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Comptes rendus

  • Type de publication: Article de revue
  • Revue: Cahiers de lexicologie
    2000 – 1, n° 76
    . varia
  • Auteurs: Pruvost (Jean), Binon (Jean), Purnelle (Gérald), Demaizière (Colette), Bouverot (Danielle), Warnesson (Isabelle), Khaznadar (Edwige), Lehmann (Alise)
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  • Pages: 191 à 222
  • ISBN: 978-2-8124-0476-4
  • ISSN: 2262-0346
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-8124-4328-2.p.0193
  • Éditeur: Classiques Garnier
  • Collection / Revue: Cahiers de lexicologie, n° 76
  • Date de parution: 27/08/2012
  • Dernière édition: 2000
  • Langue: Français

  • Article de revue: Précédent 11/11
Accès libre
Support: Numérique
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COMPTES RENDUS



« INTRODUCTIONS  » ET « MANUELS  » DE LEXICOLOGIE (1995-1998)

UN TRÈS BON CRU À L'AUBE DU XXIe s.



Igor A. MEL'CUK, André CLAS, Alain POLGUÈRE, Introduction à la

lexicologie explicative et combinatoire. Universités francophones, Éditions
Duculot, 1995, 256 p.

Aïno NIKLAS-SALMINEN, La lexicologie. Cursus, Armand Colin, 1997, 188 p.
Marie-Françoise DIORTUREUX, La lexicologie entre langue et discours.
Campus Linguistique, SEDES, 1997, 192 p.

Alise LEHMANN, Françoise MARTIN-BERTHET, Introduction à la
lexicolvgie, sémantique et morphologie. Lettres sup, Dunod, 1998, 201 p.


En moins de cinq ans, et en toute fin du XXe siècle, quatre ouvrages généraux
d'introduction à la lexicologie ont été offerts dans des collections différentes au public
d'étudiants et, plus largement, à tous ceux qui s'intéressent à cette discipline. Présentés
de manière didactique sous la forme de synthèses et de relances, ces quatre ouvrages
témoignent, s'il en était besoin, d'une excellente santé de la discipline qui, au seuil d'un
nouveau millénaire, s'affiche ainsi auprès des étudiants et futurs chercheurs comme riche
de belles perspectives scientifiques. Le fait même que quatre éditeurs distincts aient
proposé sur le marché des ouvrages consacrés à la lexicologie n'est pas sans refléter un
regain d'intérêt au moment même où la lexicographie et la dictionnairique électroniques,
hors ligne ou en ligne, franchissent une nouvelle étape. Des synthèses s'imposaient en
effet pour faire le point avant d'aborder les nouveaux horizons scientifiques ouverts dans
l'espace vertigineux des supports électroniques.

L'Introduction à la lexicologie explicative et combinatoire d'I. MEL'~UK,
A. CLAS et A. POLGUÈRE ouvre le feu en s'adressant à un public habitué à un propos


Cah. Lexicol. 76, 2000-1, p. 191-222

194 savant et dense. Mais, et c'est là ce qui en fait un ouvrage de nature didactique, si les
démonstrations sont très précises et exigeantes en attention, les auteurs ont tout
particulièrement soigné l'accompagnement du lecteur dans cette solide initiation qui ne
peut étre assimilée à une simple sensibilisation.

Lcs auteurs, faut-il le rappeler, sont particulièrement prestigieux. Quelques mois
avant la publication de l'ouvrage, I. MEL'~UK a été nommé professeur invité au Collège
de France, A. CLAS dirige de longue date la revue internationale Meta —Journal des
Traducteurs — et coordonne le Réseau Lexicologie, Terminologie, Traduction de

l'AUPELF-UREF, A. POLGUÈRE travaille quant à lui sur les systèmes de générations de
textes multilingues, et tous trois sont professeurs à l'Universitc de Montréal. Si l'on a
tendance à ne pas lire les avant-propos et préfaces, ce serait ici un grand tort car
l'ouvrage contient avec excellence et l'un et l'autre. Ainsi, l'avant-propos définit
précisément la nature et les fins de l'ouvrage, en l'occurrence une initiation systématique
à la lexicologie moderne destinée à tous ceux qui, selon la formule des auteurs, ont «  un
intérêt dans le lexique et dans les dictionnaires  ». Et c'est le lieu et l'occasion de rappeler
que l'ouvrage contient une série de préceptes prenant toute leur force dans des exemples
à vocation démonstrative, que la systématisation des descriptions s'inscrit résolument

dans le cadre de la théorie Sens-Texte, et que le tout débouche sur un modèle de

dictionnaire répondant à cette perspective, un « dictionnaire idéalisé  » selon les propres
mots des auteurs. La préface qui fait suite à cet avant-propos militant a pour objectif
explicite la préparation du lecteur à la description rigoureuse, formelle et exhaustive du
lexique. Et les auteurs de solliciter la compréhension et l'indulgence pour «  la brusquerie
de nos propositions et de nos démonstrations  »... À dire vrai, ils n'en ont pas besoin, on
comprend d'emblée que l'ouvrage forme un argumentaire convaincant en faveur d'une
théorie linguistique centrée sur l'explication sémantique et la combinatoire des unités
lexicales. Y est en effet présenté un modèle de dictionnaire, le Dictionnaire explicatif et
combinatoire du français contemporain sur lequel A. CLAS et I. MEL'~UK travaillent

depuis plus de dix ans, en tenant compte systématiquement, rappellent-ils, des axes
paradigmatique et syntagmatique.

