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Comptes rendus

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  • ISBN: 978-2-8124-0485-6
  • ISSN: 0007-9871
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-8124-4337-4.p.0231
  • Éditeur: Classiques Garnier
  • Date de parution: 27/08/2012
  • Périodicité: Semestrielle
  • Langue: Français
Accès libre
Support: Numérique
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COMPTES RENDUS


Du culturel dans le lexique et dans les dictionnaires, Revue de didactologie
des langues-cultures. Études de linguistique appliquée, coordonné par
Mariagrazia MARGARITO. Paris, Didier Érudition, 128, oct.-déc. 2002,

p. 391-510.

Le volume s'ouvre sur Quelques notes en guise de présentation (p. 391-397, avec
une bibliographie finale, tout comme les autres contributions) de la coordinatrice,
Mariagrazia MARGARITO, depuis longtemps spécialiste de l'interaction entre lexique et
culture d'un côté et entre lexique et dictionnaires de l'autre. L'auteur —concepteur
infatigable de projets de recherche, réunissant de nombreux chercheurs des deux côtés
des Alpes — ne s'y limite pas à anticiper les lignes directrices des études qui suivent, mais
mène une réflexion de fond sur la notion même de "culture]", en soulignant la fécondité
lexicale de ce néologisme par changement de catégorie grammaticale et en analysant,
avec grande finesse, le rapport entre "culturel" et "encyclopédie", ainsi que la notion de
"culture" elle-même.

Jean PRUVOST, spécialiste métalexicographe renommé, nous fait découvrir, dans
«  Le vocabulaire par l'image de la langue française  », Un outil culturel oublié  : les
leçons de la désaffection (p. 399-412), un ouvrage de grand intérêt pour la méthodologie
de l'enseignement/apprentissage du lexique (concret et abstrait) et digne de trouver une
place dans le cadre d'une exploration diachronique « sur l'apprentissage par les images
en prenant pleinement en compte la dimension lexiculturelle  » (p. 409).

Michaela HEINZ étudie L'exemple lexicographique àfonction culturelle dans le
a Robert pour tous  » (p. 413-430), le plus petit dictionnaire français d'apprentissage
comportant non seulement des exemples et des titres d'oeuvres, mais aussi de véritables
citations. Il s'agit donc d'un ouvrage très riche en informations encyclopédico-culturelles
de type littéraire et/ou artistique, utile à préparer « les apprenants (tant français
qu'étrangers) à l'utilisation des grands dictionnaires et, pourquoi pas, à leur lecture »
(p. 429).

Parmi les signatures italiennes, Micaela ROSSI explore un corpus de quatre
dictionnaires pour enfants (a Quel souk dans ta chambre  !  », Images et descriptions des
cultures arabe et juive dans les dictionnaires scolaires contemporains, p. 431-445) et
elle nous montre comment, loin d'être « franco-centristes  », ils ouvrent leurs
destinataires à une bonne perception des diversités culturelles en évitant les stéréotypes,
au prix toutefois d'une certaine uniformisation, tout aussi regrettable...

Professeur de français en Allemagne, Franz Josef HAUSMANN offre un texte au titre
quelque peu déroutant (La transparence et l'obstacle, Essai de chrestolexicographie,
p. 447-454), à la recherche du « vocabulaire passif final  » et, au coeur de ce dernier, du
« vocabulaire passif utile », suffisant à ses yeux pour lire « Le Figaro, Le Monde,
L'Express ou Le Nouvel Observateur à peu près comme un français cultivé les lirait  ».
L'analyse est conduite avec efficacité, non sans avoir ultérieurement sélectionné et
éliminé les mots transparents infra et interlinguistiques, qui ne nécessitent pas un
apprentissage structuré  :les dictionnaires à 20 000 entrées lui paraissent ainsi les mieux
indiqués à représenter le « savoir lexical passif qu'il faut avoir au niveau de l'examen
final pour des étudiants adultes de niveau très avancé  » (p. 447).

