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Compte rendu

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  • ISBN: 978-2-8124-0482-5
  • ISSN: 0007-9871
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-8124-4334-3.p.0227
  • Publisher: Classiques Garnier
  • Parution date: 08-27-2012
  • Periodicity: Biannual
  • Language: French
Free access
Support: Digital
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COMPTE RENDU



Jean PRUVOST, Dictionnaires et nouvelles technologies. Paris, P.U.F., 2000,
Collection "écritures électroniques", dir. par Béatrice Didier et Nathalie Ferrand,
177 p.

«  En effet les dictionnaires sont toujours à rapprocher de trois notions et de trois
domaines d'expérience [...]  :d'abord la Bible, parce que c'est le premier grand livre de
consultation, le premier codex à paradigme d'interprétation  ;ensuite, le code et ses lois,
parce qu'il s'agit d'un ensemble cohérent de règles descriptives et canalisantes, et les
premiers dictionnaires monolingues symbolisent d'une certaine manière le code de la
langue d'un État  ; enfin l'érudition, au double sens du savoir approfondi et de son
enseignement, ce que représente l'objet savant et didactique qu'est le dictionnaire »

voilà en quelques lignes (p. 116) les paramètres choisis par Jean PRUVOST, pour un
voyage qui prend son départ dans le passé, traverse le présent et ouvre vers l'avenir du
dictionnaire, un instrument indispensable pour n'importe quel travail à base culturelle et
scientifique. Cet itinéraire se nourrit de connaissances solides (histoire de la langue et de
la culture, linguistique générale, citations cultivées d'un homme de lettres raffiné...),
tout en montrant un intérêt sans réserve pour tout ce que les (nouvelles) technologies
peuvent offrir à l'homme du XXI` siècle  : pari gagné, il concilie en effet de telles
attitudes apparemment inconciliables, ce qui lui a valu le prix "Logos" 2000, décerné au
volume et à son auteur.

Spécialiste de renommée internationale, qui organise depuis 1994 les "Journées
des dictionnaires" à l'Université de Cergy-Pontoise, Jean PRUVOST rappelle, donc,
comment le passage du volumen au codex rendit aisée la consultation de la Bible,
premier domaine —rappelons-le — de toute exégèse ou interprétation textuelle et de toute
théorie de la traduction à venir. De là, la naissance de l'objet dictionnaire qui, depuis
Robert ESTIENNE et jusqu'à Bernard QUEMADA, en passant bien sûr par RICHELET,
FURETIÈRE, Emile LITTRÉ ou Pierre LAROUSSE et Paul ROBERT —pour ne citer que les
plus célèbres et célébrés —, aboutit aujourd'hui à l'immatériel de l'électronique et au
virtuel de l'informatique, en passant par l'inoubliable matérialité du dictionnaire papier.

L'invention de l'imprimerie constitue, bien évidemment, la deuxième étape
fondamentale dans l'histoire de cette évolution et consacre, en même temps, la langue
française en tant que langue nationale. D'où les prémisses de cette particularité toute
française, qui est celle de disposer d'un nombre impressionnant de produits
lexicographiques de très haut niveau, particularité à mettre en relation aussi —nous
semble-t-il —avec "la défense et illustration" de la langue, tout aussi unique dans notre

Cah. Lexicol. 82, 2003-1, p. 223-226

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monde occidental. À travers les Commissions (de terminologie ou autres), les Conseils
(Supérieur de la Langue Française ou de la francophonie) et une activité législative
régulière (lois et décrets), ainsi que grâce à l'institution de l'Académie (depuis le XVII`
siècle) ou à la consécration d'ouvrages tels que le "Bon Usage" (au XX`), cette langue,
qui fut la langue de la diplomatie, du commerce et du "bon ton" en Europe et dans une
grande partie du monde entier, cherche encore aujourd'hui son identité. Ainsi, les
rectifications de l'orthographe, la féminisation des noms de professions et des titres, la
lutte enfin contre les néologismes attestant de la suprématie de l'anglo-américain,
alimentent encore de nos jours — on ne saurait l'oublier — le débat culturel et intellectuel
en France et se reflètent dans tout dictionnaire. Dernière étape évoquée et analysée par
l'auteur dans son savant Propos liminaire (p. 1-24), la galaxie électronique transforme la
planète en un « village global  » —l'allusion correspond bien évidemment au célèbre
ouvrage de McLUHAN que Jean PRUVOST citera plusieurs fois — et mue le « lecteur
typographique  » en « lecteur typo-sensoriel  » (p. 11), convertissant le lexicographe en
«  cyberlexicographe  » (p. 14).

