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Comptes rendus

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  • ISBN: 978-2-8124-4329-9
  • ISSN: 2262-0346
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-8124-4329-9.p.0203
  • Éditeur: Classiques Garnier
  • Mise en ligne: 09/11/2012
  • Périodicité: Semestrielle
  • Langue: Français
Accès libre
Support: Numérique
203
COMPTES RENDUS



Pierre AUGER, L'implantation des officialismes halieutiques au Québec
essai de terminoneétrie. Québec, éd. O.L.F., 1999, coll. « Langues et sociétés  »,
n° 37, 221 p.

Les responsables des politiques linguistiques sont rarement demandeurs de
l'évaluation de leur action. Il est vrai que les mesures concernées —quand elles existent —
sont souvent motivées par une portée symbolique. De ce point de vue, le Québec
constitue une exception et les travaux qui y ont été menés sur l'efficacité et l'écho des
décisions lexicales se détachent par leur nombre et leur qualité. La France s'était engagée
dans une voie comparable il y a quelques années, ouvrant un chantier passionnant qui eût
pu devenir pleinement francophone ;mais, faute d'ambition, elle est redevenue, en ce
domaine, une communauté francophone périphérique ;elle se console en promouvant le
bourguignon-morvandiau et en remettant l'avenir de ses terminologies officielles entre
les mains de l'Académie. Elle francise les technologies en inventant des gerbeurs... Une
politique linguistique du désarroi. C'est pourquoi le lecteur français peut se réjouir en
lisant le petit ouvrage de Pierre AUGER.

Pierre AUGER n'est pas académicien, il a mieux à faire. Spécialiste de
l'aménagement et des politiques linguistiques, c'est un auteur trop rare. Il a livré à
l'Office de la langue française (O.L.F.) une étude, publiée dans la collection « Langues et
sociétés  », consacrée aux noms des poissons dont on fait commerce et bombance. Ces
noms, que l'on dit halieutiques, ont fait l'objet de décisions de normalisation dont les
conséquences sur l'usage s'avèrent inégales. Mais le dire n'est rien, ce qu'il convenait de
faire pour l'affirmer, c'était de mesurer ces conséquences. Un tel point de méthode n'est
pas un point de détail. Et c'est là tout l'intérêt de cet ouvrage qui expose les résultats
d'analyses dont la méthodologie peut servir de guide pour des recherches ultérieures.

Tout d'abord, Pierre AUGER situe son travail dans le cadre historique des travaux
québécois menés depuis la fin des années 60 pour s'assurer d'une bonne cohérence
terminologique dans le domaine halieutique, domaine dont l'intérêt sociolinguistique est
évident tant ici la pratique quotidienne des consommateurs est étroitement mêlée aux
nécessités économiques d'un secteur socioprofessionnel important. Ensuite, l'auteur situe
le concept d'implantation terminologique dans celui d'aménagement terminologique.


Cah. Lexicol. 77, 2000-2, p. 201-208

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Dans le secteur concerné, la normalisation a pris le pas sur la recommandation, car le
vocabulaire s'inscrit entre, d'une part, les règles des dénominations des biologistes (ou
plutôt des taxinomistes) et, d'autre part, les réglementations canadiennes relatives au
bilinguisme. Pris entre ces textes normatifs, on ne saurait rester dans le flou lexical. Les
premières études menées sur ces questions avaient mis en lumière les résistances des
locuteurs, ce qui a suscité des inflexions dans les orientations de l'action linguistique. Par
la suite, la mesure de la diffusion des officialismes a pris un tour sociolinguistique et de
nouvelles écoles de pensée et d'action ont vu le jour chez les chercheurs qui se sont
intéressés à l'implantation. Parmi les tendances nouvelles qu'il relève, l'auteur accorde
une place particulière à la socioterminologie.