Au-delà de la description des caractéristiques d'uu tel dictionnaire,
révolutionnaire et stimulant pour la recherche, nous avons particulièrement apprécié le
premier chapitre consacré à la « théorie lexicologique  », à la fois simple, précis et
ambitieux, ce qui confine au grand art. Disons-le tout de suite  :certains passages qui
peuvent paraître provocateurs, dans un contexte pédagogique général où la grammaire a
tendance à étouffer l'enseignement du vocabulaire, nous semble à ne pas négliger
lorsqu'on est enseignant. En effet, en filant la métaphore sur le thème des instructions
d'assemblage des meubles donnés en pièce détachées, et qu'il faut assembler, les auteurs
avancent qu'il en est de même pour les règles de grammaire qui doivent être formulées
en fonction des lexies. «  Il s'ensuit que le lexique d'une langue prime logiquement sur sa
grammaire  ». Et A. CLAS, I. MEL'L`UK, et A. POLGUÈRE de signaler que ce n'est

nullement le point de vue dominant dans la linguistique théorique actuelle « qui met un
accent tout particulier sur la syntaxe et relègue le lexique au rôle d'un accessoire négligé
qui doit assurer les insertions lexicales après la construction des arbres syntaxiques  ».
C'est un point de vue suffisamment rare et fort pour être mis en relief et ne pas être
occulté.

Le second chapitre est consacré à la caractérisation générale du Dictionnaire
explicatif et combinatoire (DEG), dont sont présentés les principes de rédaction, la
nomenclature et la documentation. Les auteurs rappellent bien là que leur dictionnaire
correspond à la première tentative d'élaboration d'un dictionnaire de langue formel,
ancré dans une théorie linguistique, elle aussi formelle. Quant à la nomenclature,

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s'appuyant sur les principes de disponibilité, c'est-à-dire un lexique appartenant à la
langue générale standard contemporaine, et de lexicalité, c'est-à-dire incluant lexèmes et
phrasèmes, elle fait l'objet d'une reprise amplifiée dans le quatrième chapitre consacré à
la macrostructure du DEC. Le troisième chapitre, le plus développé dans l'ouvrage (98
p.), est en effet réservé à la microstructure et il suffit d'énumérer les développements de
ce troisième chapitre, concept de lexie, délimitation d'une lexie, description d'une lexie,
zone de combinatoire syntaxique, puis lexicale, pour prendre conscience qu'il y a là, par
le biais d'une application à un dictionnaire formel, force explications et exemples pour
quiconque s'intéresse aux mots. Seul le dernier chapitre consacré à l'«  Informatisation du
Dictionnaire explicatif et combinatoire  », en fonction même de l'évolution permanente
de la science informatique, n'est pas totalement convaincant et, de l'avis même des
auteurs, serait à retravailler. Mais dans ce domaine, chacun sait qu'il est bien difficile de
fixer une stratégie définitive, et que le papier reste en fait un support bien inconfortable
pour une technologie aussi mouvante qui s'accommode davantage des palimpsestes
électroniques...

L'Introduction à la lexicologie explicative et combinatoire associe deux qualités
majeures  :d'une part, les auteurs y offrent pour un large public une très belle image de la
recherche dans un domaine important qui ne doit pas rester confidentiel et, d'autre part,
l'ouvrage est servi par un ton chaleureux et le souci constant de bien guider le lecteur, ce
qui le rend très clair, à la mode québécoise serait-on tenté d'ajouter... Voilà une
Introduction qui mettra en appétit aussi bien les chercheurs que les enseignants et les
étudiants.

En suivant l'ordre chronologique de parution, vient ensuite La lexicologie,
« manuel pédagogique  » (4` de couverture) d'Aïno NIKLAS-SALMINEN, maître de
conférences à l'Université de Provence, qui s'adresse, affirme l'auteur, principalement
aux étudiants en lettres et aux candidats se préparant aux différents concours de
recrutement d'enseignants. Contrairement à l'ouvrage précédent, le chercheur n'y
trouvera pas son comptant de stimulations, il s'agit bien en effet d'un « livre de
synthèse  » conçu pour « commencer par l'essentiel  ». Ainsi, dans une première partie,
l'auteur résume de manière assez efficace les notions fondamentales à prendre en compte
pour l'étude scientifique des unités lexicales. C'est l'occasion de mettre successivement
en lumière la nature du signe linguistique, les rapports établis entre le lexique et les
divers types de mots, ainsi qu'entre le lexique et la grammaire. Y sont également
présentés les sous-ensembles constitutifs du lexique, notamment le vocabulaire
fondamental, et les acquis de la statistique lexicale. Enfin, l'auteur conclut cette première
partie, menée tambour battant, sur la double dualité fondatrice  :syntagme et paradigme
d'une part, synchronie et diachronie d'autre part. Ce tour d'horizon reste d'autant plus
utile qu'il se démarque par l'absence volontaire d'originalité  : l'effort porte
manifestement sur la clarté et la concision de l'explication.

Les deux autres tiers de l'ouvrage sont consacrés à l'analyse morphologique et à
l'analyse sémantique du lexique. L'analyse morphologique est bien présentée, les
différents mécanismes de dérivation et de composition y sont explicités avec pertinence,
et on appréciera la justification des choix délicats à opérer entre mots composés et
enchaînement figés d'unités lexicales. Car il faut bien le reconnaître, les auteurs de
manuels justifient rarement leurs choix typologiques, alors même que ces justifications
participent activement de la bonne compréhension des classements proposés.

En ce qui concerne le dernier tiers de l'ouvrage portant sur l'analyse sémantique
du lexique, quelques réserves restent à émettre à propos du chapitre consacré à la
lexicographie. On peut en effet tout d'abord regretter vivement que la lexicographie et la
dictionnairique ne soient pas évoquées, ce sont en effet des concepts que B. QUEMADA

196 a utilement introduits il y a près de trente ans et qui se sont maintenant imposés. L'auteur
donne également l'impression de confondre les dictionnaires encyclopédiques et les
encyclopédies. Par ailleurs, lorsque sont présentées les entrées d'un dictionnaire, la
notion de lemmatisation fait manifestement défaut pour expliquer la nature
nccessaircment artificielle des adresses. Enfin, la description de nos dictionnaires de
réfcrcnce est çà et là imprécise  : il est ainsi surprenant qu'un manuel de 1997 évoque
quinze volumes prévus pour le TLF alors que celui-ci est terminé depuis 1994, qu'il en
comporte seize, en attendant le volume de complément presque achevé.