L'Italie revient à l'honneur avec Nadine CELOTTI, qui pose le problème de La
culture dans les dictionnaires bilingues  : où, comment, laquelle  ? (p. 455-466). Elle en
montre le rôle de plus en plus important dans le FLE, au-delà de leur pure utilisation

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contrastive. Toutefois, si l'on ne saurait imaginer un lexique qui ne soit pas porteur de
culture, la méfiance personnelle reste entière vis-à-vis de la `libération' de l'emploi des
bilingues pour les apprenants étrangers, surtout dans un exercice aussi délicat que celui
de la version/thème...

Sur la même trajectoire, Michèle FOURMENT-BERNI CANANT, retrace Les
informations culturelles dans un dictionnaire bilingue d'apprentissage (p. 467-479), le
Dizionario di apprendimento della lingua francese, dont elle est l'auteur et sur lequel
elle réfléchit, depuis 1998, dans divers articles parus ou à paraître. Décrivant sa
macrostructure aussi bien que sa microstructure, elle met en relief convergences et/ou
écarts culturels entre les deux systèmes linguistiques, pragmatiques et symboliques.

Nicole WERLY, dans Paix  : l'insaisissable définition (p. 481-495), met en évidence
constantes et variantes dans le traitement en microstructure du terme, depuis les premiers
dictionnaires du XVII` siècle jusqu'à aujourd'hui, ainsi que dans le discours sur la paix
du Monde Diplomatique (1984-2002), vaste corpus dont ce texte ne nous offre
nécessairement qu'un premier avant-goût.

La contribution de Robert GALISSON, qui clôt le volume, nous fait retrouver les
grands horizons par lesquels il avait été ouvert  :transcription de la Lectio magistrales,
prononcée par l'auteur à l'occasion de la Laurea honoris causa, que l'Université de
Turin lui a remise en 2001, son texte (Didactologie  : de l'éducation aux langues-cultures
à l'éducation par les langues-cultures, p. 497-510) met l'accent sur l'éducation comme
reconquête à poursuivre, visant les vraies valeurs qui méritent un appel fort et une grande
participation émotive  !

L'instruction ayant montré toute son incapacité à faire face à la violence, voire même
à la criminalité, qu'une société en crise a fait passer à l'intérieur des établissements
scolaires eux-mêmes, il est temps d'opposer aux non-valeurs (l'argent), aux contre-
valeurs (le pain et le vin pour les Français, mais le riz et le thé pour les chinois), et aux
ante-valeurs (les animaux sacralisés ou sacrifiés suivant les différentes cultures) les
valeurs laïques ou publiques et/ou les valeurs religieuses ou privées en tant que
« principes actifs dont la mise en oeuvre permet à chacun de vivre en cohérence avec les
membres de la communauté dont il se réclame  » (p. 504).

Dans cette perspective les langues-cultures se doivent d'aller au delà de leur fonction
"vexillaire" (]e vexille étant l'étendard des armées romaines) et de devenir des modèles
auxiliaires, capables de "programmer" l'intervention pratique, dans le détail concret.
Gare donc à toute séparation entre la théorie et la pratique et place à l'effort « d'agir sur
le vécu quotidien de l'école » afin de « rendre le monde moins opaque [...] en rallumant,
chez les plus jeunes, l'envie de prendre en main leur destin, de retrouver une dignité
perdue » (p. 510). L'enseignant « aventurier des espaces intérieurs  », découvrant ainsi
« l'ivresse d'avancer sans fin dans la connaissance et la compréhension de soi-même, sur
les traces de l'autre » (p. 500), saura « conjuguer le travail et le rêve, la peine et la joie »
et y attirer son public  !


Maria Rosaria ANSALONE

Université de Naples Federico II


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Sylvianne REMI-GIRAUD et Louis PANIER (dir.). La polysémie ou
l'empire des sens : lexique, discours, représentations. Lyon : Presses

Universitaires de Lyon. 2003. ISBN 2-7297-0713-1.20 €.