Le corpus réglementaire recueilli pour l'étude puise dans une quinzaine de textes
normatifs publiés en un quart de siècle, écart suffisant pour introduire une dimension
diachronique à l'analyse. En ces quelque vingt-cinq ans, a-t-on réduit l'écart qui existait
entre, d'une part, la bi-univocité des noms standardisés —qu'il s'agisse de taxons
appartenant à la nomenclature savante ou des noms commerciaux normalisés — et, d'autre
part, le désordre constaté dans les dénominations, parfois nombreuses, présentes dans les
pratiques langagières 7 Pour répondre à une telle question, l'auteur met en oeuvre une
méthode rigoureuse et explicite.

Tout d'abord, il limite son investigation à des noms d'espèces de poissons
endogènes (évitant ainsi les biais introduits par la nouveauté d'espèces récemment
importées), commercialisées sur tout le territoire québécois, possédant plusieurs noms en
usage, et recensées dans 4 documents publiés entre 1971 et 1995. Il rassemble ainsi
trente espèces pouvant être désignées par 216 noms, soit plus de 7 noms par espèce en
moyenne  ! La variation est plus que patente. Pour en cerner la diffusion, l'auteur
distingue trois types de discours (administration, commerce, grand public) et découpe
deux périodes dans l'action normalisatrice (1969-1980/1981-1995). L'investigation
orale, prévue, est renvoyée à plus tard.

Le corpus textuel analysé pour évaluer l'évolution historique est composé de
deux sous-ensembles. Le corpus numérisé analysé pour l'étude de la période 1981-1995
rassemble plus de cinq millions de mots. Il lui est ajouté un corpus manuel de 1500 pages
regroupant des publications de 1941 à 1980 afin d'inscrire l'étude dans une diachronie
plus longue. Chaque espèce fait ainsi l'objet d'une monographie portant sur le demi-
siècle et l'auteur contraste les résultats obtenus pour 1941-1980 et pour 1981-1995. Que
peut-on en retenir  ?D'une part, que les termes génériques ont souvent un sort favorable,
à côté d'une forme composée (bar suit bar rayé) ou en ses lieu et place (crabe des neiges
et crevette nordique, termes officiels, sont bien moins fréquents que crabe et crevette).
Par ailleurs, les termes employés en France peuvent fragiliser les termes autochtones
(lotte est bien plus fréquent que baudroie), il y a bien là deux normes de référence en
concurrence. Enfin, on remarque les particularités dénominatives propres à des
pratiques  : le hareng est commercialisé jeune sous le nom, erroné, de sardine. Quant à la
limande à queue jaune, ou limande ferrugineuse, et la langue de chien, laissons le lecteur
découvrir l'histoire de leurs diverses dénominations... Parfois, l'habitude résiste à la
réforme  : on continue à appeler truite l'omble de fontaine, au si joli nom. Et l'auteur se
demande s'il ne serait pas plus réaliste d'entériner un usage ancien et si résistant, plutôt
que de persévérer dans une lutte infructueuse. D'ailleurs, parmi les formes erronées qui
résistent au changement planifié, on retrouve la faveur dont sont l'objet les unitermes.

Mais ne mettons pas trop l'accent sur les résistances. Dans l'ensemble, on
constate que les décisions lexicales ont plutôt influencé l'usage ou qu'elles sont allées
dans le même sens, ce qui est déjà bien quand on compare avec les résultats français.
Ainsi, 14 des 30 termes officiels sont les plus employés, ce qui constitue un bon score,
12 d'entre eux étant des unitermes, ce qui plaide en faveur de la simplicité. D'ailleurs,

205 parmi les termes les plus utilisés, figurent 9 termes officiels dont on ne retient que la
base  :les locuteurs utilisent esturgeon au lieu d'esturgeon jaune, car ils n'ont pas d'autre
esturgeon à dénommer. Mais les unitermes n'ont pas le seul privilège de la concision, ils
possèdent aussi celui de l'ancienneté  :pour ces 26 unitermes, les textes n'ont fait que
renforcer un usage déjà en cours, puisqu'ils étaient les plus cités avant 1981. Et les
termes erronés les plus anciens sont ceux qui résistent le mieux. L'évolution lexicale
étant un processus historique, il est indispensable de regarder les tendances de l'usage
dans une dimension historique. L'implantation apeut-être autant à voir avec l'étude de
l'innovation qu'avec celle des mentalités.