Mais si le chapitre consacré à la lexicographie mérite quelques correctifs, la
troisième partie reste tout à fait riche lorsque sont abordées les relations lexicales et
l'analyse du sens, avec entre autres des passages intéressants sur la notion de prototype.
Un dernier regret est à mentionner en ce qui concerne la bibliographie dans laquelle ne
sont pas cités, par exemple, le Précis de sémantique française de S. ULLMANN et le
Grand Larousse de la langue française, incluant notamment cette encyclopédie générale
de grammaire et de linguistique de Louis GUILBERT, que l'auteur à juste titre n'a pas
manqué, et c'est visible, de consulter judicieusement. Aïno NIKLAS-SALMINEN
remercie par ailleurs dès l'introduction Joëlle GARDES-TAMINES pour ses remarques et
conseils constructifs  : ces remerciements sont particulièrement bienvenus pour rassurer
tous ceux qui seraient surpris par des analogies dans certains développements.

En bref, cet ouvrage offre pour un étudiant ou un néophyte une heureuse synthèse
qui ne laisse pas d'être très agréable à lire et constitue une efficace propédeutique pour
toute lecture plus savante.

Au cours de la même année, mais en septembre, est parue La lexicologie entre
langue et discours, de Marie-Françoise MORTUREUX, dans une nouvelle collection,
« Campus Linguistique  », dirigée par Michèle FERRET. Le titre introduit àlui-seul une
problématique qu'il ne convient pas de négliger  : la lexicologie se situe bien en effet
entre la langue et le discours. C'est là en effet que se négocient les fondements de cette
discipline, et tout en l'ancrant solidement dans un univers approprié d'analyses et de
méthodes scientifiques, Marie-Françoise MORTUREUX, dont on connaît bien les
recherches sur les technolectes et les néologismes, a su rendre compte de ]a complexité
stimulante de la lexicologie, en préservant le charme d'un domaine pluriel et ouvert à de
multiples approches. La lexicologie est bien située à la croisée de différentes spécialités
participant de la sémantique et de la morphologie, installée en équilibre toujours
complexe entre langue et discours, avec ses unités, isolées ou regroupées, épinglées un
instant dans les filets lexicographiques et dictionnairiques, formels ou sémantiques.
Enfin, l'ouvrage, présenté sous la forme d'un manuel destiné aux étudiants, ne dément
pas les choix didactiques qui fondent la collection  : « analyse, méthode, outils en un seul
livre  ».

C'est tout d'abord par un plan efficace et des articulations pertinentes que
l'ouvrage se démarque. L'ensemble est structuré en deux parties, et il semble que ce soit
le propre de la collection. La première, intitulée Analyse et synthèse (117 p.), est
consacrée aux connaissances indispensables cernées en huit chapitres ; la seconde,
Documents et méthodes (56 p.), comprend 22 documents, commentés en partant de
questions précises, chacun de ces documents soulevant un problème particulier et
constituant, en outre, une illustration et un prolongement de la première partie, de nature
théorique.

La première partie obéit à une structuration très logique  : après un chapitre
introductif sur la discipline, trois chapitres sont consacrés à la morphologie lexicale,
enfin les deux derniers chapitres correspondent, d'une part, aux mots en discours et,
d'autre part, à la régulation lexicale.

197
La seconde partie peut s'assimiler à des travaux dirigés conduits en résonance par
rapport à la première partie. Mots graphiques, vocables, entrée des dictionnaires,
Vocables et lexèmes, La motivation dans les mots construits, La suJj"cration en —age, Les
composés, Superordination et définitions lexicographiques, Le champ des bateaux dans
le Lexis et le Petit Robert électronique, voilà par exemple les premières analyses
proposées, et, parmi les suivantes, relevons entre autres  : Un paradigme désignationnel,
Expressions figées, défigements, Néologismes officiels, À propos du « franglais  ». Les
documents sur lesquels s'appuient les analyses sont variés, tantôt informatifs, tantôt
ludiques, en tout cas toujours toniques. Ainsi l'ouvrage se termine sur un extrait du
Roman de Jehan et Blonde (Philippe de Rémi, XIII` s.) qui rappelle que le cousinage
tumultueux de l'anglais et du français ne date pas d'ÉTIEMBLE.

La double colonne vertébrale de l'ouvrage se révèle efficace pour à la fois cerner
et ouvrir le propos. L'auteur a réussi à multiplier les relations d'une partie à l'autre tout
en conservant l'autonomie de chaque thème abordé. Ainsi, aux trois chapitres de la
première partie, consacrés à la morphologie lexicale, font écho des documents et
réflexions sur la suffixation en —age, les composés, la motivation dans les mots
construits. De la même manière, aux trois leçons consacrées à la sémantique lexicale
répondent des analyses de textes dictionnairiques (Le sens dans un article de
dictionnaire ; polysémie et homonymie dans le Petit Robert et le Lexis). Tout cela permet
de briser la lecture linéaire en facilitant des entrées par thème, laissant au lecteur le choix
d'une première approche pratique (la 2` partie) ou théorique (la 1" partie).

L'auteur nous propose en fait un véritable parcours initiatique. Qu'étudient les
lexicologues  ?Que proposent les dictionnaires  ?Qu'élaborent les linguistes  ?Telles sont
les questions posées dans le premier chapitre Lexicologie, lexicographie et lexique. C'est

l'occasion pour M.-F. MORTUREUX de rappeler les distinctions entre mots graphiques et
mots linguistiques, vocables et lexèmes. À la distinction mots "outils" /mots "pleins", le
mot plein supposant à tort qu'il y a des mots vides et cette terminologie ayant été battue

en brèche, il aurait probablement été préférable d'évoquer les mots lexicaux et les mots
grammaticaux, en fonction de la distinction entre liste ouverte et liste fermée. II n'en
reste pas moins que les explications sont très clairement formulées et bien illustrées. On
apprécie immédiatement dans ce chapitre initiatique la place faite à la lexicographie, et
notamment au TLF, au Lexis et au Petit Robert électronique. Au reste, tout au long de
l'ouvrage, réappazaissent la formule et l'intertitre « représentation lexicographique  »qui
nous semblent éloquents et judicieux pour désigner le travail particulier de l'auteur d'un
dictionnaire, bien mis en valeur dans les chapitres où cela s'impose (p. 27, pour les
notions fondamentales de la morphologie lexicale, p. 72, pour les méthodes d'analyse et
de représentation de la sémantique lexicale). On regrettera simplement que la distinction
fondatrice entre lexicographie et dictionnairique n'ait pas été évoquée, il y avait là auprès
des étudiants l'opportunité de mettre en relief une terminologie désormais précieuse pour
mieux percevoir la hiérarchie des tâches et l'articulation nécessaire entre la recherche
scientifique sur des ensembles de mots et l'élaboration d'un produit soumis aux
contraintes du marché, la dimension commerciale de l'objet dictionnaire ne pouvant être
occultée.