Avec 322 pages en petits caractères et des marges étroites, La Polysémie ou
l'empire des sens n'est pas un mince volume. Le nombre d'articles (24) qui suivent la
brève, mais excellente introduction interdit d'en rapporter ici la liste complète et à plus
forte raison de les résumer. Plus utile, semble-t-il, est un classement en fonction de la
manière dont les auteurs abordent la polysémie.

Du point de vue de la lexicologie, qui est le sujet des présents Cahiers, la
polysémie est essentiellement une question de sémantique lexicale. La grande majorité
des articles du recueil se situent à l'intérieur de ce domaine, avec à la marge des articles
de sémiologie (L. Panier sur la Parabole des mines, O. LE GUERN sur les stéréotypes
picturaux). Plus proches de la lexicologie, mais également à l'intersection d'autres
domaines, on trouve des articles sur la terminologie des eaux douces (J. REY) ou des
mathématiques ensemblistes (V. BONNET), un article sur l'appropriation des concepts de
la physique par des lycéens (G. COLLET), ainsi qu'une réflexion lexcco-politologique sur
la volatilité de l'électorat (P. BACOT) et un article sur les adjectifs du genre lexico-
politologique (J.-C. POCHARD). D'autres domaines connexes sont représentés de manière
ponctuelle, tel le traitement automatique des langues, dans lequel la résolution de la
polysémie est un problème majeur (un article de M. LE GUERN sur la résolution des
problèmes posés par les syntagmes nominaux complexes) ; la psycholinguistique n'a pas
de place dans ce volume (certains des discours post-guillaumiens tenus dans le recueil
sont certes psychologisants, mais il ne s'agit pas de psycholinguistique).

Quand on lit sous la plume de J. PUSTEJOVSKY (2002) "much of the work in
semantics and computational linguistics is now expressly concerned with the
representation and processing of polysemous lexical items and phrases" (c'est moi qui
souligne), on a un peu le sentiment d'être ici dans un autre monde possible. Dans ce
monde assez classique de La Polysémie ou l'empire des sens, il y a assez de place pour
que les approches soient très variées. Variées, notamment, dans la place relative accordée
à la théorisation, certaines des contributions étant essentiellement théoriques, mais la
plupart associant théorie et exemples. Représentatif de ce second cas, A. CRUSE
s'attaque, à partir d'exemples comme knife, child ou tard, à un problème fondamental,
celui de la limite entre effets contextuels et "micro-sens" installés dans le lexique. Les
verbes de parole (et le verbe crier en particulier) font l'objet, dans un article à deux
volets (H. CONSTANTIN DE CHANAY, S. REMI-GIItAUD), d'une articulation entre
macro-structuration et micro-structuration du lexique. Dans quelques cas, qui ne
manquent d'ailleurs pas d'intérêt, le lien devient plus implicite, avec, par exemple la
morphologie et la créativité lexicale (même si, à leur niveau, les morphèmes lexicaux ne
sont pas étrangers au phénomène de la polysémie). Trois des articles ont recours à des
schémas explicatifs des théories présentées, notamment F. RASTIER qui a recours à un
espace avec des bassins, des cols et des attracteurs, issu des travaux de R THOM. M. LE
GUERN fait appel à l'opposition logique intensive/logique extensive. On notera que, dans
un ou deux articles, la mise en schémas ou le résumé d'une théorie compliquée
n'apportent pas toujours un éclairage efficace à la démonstration  :preuve sans doute que
la tâche d'expliquer un phénomène aussi complexe que la polysémie requiert un réel
talent argumentatif  !