Pour le reste, l'argumentation s'organise en deux parties, qui comptent
respectivement 4 et 5 chapitres, dérogeant courageusement non seulement au plan
français traditionnel en trois parties, mais aussi à la numérotation en paragraphes et sous-
paragraphes àl'américaine, àlaquelle personne (y compris nous) ne sait plus se
soustraire, quitte à perdre de vue parfois l'ampleur du sujet et son développement.

De type résolument diachronique, l'approche de la Première Partie (Des
dictionnaires papier aux dictionnaires électroniques, p. 27-86) retrace la première
Renaissance, que l'on doit à la famille ESTIENNE au XVI` siècle et en particulier à
Robert ESTIENNE, « fondateur de notre lexicographie française imprimée » (p. 27).
Ensuite, sur les pas du Dictionnaire de 1 Académie et de ses nombreuses éditions, à
travers l'irremplaçable Littré, Jean PRUVOST nous emmène jusqu'au TLF qui consacre
« l'alliance conquérante de la philologie, de l'informatique et de l'État » (p.28). Les
particularités françaises sont encore nombreuses dans ce domaine  : le «  nanorésau  »,
première expérience de mise en réseau informatique des écoles, n'a pas eu d'équivalent à
l'étranger, ainsi que le service du Minitel qui a, en quelque sorte, préparé les Français
aux services en ligne (lexicographiques aussi, bien sûr), bien avant les autres pays
européens !

Sans oublier Pierre LAROUSSE et les dix-sept volumes de son Grand
Dictionnaire (objet, ces derniers mois, chez Champion, d'un volume, sous la direction de
Jean PRUVOST et de Micheline GUILPAIN-GIRAUD), ni non plus le Petit Robert et le
Nouveau Petit Robert, très appréciés en tant que dictionnaires de langue et aussi pour le
FLE, de fait, le noyau de toute (légitime) fierté reste bien le « grand chêne  », le Trésor de
la langue française dont sont retracées les origines. D'abord, les colloques organisés par
Paul IMBS (Strasbourg, 1957, pour le projet du TLF) et par Bernard QUEMADA
(Besançon, 1961, pour lancer la mécanisation des recherches lexicographiques), ensuite
l'élargissement du nombre des spécialistes concernés (naissance du travail en équipe et
disparition de l'érudit isolé), enfin la participation de plus en plus manifeste de l'État
(CNRS, Collège de France, Facultés), de même que l'exemple de personnalités
étrangères, en particulier le père BUSA, directeur du "Centro per l'automazione
dell'analisi letteraria" de Gallarate, tous les temps forts sont passés en revue, qui
consacrèrent le « mariage réussi entre deux champs de la recherche scientifique  : la
linguistique et l'informatique » (p. 43) et la « décentralisation intellectuelle  », par
laquelle Nancy s'ajouta bientôt à Besançon, en tant que siège des travaux pour le TLF.
La constitution de la base de données Frantext (80 % de textes littéraires et 20 % de
traités et essais du domaine scientifique et technique), au coeur de l'INaLF, ne représente
que le premier pas d'une informatisation qui a produit, ces derniers temps, le TLFI

229 consultable en ligne  : « l'aventure du corpus du TLF (...] depuis 1960, en ne cessant de
se métamorphoser, se situe toujours dans une perspective d'avenir » (p. 60).

La première partie se conclut, enfin, avec une double ouverture, d'un côté sur les
USA (les contacts entre l'INaLF et l'Université de Chicago) et de l'autre sur l'Angleterre
(un intéressant paragraphe consacré à L'exemple de l'Oxford English Dictionary), en
passant par la mise au point en France des logiciels STELLA et STELLA 2, dus à Jacques
DENDIEN « infatigable thaumaturge de l'informatique appliquée à la lexicographie  »
(p. 69), ainsi que de Batelier, dû à l'enthousiasme de Bernard CERQUIGLINI et destiné
aux élèves de lycée.