Les trois chapitres consacrés à la morphologie lexicale sont de grande qualité
(Notions fondamentales ;Exemples d'a,)~ixation  ; La composition). Les notions
fondamentales sont clairement exposées en partant de la forme et du sens des mots,
donnant naturellement l'occasion de s'appuyer sur le double point de vue
morphophonologique et morphosémantique. La créativité lexicale est habilement
présentée et mise en rapport avec les notions de synchronie et diachronie, de récursivité,
de motivation et d'étymologie. En ce qui concerne la morphologie lexicale, au-delà des
explications attendues sur l'affixation, on appréciera plus particulièrement les passages

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sur les proprictés lexicales, notamment la reconnaissance des bases non autonomes et des
"mots possibles" propres à régulariser la description du lexique. Par ailleurs, M.-F.
MORTUREUX nous fait bénéficier de sa parfaite connaissance des mécanismes mis en
oeuvre dans les technolectcs pour aborder avec efficacité la composition, en soulignant
l'évolution constatée au XXe s., avec notamment au cours de ces dernières années le
développement du mot-valise, de la siglaison et de l'acronymie. L'auteur présente ici au
lecteur des analyses morphologiques qui incluent les travaux porteurs les plus récents,
comme ceux de Sandrine REBOUL (Le vocabulaire de la Télématique, Du discours au
lexique, 1994).

Dans le domaine de la sémantique lexicale, l'élucidation du mot introduit les
notions de métalangage et de phrases analytiques, l'analyse distributionnelle et l'analyse
sémique font l'objet d'explications à la fois classiques et très claires qui introduisent
l'étude du sens lexical sous ses deux aspects, son caractère décomposable et son
organisation différentielle. Que les relations lexicales, la synonymie, l'antonymie,
l'hyperonymie et l'hyponymie ne soient pas inflationnistes, comme c'est souvent le cas
dans les manuels, est appréciable, d'autant plus qu'une place légitime est faite à
l'holonymie et à la méronymie, généralement oubliées, et dont l'importance a été mise
en valeur par Robert MARTIN, dès 1991. C'est donc de manière heureuse que l'auteur
enchaîne sur les mots en discours, réinsistant sur les notions de vocables et de lexèmes,
dénotation et connotation, approche structurale ou prototypique. Ce dernier point aurait
sans doute gagné à être davantage développé, il reste en effet difficile d'établir une
synthèse explicite de la sémantique du prototype de E. ROSCH à G. KLEIBER, sans
oublier les stéréotypes. Et elle constitue désormais un passage obligé de la sémantique
qui intéresse particulièrement les étudiants. Enfin, après avoir très énergiquement
présenté les vocabulaires et leur créativité, M.-F. MORTUREUX conclut avec maestria par
un développement très riche sur la néologie lexicale et la lexica]isation.

Ce parcours harmonieux et très solidement balisé reste d'autant plus utile qu'il est
repris sous une forme plus libre, de manière à la fois complémentaire et originale, dans la
seconde partie de l'ouvrage que nous avons déjà rapidement décrite.

Deux remarques peuvent être faites concernant la prochaine édition. La première
est d'ordre terminologique. Cet ouvrage offre en effet indéniablement une terminologie
de grande qualité pour aborder la lexicographie. Celle-ci y est en effet claire, bien
explicitée, riche et fort bien amenée. Aussi, formulerons-nous une remarque gcnérale. Il
s'imposerait en effet qu'une bonne fois pour toutes, à propos des "champs lexicaux",
relevant en principe de l'extralinguistique, et des "champs sémantiques", correspondant
selon bon nombre de linguistes à un réseau intralinguistique, et notamment aux emplois
différenciés d'un même mot, les spécialistes se mettent d'accord. Une rapide enquête
montre que beaucoup de professeurs du second degré n'osent plus utiliser la formule
"champ sémantique", tant les linguistes divergent dans l'acception qui en est donnée, au
point que dans les Instructions officielles, qui font référence pour le CAPES, il a été jugé
indispensable de définir ce qu'il convient de désigner par "champ sémantique" et "champ
lexical". De ]a même manière, le "mot complexe", tel qu'il est reformulé ici, opposé au
"mot simple", n'est pas forcément éclairant dans la mesure où cette formulation coexiste
avec d'autres terminologies distinguant l'unité lexicale simple de l'unité construite, elle-
même différente de l'unité complexe. Notre seconde remarque porte sur quelques
absences regrettées dans la bibliographie, une remarque facile à prendre en compte du
fait même que —nous le tenons de l'auteur — il s'agit de reports qui ne se sont pas bien
effectués entre un chapitre dont la bibliographie a été supprimée et la bibliographie qui
conclut l'ouvrage. Le Trésor de la langue française et les Cahiers de lexicologie
retrouveront donc dans la prochaine édition la place qu'ils avaient dans le manuscrit.

199 Pour conclure à propos de cet ouvrage, rappelons que les intitulés des chapitres
théoriques et des documents commentés ne trompent pas  :les concepts sont abordés sans
inutiles ambages, le livre s'adresse à des étudiants ou à des enseignants que le sujet
préoccupe, l'information y est donc dvecte et précise. Qu'il s'agisse de la première partie
ou de la seconde partie, les explications sont formulées de manière concise, avec de très
bons exemples et une typographie qui met efficacement en relief le métalangage. Le fait
que, par ailleurs, avant chaque chapitre, soient résumés les points qui vont être abordés,
en les finalisant, et qu'en fin de chapitre soit offerte une quinzaine de lignes de synthèse,
permet à l'étudiant de bien percevoir la dynamique de la leçon et de repérer les éléments
fondamentaux. En vérité, la structure des leçons, la mise en page, le choix des sous-titres
et une typographie heureuse se conjuguent pour bien charpenter les connaissances. Au
total, c'est un excellent manuel.