Autre source de variance, si les données du français sont majoritaires, une
ouverture est apportée par les autres langues considérées ;allemand (2 articles), anglais
(2), arabe (2), grec ancien (2), latin. Les unités de classes ouvertes sont omniprésentes,

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comme il est normal en sémantique lexicale, mais la polysémie des modaux latins, de in
en allemand, et les différences du genre le placard de cuisine/le placard de  !a cuisine
permettent d'inclure les unités grammaticales et syntaxiques.

Le regroupement de ces 24 articles permet de repérer les influences théoriques.
Il est clair que ce sont les travaux de J. PICOCHE (qui figure elle-même au nombre des
auteurs), avec les notions de signifié de puissance et de rôles actanciels, qui ont eu le
plus d'impact et plusieurs contributeurs s'en réclament expressément. Les autres articles
exploitent la sémantique du prototype, éventuellement mise en question ou renouvelée
par la perspective diachronique, les topoi et parcours argumentatifs, la praxématique et
diverses approches de la sémiotique. La pénétration des approches étrangères est
ponctuelle, avec l'article d'A. CRUSE, et c'est d'un monde un peu franco-français qu'il
s'agit  : si LANGACKER, par exemple, apparaît dans quatre des bibliographies,
PUSTE.TOVSKY est absent. Certaines des bibliographies sont cependant largement
ouvertes et confirment l'érudition manifeste des articles correspondants (regrettons en
passant qu'un des articles fasse mention de noms d'auteurs sans référence plus précise).

Cette réserve et les autres que j'ai pu formuler sont sans grande conséquence sur
l'intérêt d'ensemble du recueil. On y trouvera des articles de bonne facture et d'un niveau
théorique enrichissant, de nombreux exemples  : un intéressant échantillon de la
recherche en sémantique de la polysémie en France.


Pierre J. L. ARNAUD

Université Lumière-Lyon 2t



Alice KRIEGPLANQUE, « Purification ethnique » Une formule et son
histoire, Paris, CNRS Éditions, coll. CNRS Communication, 2003, 503 p.

D'un certain point de vue, il est possible de soutenir que cet ouvrage interroge
l'émergence, les emplois, la diffusion du syntagme néologique « purification ethnique »
dans le discours contemporain des médias. L'expression, inédite en français, est apparue
dans les récits de la guerre yougoslave publiés au printemps puis durant l'été 1992. De
fait, A. K.-P. ne cherche pas seulement à étudier la formation du néologisme qui s'est
imposé avec brutalité dans l'espace public en 1992.

Pour conduire son enquête au plus près des raisons linguistiques mais aussi des
raisons événementielles et médiatiques de l'apparition de ce terme contemporain, elle
avance, comme l'indique le titre de son ouvrage, la notion de « formule  ». Cette dernière,
héritée des travaux pionniers de Jean-Pierre FayeZ d'une part, de ceux de Marianne Ebel
et Pierre Fiala' d'autre part, a été retravaillée avec beaucoup d'à propos, d'une manière
que l'on pourrait dire très singulière, à la fois du côté d'une linguistique affirmée
(maintien par exemple du concept saussurien de langue) et d'une ouverture aux savoirs
pluridisciplinaires mobilisés par les besoins de l'investigation. La formule est « un objet

1 Référence  : PUSTEJOVSKY, J. (2002). Polysemy and underspecification. in BEHRENS, L.,
ZAEFFERER, D. (ed.). The Lexicon in Focus : Competition and Convergence in Current
Lexicology. Frankfurt : Lang. 187-208.

2 FAYE Jean-Pierre, Langages totalitaires. Critique de la raison narrative, Paris, Hermann,

1972.

3 EBEL Marianne et FIALA Pierre, Langages xénophobes et consensus national en Suisse (1960-
1980)  : discours institutionnels 125 et langage quotidien ; la médiatisation des conJlils,
Université de Neuchâtel, Faculté de lettres, 1983.