Pour mesurer la réussite des officialismes, l'auteur ne se contente pas des
premières cotations, il regarde également les termes du second rang. On y retrouve le
succès des termes officiels puisqu'ils constituent 40 % de cet ensemble (12/30). Enfin,
l'auteur calcule de façon pondérée l'implantation des termes en rapportant sa fréquence à
celle des autres formes. Ainsi mesurée, l'implantation atteint ou dépasse 50 %pour 13
formes.

Sous cette dernière forme, les résultats permettent encore d'accorder un satisfecit
à l'O.L.F. dont l'action a globalement porté ses fruits. Mais les succès réels de la
normalisation du vocabulaire halieutique doivent être reliés avec l'approche
particulièrement soucieuse du terrain et des locuteurs qu'ont adoptée les Québécois. Ils
s'expliquent aussi par les soins dont ce secteur a été l'objet. De plus, tout domaine
nomenclatural s'harmonise plus facilement — on est en présence d'une simple liste de
noms appartenant à la même classe — et d'autant plus que les changements lexicaux visés
correspondent à des besoins sociaux attestés.

Les analyses de Pierre AUGER lui sont l'occasion de livrer 11 observations et 6
recommandations dont la portée pour l'aménagement terminologique dépasse de
beaucoup le cas d'espèce. Le lecteur s'y rapportera, elles lui permettront de mesurer
l'intérêt de la terminométrie pour comprendre un peu mieux les mécanismes de l'usage
et du changement lexical en tenant compte tout à la fois, et c'est essentiel, des facteurs
linguistiques, systémiques, et des facteurs sociolinguistiques. Des annexes nombreuses et
détaillées font de cet ouvrage un utile bréviaire pour l'implantation et faciliteront
l'appréhension de la méthode mise en oeuvre. Une réserve toutefois  : le lecteur aurait tiré
bénéfice de repères bibliographiques plus nombreux, la liste ne reprenant même pas
l'ensemble des ouvrages cités dans le texte. Mais cela ne diminue pas l'intérêt de cet
ouvrage qui enrichit un champ d'études encore trop peu fréquenté et dont l'importance
est pourtant cruciale dans la gestion des langues.

François GAUDIN

« Dynamiques sociolangagières  », CNRS

Université de Rouen


206
Georges-Elia SARFATI, Discours ordinaires et identités juives. La
représentation des Juifs et du judaïsme dans les dictionnaires et les
encyclopédies du Moyen Âge au XX` siècle. Paris, Berg International, coll.
« Faits et représentations  », 1999, 288 p.

Dans son précédent ouvrage sur les dictionnaires, Dire, agir, définir.
Dictionnaires et langage ordinaire (Paris, L'Harmattan, 1995, recensé ici même en
1998, n° 73, p. 213-214), G.-E. SARFATI formulait le programme d'une « critique de la
raison lexicographique d'un point de vue pragmatique  ». Discours ordinaires et identités
juives en est en quelque sorte la réalisation, puisque le livre interroge la manière dont le
discours lexicographique dose, oriente, façonne, corrige et diffuse la représentation de
l'identité juive du Moyen Age à l'époque contemporaine.