En janvier 1998 est paru le dernier manuel de lexicologie du XXe siècle, chez
Dunod, intitulé Introduction à  !a lexicologie, sous-titré Sémantique et morphologie, dont
Alise LEHMANN et Françoise MARTIN-BERTHET sont les auteurs. L'ouvrage est
structuré en deux parties, la première (88 p.), rédigée par Alise LEHMANN, est consacrée
à la sémantique lexicale et comporte quatre chapitres (Le signe linguistique, Les analyses
du sens lexical, Les relations sémantiques, La polysémie) et la seconde (62 p.), écrite par
Françoise MARTIN-BERTHET, a pour thème la morphologie lexicale avec trois chapitres
(La formation des mots, La dérivation, La composition). Les deux parties forment bien
deux sous-ensembles distincts ayant leur autonomie et même leur propre style.
L'ensemble de l'ouvrage est fort bien introduit par un chapitre précédant ces deux parties
et portant sur les notions de mot et de lexique, d'une part le mot en tant que forme, sens
et représentant d'une classe grammaticale, et d'autre part le lexique en tant qu'entité
constituée de sous-ensembles, lexique général, lexiques de spécialité, et mots « aux
frontières du lexique  », comme les noms propres, les mots "virtuels" et les mots
étrangers.

D'une manière générale, ce qui séduit dans l'ouvrage, et notamment dans la
première partie, c'est la clarté des explications présentées sous forme d'exposés précis,
parfaitement structurés, procédant de manière déductive, les définitions étant offertes
immédiatement, et suivies d'exemples si nécessaire, toujours accompagnées dans le
développement qui y correspond par des références d'ouvrages ou d'articles. Cette
formule, qu'une typographie aérée sert avec pertinence, donne l'impression très agréable
de bénéficier d'un résumé éclairant sur les recherches les plus récentes et les plus
importantes. S'y ajoute la satisfaction de pouvoir ainsi facilement se reporter aux articles
cités si l'on souhaite approfondir et, en ce sens, le genre annoncé de l'ouvrage, une
Introduction, est parfaitement justifié. Le sous-titre, « sémantique lexicale  », est par
ailleurs tout aussi judicieux, une large place est en effet offerte dans chaque chapitre à
tout ce qui relève de la sémantique, et à cet égard le troisième chapitre consacré à
l'analyse du sens lexical, où Alise LEHMANN développe successivement les notions de
définition par inclusion, d'analyse sémique ou componentielle, et de prototypes et
stéréotypes, est très pertinent. Que çà et là on puisse regretter que ne soient pas évoquées
des notions telles que les oppositions complémentaires de la définition logique et des
définitions nominales, de la lexicographie et de la dictionnairique, des champ lexicaux et
des champs sémantiques, reste mineur par rapport au panorama à la fois très complet et
extrêmement clair offert sur la lexicologie et la sémantique lexicale dans ]a première
partie.

La seconde partie présente la morphologie lexicale sous deux aspects, en
diachronie d'abord, en synchronie ensuite. Le plan choisi est assez peu conventionnel et,
par exemple, la typologie des procédés de formation se subdivise en deux parties,
Dérivation et composition, puis Préfixation et suffixation, et on retrouve dans cette

200
seconde partie la suffixation sans changement de catégorie, la préfixation avec
changement de catégorie, la dérivation parasynthétique. S'il faut parfois faire un effort
pour comprendre le chemin choisi par l'auteur pour présenter les différents mécanismes,
les exemples choisis sont de grande qualité, et constituent une mine pour le professeur
soucieux de les renouveler et de trouver les plus appropriés. Il va sans dire qu'en tenues
de morphologie, en fonction des écoles et des approches pédagogiques, chaque
enseignant choisit son propre parcours, et les leçons offertes par un manuel constituent
en réalité davantage une ressource à exploiter qu'un modèle tout fait. Françoise
MARTIN-BERTHET, en n'écartant pas la dimension diachronique, a choisi une approche
forcément plus complexe mais plus enrichissante pour ses lecteurs.

Il faut signaler qu'à cette introduction méthodique sur les deux domaines
constitutifs de la lexicologie, s'ajoutent 46 pages d'exercices distribuées dans les deux
parties de l'ouvrage dont 7 d'exercices de synthèse en toute fin. Les exercices suivis de
leur corrigé correspondent à de pertinentes applications pour à la fois approfondir et fixer
les notions qui ont précédé dans les leçons. On bénéficie ainsi pleinement de la double
dimension de l'ouvrage  :introduction propédeutique et manuel.

L'Introduction à la lexicologie d'A. LEHMANN et de F. MARTIN-BERTHET fait
donc bien partie de ces ouvrages que l'on recommande vivement aux étudiants, de par la
prccision des informations et la très grande qualité des définitions qui y sont données
pour chaque notion abordée, et c'est d'ailleurs là ce qui scduit d'emblée le lecteur quel
qu'il soit. Mais il s'agit aussi d'un très bon guide pour orienter vers tel ou tel article que
l'on aurait pu méconnaître. Voilà donc un travail d'excellente facture  :utile synthèse en
toute fin du XX` siècle et introduction dynamique au XXI` siècle commençant.

Quatre ouvrages de grande qualité en moins de cinq ans, c'est une belle
moisson... C'est également une convergence symbolique. Riche de toutes les strates du
XX` siècle — de la philologie romane au poststructuralisme, de l'IGLF (Inventaire
général de la langue française) de Mario ROQUES à FRANTEXT, des premiers
regroupements par écoles à l'INaLF fédérateur—, la lexicologie se présente en fin de
siècle comme une discipline solide, sereine et ouverte  :que paraissent en rangs serrés des
ouvrages en témoignant est pour le moins très réconfortant. Et tout particulièrement
bienvenu, à l'aube du XXI` s., pour introduire auprès des générations de chercheurs à
venir, parmi nos étudiants, une discipline installée au coeur de la langue et des progrès
technologiques.