235 descriptible dans les catégories de la langue, (...) dont les pratiques langagières et l'état
des rapports d'opinion et de pouvoir à un moment donné au sein de l'espace public
déterminent le destin (...) à l'intérieur des discours » (p. 14). Elle est ici constituée par
136 variantes différentes dont 3 variantes prototypiques  : « purification ethnique  »,
« nettoyage ethnique  », « épuration ethnique  ». Même si les syntagmes « nettoyage
ethnique  » ou «  ethniquement pur  » (voir infra) peuvent être considérés comme des
traductions d'expressions effectivement attestées en serbo-croate, A. K.-P. ne les
envisage pas comme de simples calques, mais propose d'en analyser pleinement le
fonctionnement au sein des discours de langue française dans le cadre de la notion de
formule. Celle-ci permet de décrire de manière souple mais rigoureuse la genèse de ce
« terme affreux  », selon les commentaires de nombre de ses utilisateurs, en prenant en
charge à la fois la pluralité lexicale de sa réalisation, les contextes discursifs de sa
maturation progressive, les événements du monde qui lui ont donné naissance et dont
elle a été en retour «  le descripteur principal  » (p. 25), et les discussions et polémiques
liées à son emploi.

L'ouvrage qui se réclame d'une « recherche d'analyse du discours » (p. 15) est
riche d'études et de réflexions linguistiques en situation (concernant la modalisation
autonymique en particulier, mais aussi la question de la référence, celle de la polysémie
...) mobilisées pour expliciter au plus près de la matérialité des énoncés tout ce dont ils
sont porteurs, le plus souvent de façon implicite. Il offre par ailleurs au lecteur des
commentaires solidement argumentés sur la fabrication de l'information par les médias.
Nous privilégions dans ce compte rendu les points intéressant plus directement les études
lexicales en discours.

Deux grandes parties organisent l'ouvrage qui s'appuie sur un large corpus
d'énoncés relevés dans la presse (près de cinquante titres différents) et plus largement
dans des revues d'idées, revues scientifiques, brochures, chansons, rapports
institutionnels, dictionnaires.... publiés entre 1980 et 1994. Les analyses quantitatives
utilisent un corpus clos formé par l'ensemble des numéros du Nouvel Observateur, de
L'Express et du Monde durant la même période.

La première partie restitue les contextes dans lesquels la formule a pris corps  : la
guette yougoslave et son traitement par les médias. Elle porte essentiellement sur les
événements et les différents discours qui se déploient alors en France pour en rendre
compte. La formule apparaît de manière récurrente dans la presse française avec la
découverte des camps de détention massive en Bosnie au début du mois d'Août 1992.
Les informations concernant l'existence de camps où les détenus ne seraient pas de
simples prisonniers de guerre mobilisent alors la référence au nazisme  : les camps,
perçus comme instruments d'un projet de « génocide  », sont désignés le plus souvent par
les syntagmes « camps de concentration » ou « camps de la mort » entraînant pazfois
quelques attestations de la formule sous la forme « camps de purification ethnique » et
dans une moindre mesure « camps de nettoyage ethnique  », « camps d'épuration
ethnique » (p. 45). La formule prend place dans le récit médiatique tenu sur la guerre,
lequel se nouent à la fois des « textes-clés  »publiés en Yougoslavie avant les conflits, et
des discours qui s'élaborent progressivement autour de certaines informations  :celui
d'un projet organisé de destruction d'une partie de la population avec les viols, celui de
la honte à propos de Srebrenica, celui du réveil des consciences suite à l'obus du marché
de Sarajevo, celui du doute sur l'information...

La seconde partie consacrée aux formes, trajet, et usages de la formule, examine
d'abord les modalités de son apparition et commente ensuite les problèmes soulevés par
]'emploi jamais serein d'une telle expression.

L'analyse de l'émergence de la formule dans la presse illustre de manière très
convaincante comme nous verrons, les possibilités ouvertes par une démarche qui

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associe plusieurs approches linguistiques et s'attache en particulier aux transformations
des catégories grammaticales au terme desquelles le néologisme s'installe durablement
dans les discours.