L'objectif de l'étude, clairement posé en introduction, est «  de montrer de quelle
manière les formations du sens commun s'articulent en permanence aux formations
discursives qui les attestent, exhibant soit leurs invariants, soit les moments de leurs
mutations ainsi que l'économie sémiotique et les orientations profondes qui en
résultent » (p. 11). L'arrière-plan théorique est résolument pragmatique, fondé sur la
contestation de « l'illusion instrumentaliste de la langue  » et d'un « mode d'exploitation
des sources textuelles qui fait encore la part belle à l'hypothèse documentaire » (p. 12).
La thèse défendue par l'auteur est celle de la c sémiotisation de la doxa  », et de son
efficience par le biais des discours ordinaires tels qu'ils sont institutionnalisés, et donc
légitimés par l'objet dictionnaire. Dans cette optique, il choisit de mener son analyse des
données en tenant compte de manière privilégiée de leur réception  :l'auteur n'oublie pas
qu'un discours admis est avant tout un discours (bien) entendu.

Le corpus, restreint aux dictionnaires usuels —l'auteur explique que la prise en
compte des dictionnaires spécialisés ouvrirait une autre recherche puisque son but est de
reconstituer la « généalogie d'un système de représentations assumé sous le rapport des
discours ordinaires  » (p. 13) —est constitué des « ouvrages les plus représentatifs de la
tradition lexicographique  », du Dictionnaire de l'ancienne langue française de
F. GODEFROY à la dernière édition du Petit Robert, en passant par les ouvrages de
HUGUET, NICOT, TRÉVOUX, LITTRÉ, etc, S'y ajoutent entre autres des dictionnaires
analogiques et des dictionnaires d'argot.

La méthode adoptée est l'examen minutieux de toutes les entrées relatives à
l'identité juive, classées en deux catégories  :les « unités de premier plan  », c'est-à-dire
les « termes distinctifs du champ lexical identitaire juif  », et les « unités d'arrière-
plan [...] relatives à l'environnement idéologique » (p. 14). Dans le cours du travail, les
deux plans sont constamment mis en relation, dans leurs évolutions et leurs interactions,
dans le but de « déterminer les effets des variations notionnelles et sémantiques  » (p. 14)
qui peuvent intervenir sur les premières, en relation avec les secondes.

La construction de l'ouvrage est chronologique, et établit une histoire de
l'identité juive placée sous le signe de la différence, concept interprétatif central de
l'étude  :après un premier chapitre sur l'étymologie du mot juif et son importance pour la
sémantique de l'identité, on trouve cinq chapitres respectivement consacrés aux Moyen
Âge et XVI` siècle («  La différence reléguée  »), XVII° siècle («  La différence
contestée  »), XVIII` siècle («  La différence en débat  »), XD~` siècle («  La différence
intégrée  ») et XX` siècle (ce dernier étant traité en deux moments, « La différence
persécutée  » et «  La différence renaissante  »).

L'ouvrage présente le grand intérêt d'une interdisciplinarité maîtrisée, qui nourrit
l'analyse lexicographique de données relatives à l'histoire, et en particulier celle des

207
idées, l'anthropologie et la sociologie, la théologie, la philosophie. On comprend ainsi
convnent l'identité juive, tributaire jusqu'au XVIII` siècle des interprétations
théologiques (la « conception christocentrique de l'histoire  »), se trouve prise, au siècle
des Lumières, entre les deux feux du « paradigme théologique et du paradigme séculier »
(p. 255), pour être repensée en tenues politiques au XIX` siècle (en particulier à travers
l'opposition lexicale entre juif et israélite). Cette option interdisciplinaire possède
évidemment son revers  : on pourrait sans doute reprocher à l'auteur de passer trop vite
sur l'appareillage proprement linguistique de son travail, en particulier sur les traits
sémantiques des unités considérées et les relations sémantiques qu'elles entretiennent. Il
y aurait eu matière à interroger la théorie du sens lexical, par exemple dans le cadre de la
sémantique du prototype, qui, faisant la part belle à la réception, puisqu'elle se fonde sur
les modes d'admission des sens par une communauté linguistique, correspond
particulièrement bien aux options de G.-E. SARFATI. Dans cette perspective, la notion de
« meilleur exemplaire  »aurait sans doute été rentable pour les évolutions de la défmition
du Juif, en particulier au XVII` siècle, où, explique l'auteur, le travail de description
lexicographique fait passer la représentation de l'identité juive de la description à la
construction d'un archétype. L'étude comparative des termes relatifs aux mondes juif et
chrétien à cette époque révèle en effet une série d'oppositions intéressantes  : on voit par
exemple que judaïsme et synagogue sont définis par des traits exprimant la clôture, alors
que christianisme et église sont marqués par l'ouverture et la conquête. Et la
passionnante analyse du couple juijlisraélite et de son histoire entre le XIX` et le XX`
siècle aurait sans doute gagné à être interrogée en termes proprement sémantiques
israëlite, "inventé" au XIX` siècle comme dénomination "objective" du Juif, dans une
volonté classifiante, se voit rattrapé au XX` siècle par les subjectivèmes qui plombent le
mot juif depuis le Moyen Âge.