Jean PRUVOST

Université de Cergy-Pontoise

GEHLF~ — INaLF


Groupe d'étude en histoire de la langue.

201 Robert CALISSON, Jean-Claude ANDRÉ, Dictionnaire de noms de marques
courants. Essai de lexiculture ordinaire. Paris, Didier Erudition, 1998, 342 p.


« Les marques nous marquent en marquant ce que nous consommons  ». Voilà
l'hypothèse de départ de Robert CALISSON, qui explique dans l'introduction du DNMC
comment lui était venue l'idée de cette recherche. C'est en se promenant en montagne
avec un collègue polonais, professeur de français langue étrangère en Pologne depuis de
nombreuses années que lui et son ami avaient capté une bribe de conversation de
randonneurs français  : « Deux « Vache qui rit  », un coup de « Badoit » et ça repart  !  ».
Cette petite phrase, parfaitement compréhensible pour un locuteur natif mais d'une
déroutante opacité pour un professeur de français étranger a fait office d'amorce
dictionnairique. Chassez le culturel, il revient au galop  ! Quatorze années se sont
écoulées entre l'idée du projet du DNMC et sa publication. Il a fallu ]a riche expérience
d'un didactologue-lexicologue et spécialiste de lexiculture de la taille de R. CALISSON,
la collaboration d'un collègue ingénieur d'études au CNRS/INaLF comme J.-Cl. ANDRÉ
et le concours de nombreux étudiants de Maîtrise et de DEA à Paris III pour mener à
bien cette tâche ardue. Il est clair cependant que le didactologue a marqué de son
empreinte cet outil lexicographique quelque peu insolite.

Profil du dictionnaire

Il ne s'agit pas du tout d'un traditionnel ouvrage de référence mais d'un
dictionnaire tout à fait original. Il relève de la lexicographie pédagogique, puisqu'il est
centré sur les besoins des professeurs et des apprenants de niveau avancé.

—Dictionnaire interstitiel  : nous avons affaire à un dictionnaire quia « pour
vocation de prendre en charge des secteurs de la langue dont les dictionnaires existants
ne rendent pas compte » (p. 257). A l'instar d'un dictionnaire des sigles il ne fait double
emploi avec aucun autre dictionnaire existant. En effet, les noms de marques constituent
un type d'informations qu'on ne trouve ni dans les dictionnaires de langues, monolingues
ou plurilingues, ni dans les dictionnaires encyclopédiques, ni dans les banques de
données accessibles sur l'internet, comme EURODICAUTOM par exemple.

Dictionnaire de dépannage  : il s'agit d'un dictionnaire de compréhension dont
l'une des caractéristiques est de « fragmenter l'information afin de permettre un
décodage rapide, ponctuel, non suivi de mémorisation  ». R. CALISSON a en outre prévu
des pistes d'exploitation (regroupement ou remembrement) pour transformer le DNMC
en dictionnaire d'apprentissage, c'est-à-dire «  en moyen de reconstruire un tout à partir
d'éléments épars, de passer de la connaissance prête à l'emploi à la connaissance à
élaborer  ».

Dictionnaire de lexiculture  : par le terme lexiculture, R. CALISSON entend
«  la culture (implicite), en suspens dans ou sous les mots, qu'il convient de mettre au
jour, d'expliciter et d'interpréter » (CALISSON et PUREN, 1999). C'est une composante
qui est généralement négligée dans les dictionnaires.

Contenu

Mégastructure  : ce qui frappe c'est l'ampleur et la variété de la mégastructure.
Le corps du dictionnaire, c'est-à-dire la nomenclature proprement dite occupe à peine la
moitié du livre entier. II arrive rarement qu'un dictionnaire, qui relève pourtant de la
lexicographie pédagogique, soit aussi bien didactisé, aussi richement pourvu d'outils
didactiques.

Que contiennent les 165 autres pages  ?

202 1. Une introduction avec la justification, la genèse de l'idée et de l'outil, une
petite grammaire des noms de marque, des critères de sélection de la macrostructure et
de la microstructure, la mcthode de travail, une introduction à la «  marquologie  », etc.

2. Une présentation du dictionnaire, de sa microstructure, de son public-cible,
etc. (p. 49-62) ;

3. Un glossaire qui dcfinit les principaux termes utilisés  : ex. marque, logo,
griffe, franchisage (p. 63-66) ;

4. La nomenclature du dictionnaire proprement dite (p. 67-245) est suivie de
trois annexes  : l'une sur les appellations de vins français (p. 249-250), l'autre sur
quelques appellations de fromages français (p. 251-252) et la dernière sur quelques
maisons d'édition françaises (p. 253-255)  ;

5. Une exploitation lexiculturelle de l'outil (p. 257-279) extrcmement judicieuse
et bien élaborée, qui s'articule autour de trois axes  : « des questions et des réponses
construites  » , « des questions construites et des réponses esquissées  » et « des
orientations prospectives  ». Chacune de ces rubriques offre une mine de pistes
d'exploitation pédagogiques et didactiques possibles. Certaines pistes permettent par
exemple à l'utilisateur de découvrir les différents types de culture des Français  :culture
générationnelle, traditionnelle, religieuse, animalière, etc. ;

6. Un index sémasiologique (alphabétique) à définitions réduites (p. 281-308) ;

7. Un index onomasiologique (thématique) à regroupements emboîtés (p. 309-
342).

Macrostructure  :deux sources principales ont été consultées  : la «  Classificaton
internationale des produits et des services  » de l'INPI (Institut national de la propriété
industrielle) et les pages jaunes de l'Annuaire du téléphone. La presse, les grandes
surfaces, les affiches ont également servi de sources d'inspiration. Les listes ainsi
obtenues ont ensuite été soumises à des tests d'estimation et de disponibilité, destinés à
mesurer le degré d'intégration culturelle des mots-vedettes, tout en tenant compte de la
notoriété de la marque, de la pérennité et de la concision des slogans. Pour dissiper tout
malentendu, les auteurs ont préféré la notion "d'appellation comrncrciale" au terme
"marque", somme toute fort ambigu.