L'étude débute par l'établissement. de la liste des variantes qui supportent la
formule. Cette liste montre la présence des principales catégories grammaticales
élémentaires  :syntagmes nominaux (« nettoyage  », « épuration ethnique  »...), syntagmes
adjectivaux («  ethniquement pure  », « nettoyé ethniquement  »...), syntagmes verbaux
(«  auraient purifié ethniquement »,...). Elle montre également que les syntagmes
nominaux sont les plus usités, et que parmi eux celui de « purification ethnique »
demeure le plus fréquent dans chacun des trois journaux surveillés. Du point de vue de la
temporalité des événements, cette liste permet aussi de distinguer deux périodes dans
l'émergence de la formule  :celle de sa genèse entre 1980 et mai 1992 caractérisée par
une fréquence faible et l'emploi presque exclusif du syntagme « ethniquement pur  », et
celle de sa mise en circulation de mai 1992 à 1994 avec des fréquences élevées et une
diversité dans les variantes dominée par l'expression « purification ethnique  ». L'examen
précis, systématique et quantifié des différentes variantes, met en effet en lumière que les
plus employées ne sont pas les plus précocement usitées. Si « purification ethnique  »,
« nettoyage ethnique  », et dans une moindre mesure « épuration ethnique  » (p. 225) se
détachent par leur fréquence, elles ne sont cependant que tardivement attestées. C'est
donc le syntagme « ethniquement pur » sous toutes ses différentes formes déclinées qui
se présente le plus tôt, dès le numéro du Monde daté dul" août 1981, celui de
« purification ethnique » n'apparaissant que le 28 mai 1992 dans Le Monde (p. 247-249).
L'examen des premiers énoncés qui attestent ce syntagme initial établit qu'il détermine
le Kosovo. Plus exactement, il renvoie aux discours des nationalistes serbes des années
80 qui en usent pour qualifier le Kosovo, «  un Kosovo ethniquement pur  », c'est-à-dire
un Kosovo tel que les Kosovars albanais chercheraient à le rendre en prenant des
mesures contre les Serbes. Dans un des « textes clés » par exemple, Le Mémorandum
publié à Belgrade en 1986, l'expression est présente à deux reprises. Dès ses premières
occurrences, la formule « fonctionne comme un instrument d'accusation  » (p. 268) et
manifeste deux régularités d'usage qu'elle conservera dans la suite de son existence  :elle
désigne un projet attribué à autrui et elle est « représentée comme un mot des autres,
désignant le projet que ces autres, àeux-mêmes, se donneraient » (p. 261).


La période de mise en circulation de la formule correspond à l'émergence des syntagmes
nominaux  : « purification ethnique  », « nettoyage ethnique  », « épuration ethnique  »,
c'est-à-dire à la nominalisation de ses expressions premières. Si le syntagme adjectival
dépend toujours étroitement du substantif déterminé et marque ici un ancrage référentiel
et énonciatif précis, il n'en va pas de même avec les syntagmes nominaux. La
nominalisation qui a valu à la formule le succès que nous lui connaissons en même temps
qu'un emploi le plus souvent problématisé sous des formes diverses dans les énoncés, le
guillemettage en particulier, passe sous silence, efface l'identification des acteurs et des
lieux de l'action. La formule s'émancipe si l'on peut dire de la dépendance référentielle
presque territoriale propre à la « prolo-formule » (la réalisation de la formule durant sa
genèse) et bascule de l'ordre de la description d'un événement identifiable à celui d'une
abstraction généralisante. Elle devient ainsi apte à fonctionner comme catégorie
dénominative et capable de désigner des référents extérieurs au conflit yougoslave (p.


418).