Nous nous arrêtons plus brièvement sur La reconceptualisation des dictionnaires
(p. 85-177), non seulement faute de place, mais aussi et surtout parce que —c'est notre
opinion —tout ouvrage scientifique se doit, de nos jours, de captiver le lecteur, tout
comme «  un roman policier  », et le livre que nous présentons ici accomplit cette tâche
tout au long de ses pages, mais surtout dans cette Seconde Partie. Dans le premier
chapitre Nouveaux concepts, nouvelles terminologies (p. 87-112) le lecteur retiendra en
particulier la très utile définition proposée dans Une cohérence dénominative  : la
lexicographie et la dictionnairique (p. 92-94), ainsi que la distinction entre dictionnaires
informatisés, dictionnaires électroniques et dictionnaires en ligne ; le spécialiste
d'histoire de la langue et de la lexicographie parcourra le passionnant paragraphe qui
retrace Le passé lexicographique et sa résurrection informatique (p. 113-129), avec la
mise en relief du rôle des maisons d'édition Redon et Champion et des expériences
parallèles en Angleterre dans le domaine de l'informatisation des dictionnaires anciens  ;
tous ceux qui se sont déjà familiarisés avec les nouvelles technologies, ou vont bientôt le
faire, partiront, enfm, A la conquête de l'espace synesthésique (p. 131-149  : illustration
virtuelle, sonorisation, multimédia de proximité, vertiges synesthésiques...), accompagné
par Les nouveaux mentors, dictionnaires ~~ toujours prêts » (p. 151-157 : dictionnaires
assistants de bureau, tels que l'excellent Petit Robert sur cédérom ou Le Grand Larousse
universel multimédia et d'importantes encyclopédies, dictionnaires de synonymes,
correcteurs orthographiques...) ou par L'encyclopédie rassemblée et l'encyclopédie
protéiforme (p. 159-167  : en particulier Universalis, Encarta)... Si ce n'est le rêve de la
Bibliothèque d'Alexandrie qui renaît, c'est au moins celui de la Biblioteca Universalis
imaginée par BORGES  !Pourvu que l'on arrive à se soustraire à l'«  encyclopédisme
aléatoire » de la navigation dans le nombre presque infini d'informations repérables dans
le web, aléas qui ne cessent de nous inquiéter, non seulement en tant qu'utilisateurs, mais
aussi dans nos fonctions didactiques (direction de mémoires de maîtrise ou de recherche
à tous les niveaux) et que le recours à des "moteurs de recherche" et à des "portails"
n'allège que dans une bien faible proportion  !Que dire aussi de la fatigue mentale que la
"navigation" entraîne, chez les moins jeunes tout aussi bien que chez les jeunes, et que
Jean PRUVOST passe sous silence de façon plus ou moins consciente  ? Ou de la nécessité
de se pourvoir d'ordinateurs de jour en jour plus puissants, pour soutenir logiciels et
documents d'Internet de plus en plus sophistiqués et donc plus lourds, avec des coûts, en
personnels ou en structures, qui obèrent très vite l'économie faite par rapport à l'achat
d'une encyclopédie sur papier  ?

La conclusion, De Procuste à Prométhée (p. 169-177), rappelle comment, à la
manière du lit de Procuste, les dictionnaires de toute taille ont été si longtemps obligés de
se couler à l'intérieur d'un contenant prédéfini, pour aujourd'hui pouvoir, grâce aux
supports électroniques, ne plus connaître de limites comparables — si ce n'est les limites
de la dispersion à éviter et d'une éthique à construire. C'est là justement une nouvelle
donne capable de transformer lexicographes et dictionnairistes en nouveaux Prométhée.
Il en découle un rapport à la mémoire tout à fait inédit  :les remises à jour incessantes et
"en temps réel" des matériaux électroniques suscitent en effet «  la sourde inquiétude de

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ne pas y retrouver la mémoire tranquille du dictionnaire papier » (p. 172) et la mémoire
humaine elle-même ne reste pas exempte d'un certaine «  démémorisation  » (p. 173).
Bien que, à l'inverse, la mémoire des métalexicographes donne lieu à une série
d'initiatives de réflexion, parmi lesquelles l'ouverture du site intitulé « Musée virtuel des
dictionnaires  », par J. PRUVOST, à l'Université de Cergy-Pontoise (<http://www.u-
cergy.fr>, puis cliquer sur Musée des dictionnaires dans la page d'accueil) qui semble
assurer « une mémoire informatisée des mémoires  » (p. 176).

Nous pouvons regretter l'absence d'index (des notions, des auteurs, des ouvrages
cités...), ainsi que d'une bibliographie finale, dans un ouvrage auquel l'on ne saurait
trouver d'autres "manques" et qui témoigne de l'excellent état de santé d'un secteur du
savoir, majeur dans la production culturelle française, qui acquiert une importance
croissante dans bien d'autres pays.

Maria Rosaria ANSALONE

Université de Naples Federico II