Lc DNMC adopte une classification mixte. La macrostructure est organisée de
façon sémasiologique, tout comme l'index à définitions réduites qui reprend les 1007
noms de marque de façon alphabétique. L'index onomasiologique (thématique) à
regroupements emboîtes permet cependant de procéder à une lecture tout à fait
différente, allant du concept au signe. Deux grandes rubriques sont prévues  : produits
(alimentation, habillement etc.) et services (médias, distribution, banques, etc.).

—Microstructure  :pour chaque mot-vedette sont donnés

- la définition ou plutôt « certains caractères de la société ou du produit,
susceptibles de la (le) positionner dans l'univers des sociétés ou des produits auxquel(le)s
elle (il) appartient  ». Ex. KILOUTOU  :Appellation commerciale et nom d'une société
spccialisée dans la location des matériels et outils les plus divers ;

- une glose «  historico-culturelle, susceptible de transformer telle ou telle
marque, banale a priori, en indicateur culturel...  ». Ex. MAC DONALD  : chaîne de
restaurants («  Macdo  », par apocope) dont l'implantation n'est pas toujours apprcciée
dans un pays de vieille gastronomie comme la France ;

- l'usage caractéristique de la marque, des textes publicitaires, des slogans, des
textes d'ancrage, etc. Ex. OPTIC 2000  : Slogan  : « Votre vue, ça nous regarde  »  ;
- la prononciation, si elle pose des problèmes (celle des noms anglais par exemple).

203 Objectifs

Pour enseignants FLE et étudiants de français de niveau avancé. «  II s'agit de
rendre accessibles aux étrangers qui le souhaitent, des connaissances de natifs
apparemment subsidiaires (les noms de marques courants), mais en réalité hautement
représentatives de certaines "valeurs" actuelles de la société française  ». L'échelle des
valeurs des Français se reflète par exemple dans le volume de la classe 33 (boissons
alcooliques) oil l'on distingue les apéritifs, les digestifs et les vins (vins de table, vins
fins) et dans la classe des produits de luxe  : haute couture, parfum, maroquinerie.
Certaines gloses, comme celle sur Mac Donald, citée ci-dessus, donnent une indication
sur la perception des Français de certains phénomènes de société comme la restauration
rapide.

Conclusions

Évaluons le DNMC à la triple aune de la compréhensibilité, de l'utilité et de la
convivialité, trois critères importants pour juger un ouvrage lexicographique, selon

BOGAARDS (1998).

—Compréhensibilité  : il faut sans doute de très solides connaissances
lexiculturelles, s'ctre imprégné de la culture française, de préférence par le biais d'un
scjour (prolongé) en France, pour comprendre et apprécier à sa juste valeur toute la
richesse de ce dictionnaire. Il convient donc parfaitement au public-cible (professeurs et
étudiants de niveau suffisamment avancé). Pour des étudiants moins avancés, les aspects
connotatifs, si importants dans le langage publicitaire, ]es procédés rhétoriques, les jeux
de mots, etc., constituent de fait une pierre d'achoppement redoutable, d'autant plus qu'il
n'y a pas d'informations iconiques (photos, dessins, etc.) susceptibles de jouer un rôle de
médiation en assurant une certaine redondance.

Le "poids des mots", certes, mais le "choc des photos" serait utile également, car
dans la publicité la partie visuelle est souvent plus importante que la partie
rédactionnelle. Je suppose que ce sont des contraintes éditoriales qui ont empêché les
auteurs d'inclure des images. Une photo d'un avion d'Air France aurait été plus parlante
que la description du pictogramme caractéristique  : « raies obliques de couleur bleue et
rouge dans un rectangle blanc (cf. les couleurs du drapeau français)  ».

Utilité  : le DNMC me parait constituer un dictionnaire à géométrie variable tout
à fait original et innovateur, susceptible de rendre d'éminents services à un public assez
large  :enseignants de FLE, certes, mais aussi traducteurs et interprètes, étudiants avancés
qui doivent savoir ce que certains noms de marque véhiculent comme images. En dépit
d'une macrostructure limitée et malgré le caractère forcément éclectique et éphémère,
inhérent à ce type d'ouvrage, il constitue un outil précieux, puisqu'il offre une approche
méthodologique, procédurale, un cadre de référence qui permet aux utilisateurs
d'élaborer leur propre « autodictionnaire personnalisé ». Même si tous les noms de
marques tombaient en désuétude, la moitié de l'ouvrage ne perdrait rien de sa pertinence.

—Convivialité  : avec ses multiples voies d'accès permettant des consultations
croisées, sa mcgastructure particulièrement riche, le DNMC se laisse facilement consulter.
Seule la microstructure mériterait d'être mieux uniformisée sur le plan de la mise en
page. Nul doute qu'il s'agit d'un produit haut de gamme, d'un article "griffé", mais à la
portée de tout le monde.

Le DNMC est fait avec une rigueur scientifique et didactique, une connaissance
des besoins du public qui font fréquemment défaut aux dictionnaires traditionnels,
souvent élaborés par des lexicographes professionnels, dont les préoccupations sont
parfois fort éloignées des réalités de la classe. Avec la publication de leur dictionnaire,
R. GALISSON et 1.-Cl. ANDRÉ ont effectivement réalisé — ce que R. GALISSON lui-même

204
suggère d'ailleurs — un « modèle dictionnairique àgéométrie variable qui confère à
l'utilisateur une liberté, une responsabilité, une dignité qui dopent sa créativité et le font
participer plus intimement à l'appropriation du savoir  » (p. 279).

N'est-ce pas le plus beau compliment que l'on puisse faire à un dictionnaire  ?


Jean BINON

Université catholique de Leuven



BIBLIOGRAPHIE

BOGAARDS, Paul (1998)  : « Des dictionnaires au service de l'apprentissage du français
langue étrangère  », Cahiers de lexicologie, 72, 1, p. 127-167.

GALISSON, Robert et C. PUREN (1999)  : La formation en questions. Paris, CLE
International, Coll. « Didactique des langues étrangères  », dirigée par
R. CALISSON.