L'inventaire des référents auxquels elle renvoie alors fait apparaître une forte
diversité des événements concernés dont le dénominateur commun semble assez
rudimentaire  : « on pourrait dire que relève manifestement de la catégorie `purification
ethnique' toute pratique (pression au départ, expulsion organisée, tracasserie
administrative ..., atteinte à l'intégrité physique, meurtre, assassinat...) exercée à

237 l'égard d'une ou de plusieurs personnes en fonction de son ou de leur appartenance à un
groupe quelconque (race, ethnie, confession religieuse, opinion politique, parti politique,
nationalité, et tout groupe identitaire construit)  » (p. 428).

Peut-on penser trouver dans ce contexte d'une rare complexité, où se mêlent plusieurs
langues et plusieurs conflits, le « grand créateur » de ce syntagme néologique
descriptible comme une nominalisation  ? Allant jusqu'au bout de sa recherche,
poursuivant cet éventuel `néologgte' jusque sur les terres de sa « récolte  » A. K.-P.
avance qu'il pourrait s'agir de journalistes et d'intellectuels français qui ont ainsi traduit
une expression puisée dans le discours des assiégés à Sarajevo  : « les voyageurs
rapportent que les assiégés disent que les Serbes rêvent de —ou ne jurent que par-la
`purification ethnique'  », c'est-à-dire que la formule est «  amvée par colportage » (p.
301-302), et là encore elle appartient aux discours de ceux qui accusent.

Ce remarquable travail d'investigation langagière dans le monde de la guerre et
des médias se clôt en décembre 1994, laissant à « son destin  »une formule engendrée par
les conflits yougoslaves et leurs récits, devenue expression majeure du discours politico-
médiatique du 20""` siècle finissant. L'analyse exemplaire de son histoire et des
questions que pose l'existence même d'un tel signe linguistique invite à suivre, comme
le propose l'auteure, un semblable fil d'Arianne à propos d'autres figures.


Marie-France PIGUET
CNRS-ENS/LSH Lyon


Jean PRUVOST, Jean-François SABLAYROLLES, Les néologismes, Paris,
PUF («  Que sais je  ?  », n° 3674), 2003, 128 p.

Combien de temps vit un néologisme  ?Pendant combien de temps est-il utilisé par
les locuteurs natifs sans avoir encore perdu sa nature de « nouveauté » ? Si son
intégration dans un des dictionnaires de langue attitrés (pour le français, les dictionnaires
Larousse, Robert, Hachette, etc., avec les problèmes lexicographiques et dictionnairiques
correspondants) en consacre l'entrée définitive dans le patrimoine lexical, en marque-t-
elle aussi la mort en tant que néologisme  ? Et qu'en est-il du néologisme qui n'entre pas
dans les dictionnaires, disparaissant après une circulation éphémère dans le discours  ?
Est-il suffisant d'enregistrer les néologismes à l'oral ou faut-il qu'ils soient aussi attestés
à l'écrit  ? Et enfin et surtout, quelle est sa nature, emprunt d'une autre langue vivante,
formation par construction à partir des langues mortes et vivantes, fruit ludique de la
créativité humaine...  ?

À ces questions, et à beaucoup d'autres, qui font aussi l'objet de l'activité de
commissions de terminologie et d'associations et organismes plus ou moins
officiellement reconnus en France, répondent Jean PRWOST et Jean-François
SABLAYROLLES, dans ce nouveau volume de l'encyclopédie de poche que constitue la
collection « Que sais-je  ? ». On sait que ce type d'ouvrage a pour caractéristique d'offrir
à un public cultivé une réflexion à la fois précise, clarifiante et non jargonnante sur un
sujet confié à des spécialistes attitrés de la matière  :l'objectif est atteint.

