
40, 2011). Ce numéro de RLV n'est pas réservé à l'étude du français (les langues
étudiées sont  : le grec, le serbo-croate, l'allemand et le français), mais il contient
trois articles (sur un total de six) sur les nominalisations en français. Notons que
l'aspect joue, une fois encore, un rôle central dans ce volume sur les nominalisations.

Le numéro 20 de Lexique, qui rassemble une série d'articles abordant la
question des nominalisations en français du point de vue sémantique et/ou morpho-
logique, contribue ainsi à combler un manque existant. L'aspect nominal, domaine
où il reste beaucoup à étudier en français, y tient une place centrale. Ce volume
ouvre des perspectives de recherche qui, nous l'espérons, seront approfondies dans
les années à venir.


Pauline HAAS

Université Paris 13, Sorbonne Paris Cité
LDI (UMR 7187)
phaas@ldi.univ-paris 13.fr



Liste des articles de Lexique 20

—article 1 L. Barque, A. Fâbregas et R. Marin, « Les noms d'état psychologique
et leurs "objets"  :étude d'une alternance sémantique  », p. 21-41.

217
— article 2 D. Beauseroy et M.-L. Knittel, « Distribution et interprétation des

noms de qualité et d'activité  :une comparaison  », p. 43-71.
—article 3 K. Ferret et F. Villoing, «  L' aspect grammatical dans les nominalisa-

tions en français  :les déverbaux en -age et -ée  », p. 73-127.
—article 4 B. Fradin, « Les nominalisations et la lecture de "moyen"  »,

p. 129-156.

—article 5 E Kerleroux, «  Il y a nominalisation et nominalisation  », p. 157-172.
— article 6 F. Namer, « Nominalisation et composition en français  : d'où
viennent les verbes composés ?  », p. 173-205.

— article 7 I. Roy et E. Soare,« L'enquêteur, le surveillant et le détenu  :les noms
déverbaux de participants aux événements, lectures événementielles
et structure argurnentale  », p. 207-231.



TABOURET KELLER Andrée, Le bilinguisme en procès, cent ans d'errance
(1840-1940), Limoges, Éditions Lambert-Lucas, 2011, 190 pages — ISBN 978-2-

915806-30-4.

Écrit dans un style qui allie précision, élégance et mordant, l'essai d'Andrée
Tabouret-Keller nous invite à réfléchir sur « l'idée de bilinguisme  ». Qu'il fasse
l'objet de connaissances scientifiques ou de simples opinions, le bilinguisme joue
un rôle clé dans notre rapport au langage et aux langues. L'auteure nous rappelle
que pratiquer simultanément deux langues est pensé comme un handicap entre
1840 et 1940 dans le domaine des sciences de l'éducation  :c'est en effet durant
cette période que les dispositifs scolaires organisent, à grande échelle, et pas seule-
ment en Europe, un type nouveau d'instruction élémentaire unilingue pour tous.

Le Pays de Galles, où l'anglais scolaire s'apprend dans un contexte de
répression du Gallois, constitue le point de départ de l'enquête que mène l'auteure
(première partie, « Avant le discours sur la nocivité du bilinguisme. Une enquête
dans les écoles du Pays de Galles (1846-1847)  », p. 19-34). La méthode retenue
étant l'historiographie, Andrée Tabouret-Keller nous donne à lire une suite
de documents méticuleusement sélectionnés et analysés que complète en fin
d'ouvrage un ensemble de dossiers équivalent en densité à un chapitre. Ce report
permet de satisfaire aux exigences de précision en évitant d'alourdir la démarche
argurnentative. Soulignons que la richesse de la documentation et sa pertinence,
auxquelles s'ajoutent des références bibliographiques développées sur treize pages
(p. 173-186), confèrent à l'ouvrage une dimension scientifique qui le met bien
au-dessus d'un écrit polémique de circonstance.

Considéré comme un fléau social et psychologique pour les anglophones,
les francophones, les germanophones, notamment sous l'influence de Simon
S. Laurie en Grande-Bretagne, le bilinguisme est d'autant plus combattu qu'il
dessert les expansions coloniales (deuxième partie, «  La nocivité du bilinguisme,
entre attestation et dénégation, de la fin du xrxe siècle au début du xxe  », p. 37-99).

218 Le plus important dans l'histoire et la réception du bilinguisme consiste
en l'apparition, notamment aux États-Unis dans les années 1920, d'un nouvel
outil d'analyse et de prospective  : le test mental (troisième partie, « Entre scien-
tisme et nationalisme  », p. 65-133). Cette innovation dans les méthodologies, qui
ambitionnent désormais de posséder des instruments de mesure pour quantifier
l'intelligence des apprenants, aura pour résultat d'apporter aux nationalismes
ambiants un redoutable habillage scientifique. L'intérêt de l'essai d'Andrée
Tabouret-Keller culmine dans cette troisième partie. Rapprocher cette période de
la nôtre apporte une profondeur de champ essentielle pour mieux comprendre
les enjeux contemporains autour des outils statistiques, puisqu'il devient clair
que nous poursuivons une entreprise dont le présent essai nous fait saisir toute
l'ampleur des préparations et des ambitions, entre les deux guerres mondiales,
chez les savants et les différents acteurs sociaux, en particulier les pédagogues.