Un autre point fort du livre est la construction, au fil des pages, démonstrations à
l'appui, du concept de regard exogène, qui possède une forte puissance explicative.
G : E. SARFATI montre comment l'origine même du mot juif est affectée par ce regard
exogène  : il explique comment « une optique culturelle spécifique préside à l'économie
du traitement étymologique » puisque celui-ci se fonde sur « l'occultation de l'étymon
hébraïque Yéhudi » (p. 24). Et toute l'étude met au jour les mécanismes par lesquels la
langue elle-méme, par l'intermédiaire de ses registres, les dictionnaires, construit et
intègre des représentations externes des Juifs, à ce point banalisées qu'elles participent de
la construction de leur identité par les Juifs eux-mêmes. Sur cette question, l'analyse des
désignants du massacre, spécifiques au XX` siècle, génocide, holocauste et shoah,
montre bien comment s'articulent les points de vue externes et internes sur l'évènement
G.-E. SARFATI montre qu'il y a d'abord, historiquement parlant, concurrence
terminologique entre génocide et holocauste. Génocide, néologisme forgé par le juriste
américain R. LEMKIN en 1944, pour qualifier la politique d'extermination nazie, malgré
son apparente neutralité juridique, doit être replacé dans une historicité caz son empioi
« prolonge dans le langage ordinaire la possibilité d'une universalisation positive d'une
catégorie préalablement spécialisée. De fait, la diffusion du terme constitue une marque
tangible de sa banalisation  » (p. 213). Si génocide s'universalise, ho/ocauste se spécialise
dans la désignation du génocide juif. L'opposition lexicale holocauste/shoah,
«  alternative à l'exégèse juridique du génocide  » (p. 216), apparaît ultérieurement, au
milieu des années 80, et recèle des enjeux multiples, parmi lesquels la soustraction de
«  la catastrophe subie par le peuple juif sous Hitler aux catégories de l'herméneutique
chrétienne  » et la « désacralisation du génocide  » (p. 215).

Cette place accordée au regard sur l'autre dans l'étude du travail lexicographique
est, répétons-le, particulièrement féconde en ce qui concerne les dénominations
identitaires. Placer l'énoncé dictionnairique dans le champ pragmatique, et partant,

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interroger tant ses modes et lieux de production que ses horizons de réception, permet de
rendre compte des constructions identitaires en général, et de "refroidir" quelque peu les
mots de l'identité, qui, toujours surchargés des enjeux de l'humain, font à tout moment
courir à la parole les risques de sa propre rupture. C'est aussi l'objet du travail de
G.-E. SARFATI qui souhaite, en dernière analyse, contribuer à « fonder une théorie
générale du sens commun dont les modes d'organisation et l'efficacité justifient une
organisation nouvelle de la fonction critique  » (p. 256).