Pour en revenir à la première des interrogations évoquées, si Pierre GILBERT,
pour son Dictionnaire des mots nouveaux de 1971, constituait son corpus sur les dix
dernières années de production langagière, dans ce début de XXI` siècle
« l'omniprésence des médias et la diffusion instantanée des mots » obligent semble-t-il
aujourd'hui les linguistes « à restreindre à moins de cinq ans la durée accordée au

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sentiment de la néologie  ». Cela ne signifie pas nécessairement qu'il y ait une
augmentation de la production néologique  : les époques les plus fécondes dans son
histoire —dont les auteurs vont dépoussiérer les origines déjà dans « l'instable Moyen
Âge spontanément créatif » — ont été en effet, d'un côté, celles où la réaction
conservatrice et le jugement de valeur négatif vis-à-vis des néologismes se sont
manifestés de la façon la plus virulente (XVI` et surtout XVII` siècle), et de l'autre, celles
qui ont vu des mouvements littéraires entiers en faire leur propre drapeau, depuis le
« J'ai mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire » de Victor Hugo jusqu'aux inventions
des Symbolistes et Surréalistes les plus ardents.

Le linguiste et le professeur de langue seront surtout intéressés par la discussion
savante et limpide sur le concept « plurivalent » d'un processus inexpliqué mais naturel,
qui pousse à s'interroger sur le fonctionnement même de la langue (ch. I), et par les fines
analyses sur la nature du néologisme (ch. IV). En l'occurrence, sont forcément analysés
les différents processus de la néologisation  : nouvelle forme et nouveau sens
(particulièrement fécond en français avec le phénomène de la siglaison et des mots-
valises, de sidatique à camescope) ;nouveau sens pour une forme existante (la souris de
l'ordinateur)  ;nouvelle forme pour un sens ancien (souvent liée au contexte social, mère
célibataire pour fille mère) ;réintroduction, enfin, de formes (souvent dans les domaines
de spécialité, par exemple gouvernance).

On ne manquera pas de « goûter  », avec le même plaisir qu'y trouvent les
auteurs, à La richesse de ses modes de création (ch. V). Prenant pour point de départ la
tripartition non hiérarchisée traditionnelle en néologie formelle, néologie sémantique et
emprunt — à laquelle avait été déjà ajouté le changement de catégorie grammaticale et le
verlan, ainsi que les mots qui réapparaissent et la siglaison —Jean PRWOST et Jean-
François SABLAYROLLES dressent une intéressante grille typologique des matrices
lexicales. De fait, les différentes parties de l'ouvrage ne sont pas attribuées à l'un ou
l'autre, mais quiconque a connaissance de leur production scientifique n'aurait pas trop
de mal à en retrouver les traces (marquées aussi parfois par une non homogénéité des
notes en bas de page). Les matrices lexicales peuvent être ou bien internes à la langue
même  : morpho-sémantiques (les plus nombreuses  : préfixation entartrer, suffixation
droits de l'hommisme, dérivation inverse alphabète...), syntactico-sémantiques
(conversion e-book, néologie combinatoire je calme, restrictions et extensions de sens et
toutes les différentes figures rhétoriques...), simplement morphologiques (troncation,
petit déj' et siglaison, sdj) ou encore pragmatiques (surtout dans la publicité et le
discours jouma]istique) ; ou externes  : le cas des emprunts (et faux emprunts, que nous
aimons mieux définir « faux exotismes  », tennisman).

Souvent, la limite entre les différentes formes —jeux de mots, jeux avec les mots,
aussi bien que nécessité de « donner un nom » aux biens et marchandises fruits de la
production technologique et matérielle —n'est pas si nette que la grille semble le
suggérer et l'attribution à plusieurs « cases » de certains mots nouveaux n'en est pas
évitée, car la langue — on le sait —finit souvent par échapper à toute structuration rigide.

Au total, l'ouvrage, à la fois synthèse et prospective réussies, constitue un
excellent support de réflexion sur la néologie, un phénomène consubstantiel de toute
langue vivante. La bibliographie finale fait référence à celles d'autres ouvrages déjà
publiés par les auteurs et par d'autres spécialistes, en les complétant très utilement.

Maria Rosaria ANSALONE

Università di Napoli Federico II