On connaît l'intérêt de plus en plus vif aujourd'hui pour la question des
bilinguismes, plurilinguismes, multilinguismes, avec leurs nuances que constituent
les langues en contact (quatrième partie, « Approches linguistiques  », p. 103-133).
C'est sur cette notion de « contact  » qu'Andrée Tabouret-Keller conclut son
analyse. Précédé en 1883 par Hugo Schuchardt affirmant que «  le mélange de
langues n'est pas tant l'exception que la règle  » (p. 13), Uriel Weinreich joue un
rôle pionnier quand il attribue dès 1953 dans Languages in Contact, Findings
and Problems (New York, Linguistic Circle of New York) à la notion de contact
des langues le rôle d'« objet prioritaire de recherche dans les situations multi-
lingues et auprès des personnes plurilingues » (p. 141). Comme en témoigne la
revue dirigée par Robert Nicolaï, Journal of Language Contact, son ouvrage fait
maintenant référence, après avoir été largement sous-estimé à sa parution. C'est,
on l'aura compris, parce qu'il allait àcontre-courant des idées dominantes sur les
méfaits du bilinguisme, soutenus à des degrés divers par les meilleurs théoriciens,
parmi lesquels Leonard Bloomfield dans l'espace anglophone, Édouard Pichon en
France, catégoriques malgré leurs pratiques plurilingues de savants contredisant
leurs prises de position.

L'auteure sait mieux que personne qu'elle est un cas exemplaire de bilin-
guisme. Elle souligne à l'intention du lecteur avoir été confrontée, dès ses débuts
de chercheuse à l'université de Strasbourg, aux controverses des spécialistes sur
les situations bilingues français-allemand qu'elle connaît de l'intérieur à travers
son itinéraire personnel. À sa pratique initiale de deux langues, le français et l'alle-
mand, elle a rapidement ajouté l'anglais pour explorer sur le terrain (à Belize) les
langues en contact et théoriser les créoles. Je renvoie sur ce point à Acts of Identity.
Creole Based Approaches to Language and Ethnicity'.

De fait, A. Tabouret-Keller aura joué un rôle de premier plan dans la réhabi-
litation du bilinguisme durant la seconde moitié du xxe siècle, tout particulièrement

1 Robert B. Le Page et Andrée Tabouret-Keller (eds), [1985] 2006, Cambridge et
Londres, Cambridge University Press, 2° éd. augm., Fernelmont (Belgique), Éditions
Modulaires Européennes.

219 en didactique des langues, dont l'approche est désormais inséparable des études
anthropologiques. D'où un intérêt supplémentaire du Bilinguisme en procès, qui
nous donne à voir, «  en actes  », les compétences trilingues de l'auteure en allemand,
anglais et français, dès lors que celle-ci juxtapose délibérément documents origi-
naux et traductions afin d'en montrer les interprétations au plus près des formula-
tionspropres àchaque langue, avec les arrière-plans scientifiques et culturels que
chacune mobilise derrière les terminologies employées.

Les représentations hostiles aux mélanges des langues sont en recul visible
et leurs partisans, sur la défensive. Tout l'enjeu de ce livre est donc de mesurer
l'ampleur exacte de ce retournement de perspective qui nous conduit au seuil
du xxre siècle à condamner assez unanimement ce que l'auteur résume d'une
formule  : la nocivité du bilinguisme. Cerner les raisons, scientifiques et idéolo-
giques, qui ont permis à une telle idée de perdurer, c'est se donner les moyens
d'évaluer les fragilités d'une victoire trop récente pour être pleinement assurée.
Dans la meilleure tradition des essais, Le bilinguisme en procès sera précieux pour
guider les premiers travaux des jeunes chercheurs en sciences de l'éducation, étant
entendu qu'ils devront s'initier tôt ou tard à la nécessité d'allier à leurs pratiques
de futurs spécialistes le regard averti des épistémologues et des historiens des idées
linguistiques.

En convergence d'intentionnalité avec les enquêtes de Jean-Claude
Chevalier et Pierre Encrevé réunies dans Combats pour la linguistique [de
Martinet à Kristeva] et sous-titrées Essai de dramaturgie épistémologique (Lyon,
ENS Éditions, 2006), dont on connaît le succès, l'étude d'Andrée Tabouret-Keller
accorde une importance majeure à l'histoire et à la philosophie des sciences. Sous
cet angle, les luttes d'idées sont considérées comme inévitables pour guider notre
regard critique de linguistes. La psychologie et l'anthropologie appliquées au
langage y sont analysées dans des cadrages socio-historiques enrichis d'indications
sur les cursus individuels des auteurs. Dans ce type de problématiques, au-delà
d'un héritage dont on donne fréquemment pour chefs de file Michel Foucault et
Pierre Bourdieu, rappelons l'importance initiale, dans la génération de l'auteure,
née en 1929, de philosophes comme Maurice de Gandillac, Georges Canguilhem,
Gaston Bachelard.

L'examen des rapports entre monolinguismes et bi-, pluri-, multilinguismes
d'une part, le lien affirmé, d'autre part, entre «  théories du langage et politique des
linguistes  »(pour reprendre Jean-Louis Chiss éditant en juin 2011 Langages 182),
mettent Le bilinguisme en procès doublement dans l'air du temps.


Antoinette BALIBAR-MRABTI

MoDyCo (UMR 7114)

abalibarmrabti@yahoo. fr


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