Marie-Anne PAVEAU
Université de Picardie
EA 3119 — CEDITEC




W~rterbuch der Redensarten ztt der von Kraus 1899 bis 1936 herausgegebenen
Zeitschrift Die Fackel. Ed. Werner Welzig, Verlag der bsterreichischen
Akademie der Wissenschaften, 1999.

Ce volume de plus de mille pages, le premier d'une trilogie dont les deux autres
seront consacrés l'un aux grossièretés, injures et divers écarts du langage polémique et
l'autre aux abstractions dont la pensée ne trouve heureusement pas le moyen de se
débarrasser, contient autant de matière que le Dictionnaire des Expressions et Locutions
de la série des Usuels du Robert. En dépit de sa dizaine de milliers d'expressions
indexées séparément, regroupées autour de 144 vedettes, donc dans 122 articles, ce n'est
pas vraiment un Wdrterbuch, ni même simplement une Concordance monographique,
mais un véritable Lesebuch, une mise à disposition sélective (à raison de 5 %  ?) des
milliers de pages dues à la verve impitoyable de Karl KRAUS.

Il s'agit assurément d'une réalisation originale d'une idée nouvelle, et qui a de
quoi désarçonner plus d'un critique et déclencher des animosités de rivaux virtuels. Les
mieux intentionnés parmi les moins mal lotis se demanderont sans doute s'il ne s'agit pas
là d'une étape papier sur la voie de la constitution virtuelle d'une base de données
exhaustive sur support électronique. Même si l'édition d'un cédérom ou l'installation sur
la Toile permettait bientôt une économie substantielle de prix — et de poids —tout en
sacrifiant à la mode, les usagers autant que les Karl-Krausiens — on dirait un psydonyme
que ce K.K. —n'attendraient sans doute pas longtemps pour dénoncer ce que le plaidoyer
d'un Franz Joseph HAUSMANN en faveur du retour au dictionnaire-papier appelle une
horreur linguistique. L'auteur du présent compte rendu n'a aucune raison de taire
l'outrecuidance de sa "recension à thèse", car tout dans ce volume devient lumineux dès
lors qu'on y voit une édition non pas "pré-électronique", mais "post-électronique".

Ma thèse tient en une phrase  :les auteurs ont fait oeuvre de pionniers en intégrant
dans des « morceaux (judicieusement) choisis  » les dimensions variées d'un appareil
critique dont on eût cru la consultation réservée au cliquage à ricochets qui appelle des
écrans superposables et intercalables. Uti & jrui pourrait en être la devise. L'agrément de
la lecture le dispute à l'intérêt de la consultation. N'y sont étrangers ni le choix du format
des pages (20 x 30 cm) ni la largeur (5 cm) des marges spécialisées (beige) qui ménagent
une colonne centrale (blanche) de 10 x 25 cm au format reposant qui permet et de ne pas
laisser les notes latérales occuper le champ de vision, et de les regarder le cas échéant

209
sans avoir à les chercher. L'amplitude des lignes aurait pu être choisie paz les
psychophysiologistes de la perception de la fin de l'avant-dernier siècle qui swent
convaincre les patrons de presse d'allier le plaisir des yeux et la rapidité effcace des
saccades de l'eeil. Elle permet en effet d'accueillir harmonieusement les formats
originaux de la Fackel, polices comprises. Cette mise en page, d'abord déroutante.certes,
mais rapidement et définitivement heureuse, est due en grande partie à Anne BURDICK
(Los Angeles) qui s'en explique dans Graphie Design — Constructing Identifies and
Mappin~ Interactions (p. 1028-1035, en version originale seulement).

A ce bonhew des apparences s'ajoute la maîtrise du contenu. Les écueils et les
couvants ne facilitaient pourtant pas le choix et l'ordonnancement, pas plus que les sautes
de vent de la pensée correcte et toujours unique. À ce constat, qui relève plutôt des
Sciences morales et politiques, s'ajoute l'avertissement des Belles-lettres et
inscriptions — l'Académie Autrichienne des Sciences couvre ces deux branches de
l'Institut, à côté des Sciences qu'on n'ose appeler proprement dites —qui, tirant la leçon
de tant de trésors (encore) classiques d'adages, recommanderait de s'en tenir à un
florilège tantôt édifiant et tantôt réjouissant. En effet, et tous les préfaciers y puisent
l'essentiel de lew contribution en quelque sorte prophylactique, on ne sait trop ni
comment définir une Redewendung ni quelle "expression" dénommer ainsi  : adage,
aphorisme, dicton, figure, formule, idiotisme, maxime, pensée, phrase, sentence,
townwe, trope  ? La fameuse Tücke des Objektes va si loin que le mot mot peut désigner
tout un groupe de mots, et pas seulement dans "un bon mot" ou dans ces "deux mots" qui
en dénombrent sans vergogne vingt ou cent. Le lexicologue qui, en désespoir de cause,
renoncerait à toute préoccupation stylistiqûe ou pragmatique pour ne retenir que la
distinction entre le mot simple (en admettant que la composition vaille brevet de
simplicité) et le groupe, aurait encore à décréter le seuil de la complexité  :plus d'un mot
ou plus d'un noyau  ? Ne faut-il compter que ies mots non syncatégorématiques ou, cas
par cas, prendre au sérieux telle préposition, par exemple ohne et unter, et négliger tel
adjectif, par exemple einen et volt. Toute expression formant unité, on pourrait hésiter à
y relever plusieurs clefs. Ainsi, pour la sentence Der Dichter steht auf einen h~hern
Wartè / Als auf den Zinnen der Partei, qui renvoie à trois occurrences, seul Dichter
fournit l'entrée, Partei figurant— sans cette référence— dans l'index, mais sans cette
référence, ainsi que steht — avec une quinzaine de renvois mais sans celui-ci, à la
différence de Warte et de Zinne ainsi que de hdher, que l'on chercherait en vain ... si on
les cherchait  !

En réalité, l'index, contrairement à ce qui est de règle pour un dictionnaire
courant, ne vaut pas table des matières. Sa fonction dérive de la préférence accordée
systématiquement à un contexte délimité assez généreusement pour qu'il fasse office de
texte. L'amplitude de ces textes dépasse fréquemment le paragraphe. Chacun contient
généralement plusieurs expressions — en moyenne une pow trois lignes de texte  ! —, ce
qui n'est pas un signe d'embarras, mais de richesse. Que les chapitres eux-mêmes soient
classés alphabétiquement n'est pas davantage un aveu d'indécision, mais une sauvegarde
de la liberté du lecteur. Y voir une désacralisation de l'auteur au profit d'une
réappropriation par le consultant guidé par l'éditew dénoterait un parti pris bien naïf, car
qui vous oblige à lire zwei Fliegen auf einen Schlag treffen avant den Nagel auf den
Kopf treffen (à noter que dans l'index ne figurent que etwas ftir jemanden ins Treffen
führen et einen Treffer machen)  ? Ou deus ex machina après per aspera ad astra (à se
demander si un siècle après le lancement de sa Fackel, Karl KRAUS n'eût pas ironisé sur
la cacophonie de l'internet en écrivant deus in machina, ou sur l'angoisse des
astrophysiciens devant le second Bang  ! en retournant l'adage latin  : per astra al
aspera)  ? Les chapitres sont inégalement longs  : ne sont consacrées à es rieselt im
Gemliuer, comme à fahr'n ma, euer Gnaden, que quatre pages, contre sept à das

210 goldene Kalb et à mir wern kan Richter brauehen, neuf à ich habe alles re~ieh erwogen
et à vom Hdrensagen. Pourquoi  ?, se dira-t-on d'abord  ;pourquoi pas  ?, ensuite.

Les explications en sont fournies dans un chapitre de longueur moyenne ajouté
comme un dessert (p. 1013-1027), mais dont le sel fait un hors d'oeuvre, et que les
consultants ne pourront pas ne pas consulter immédiatement après les six pages de la
préface proprement philologique qui se recommande sans immodestie d'Erasme. Le
mode d'emploi qui tient lieu en fm de volume d'une véritable table des matières fait plus
qu'esquisser les principes originaux de l'ouvrage. Il en explique la cohérence,
notamment la solidarité de ses macrostructures et de ses microstructures — au pluriel ou
au singulier  ? — et en justifie les choix pratiques, voire les postulats pratiques. Avec

autant de concision, presque juridique, que de circonspection, presque entêtée, cette

fausse postface explique la Konstruktion de ce TextwSrterbuch.

Résumer ce morceau d'anthologie  ? On ne sale pas le sel  ! Disons simplement
qu'y sont fournies toutes les informations requises pour une bonne consultation et pour
une lecture profitable, tant quant à la sélection typologique des entrées, de j'accuse à
jemand kann zusperren que quant à l'articulation des composantes de chaque article, à
savoir Orientierungsteil, Referenzteil, Beleglage, Beleggruppenteil et Kommentarteil.

La première de ces parties est, pardon, primordiale. Elle fait suivre le lemme, la
Basisform, d'un Motivationsbeleg (pragmatique) et d'indications non moins capitales
rassemblées sous le titre Transformationen. Certes, tous les mots variables subissent les
effets de la flexion sans en pâtir autrement, mais s'agissant d'expressions que l'on
s'accorde à considérer comme des molécules figées, les transformations sont d'un autre
ordre, qu'il s'agisse de métathèses ou de contre-emplois. Le parti qu'en tirait Karl
KRAUS, aussi allègrement qu'obstinément, fait davantage songer à des prises de judo
qu'à des procédés de réhydratation. Le grammairien se demandera s'il s'agit d'un
détournement de sens (allant parfois jusqu'à la faute de goût). La discussion demeure
forcément ouverte, car les trois parties prenantes académiques — la littérature, la
civilisation et la linguistique —ont beau annoncer Table Ronde sur Table Ronde, sie
reden aneinander vorbei, pour utiliser ici une locution qui ne figure ni, à la différence de
das Kind mit dem Bade ausschütten et jemanden vor den Kopf stojlen, dans la liste des
chapitres ni, à la différence de an etwas nicht vorbeikommen, sur l'index. Abus tout juste
pardonnable ou Usage plus qu'honorable  ? Le préfacier n'a pas placé par hasard ou
mégarde en exergue la traduction d'une phrase tirée du Bericht für eine Akademie de
Franz KAFKA, à savoir «  What is an Excellent Idiom  ?  »

Qui reprochera à l'auteur du second volume de la Vergleichende Grammatik de
courir après la victoire  ? Ce que devait évoquer en 1984 le titre de cet ouvrage, à savoir
L'économie de la langue et le jeu de la parole, était précisément la légitimité souveraine
de cette liberté recréatrice. L'allusion n'avait pas été comprise. C'est le sort de bien des
allusions, encore que certaines ne font qu'hiberner dans l'énigmatique, comme des
espions dormants. Cela est si vrai que l'entreprise décrite en devient sinon indispensable,
du moins salutaire, même s'il se mêle au texte plus d'un prétexte actualisant.

Le Kommentarteil qui fournit la dernière partie n'est pas, encore une fois
pardon  !, la cinquième roue du charriot, encore qu'elle soit d'un grand secours.
L'hésitation des auteurs n'était peut-être pas feinte, mais en se décidant finalement-
kongenialst —pour le plus autrichien des austriacismes, Gschichter, ils ont prouvé que le
flambeau qui éclairait leurs analyses et leurs interprétations et qui réchauffait leurs
ardeurs et leurs humeurs était bien, pour l'essentiel, Die Fackel avec ses 922 Numéros et
415 Cahiers.

Jean-Marie ZEMB

Collège de France, Paris


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