Mots chiffrés et déchiffrés. Mélanges offerts à Étienne Brunet. Textes rassemblés
par Sylvie MELLET et Marcel VUILLAUME. Préface de Charles MULLER. Paris,
H. Champion, 1998, 732 p.

Les mélanges qu'il est traditionnel d'offrir à un professeur ou à un savant à
l'occasion de son admission à la retraite constituent un objet tout à fait particulier dans le
monde de la recherche. De tels volumes présentent presque toujours une plus grande
variété de thèmes que, par exemple, les actes d'un colloque  :quelques collègues, souvent
venus d'horizons divers, apportent leur pierre à un édifice collectif, sous la forme d'un
article scientifique. Certains soulignent leur hommage au destinataire par une attention
particulière, soit en choisissant un sujet plus ou moins proche de ses préoccupations et
susceptible de l'intéresser, soit par une allusion, l'évocation d'un souvenir, la mention
courtoise de son nom. Le présent volume, destiné à fëter Étienne BRUNET, n'échappe
pas à la règle.

I1 n'est guère besoin de présenter Étienne BRUNET dans les Cahiers de
lexicologie. II suffit de rappeler la place qu'il a prise dans le développement et
l'exploitation du corpus FRANTEXT de l'INaLF, les méthodes spécifiques à la statistique
lexicale qu'il a élaborées et appliquées, les forts volumes qu'il a consacrés à différents
auteurs, parmi lesquels Giraudoux, Hugo, Proust ou Zola, enfin le développement
d'HYPERBASE, le logiciel d'exploitation statistique des fichiers FRANTEXT. Nombreux
sont les auteurs ici rassemblés qui se réfèrent, dans leur contribution, à l'un ou l'autre de
ces aspects de la carrière d'Étienne BRUNET, qui par l'expression de sa reconnaissance
ou de sa dette envers le maître qu'il fut, qui par l'emploi d'HYPERBASE pour préparer
l'étude qu'il lui offre. Quatre exemples de thèmes plus personnalisés encore, parfois avec
humour  :Georges CESBRON étudie chez Julien Gracq l'importance du pays des Mauges,
d'où le romancier mais aussi Étienne BRUNET sont originaires  ; le linguiste Jean-
Philippe DALBERRA se demande, quant à lui, si «  la morille est bier. une brunette  » ;
Philippe CIBOIS est allé jusqu'à prendre comme objet d'une étude de rhétorique un texte

205
de BRUNET lui-même ; quant à Marcel VUILLAUME, il consacre dix pages à l'exégèse
linguistique et rhétorique d'une « mémorable parole du récipiendaire  » et met en rapport,
par ce prétexte, les « maximes implicites  »avec le discours indirect libre.

Les contributeurs sont donc nombreux. On trouve d'abord, bien entendu, un
grand nombre de collègues ou de collaborateurs d'Étienne BRUNET appartenant comme
lui à l'unité « Bases, Corpus et Langage  » ou à l'Université de Nice-Sophia Antipolis (24
sur 42), les autres viennent du reste de la France (13) ou de l'étranger (5  : Belgique,
Canada, États-Unis, Portugal, Suède). La langue privilégiée, dans les textes ou les
domaines étudiés, est évidemment le français, mais on lira plusieurs contribution
relatives au latin (Jacques AUMONT, Michel DUBROCARD, Étienne ÉVRARD, Sylvie
MELLET, Jean-Pierre WEISS), à l'anglais (C. CHARPENTIER et P. DIMON, Michel
JUILLARD, Philippe THOIRON), au portugais (Carlos MACIEL, Ana Maria VILHENA,
Tomâs de VILHENA), au corse (Marie-José DALBERRA-STEFANAGGI) ou au grec
ancien (Jacqueline MANESSY).

L'ouvrage est divisé en deux parties. La première, intitulée « Mots en chiffres  »
et sous-titrée « Les textes et l'ordinateur  », s'adresse directement à l'un des axes majeurs
de la carrière d'Étienne BRUNET, la statistique, et regroupe vingt études quantitatives.
Mais cette discipline ne monopolise pas toute la place, une seconde partie («  Mots sans
chiffres  ») étant consacrée à des études linguistiques et littéraires menées sans l'aide de
la statistique. Cette dualité, jointe à la relative diversité des domaines pratiqués par les
auteurs, assure une agréable diversité à l'ensemble.

Du côté de la statistique, on distingue des contributions particulières, centrées sur
un thème ou un auteur, et d'autres plus générales. On lira d'abord une audacieuse (dans
un tel contexte  !) mais intéressante réflexion de Jean ÉMELINA, intitulée «  Corneille,
Racine et Molière aux prises avec la statistique lexicale  », qui détaille les difficultés, les
limites et les dangers des statistiques lexicales, mais aussi et avant tout leur intérêt et
leurs possibilités ; un regard critique mais constructif.

Quelques articles présentent des méthodes statistiques (Xuan LUONG, «  Le
consensus en analyse arborée  », Max REINERT, « Mondes lexicaux et topoi dans
l'approche Alceste  ») ou les illustrent par l'étude d'un cas  : ainsi la recherche de
dépendances binaires en contexte par Benoît HABERT et Cécile FABRE («  Relations de
dépendance syntaxique et sémantique distributionnelle  »), appliquée à des textes de
Mitterrand, ou la présentation et l'analyse d'un corpus anglais par Michel JUILLARD
(«  Du bon choix d'un corpus et de son bon usage  »).

Parmi les études plus concrètes et ponctuelles, on lira des recherches sur le mot
« coeur  » chez Saint-John Perse (Évelyne CADUC), sur « bagatelle  » chez Marivaux
(Anna JAUBERT), sur l'autre et le même dans Aurélia de Nerval (Véronique MAGRI-
MOURGUES), sur la migraine à travers le corpus FRANTEXT (Eveline MARTIN).

Les grandes subdivisions de la statistique linguistique et lexicale sont présentes
la recherche de cooccurrences est appliquée tant à la littérature (Michel DUBROCARD,
étudiant César) qu'au discours politique (l'article de B. HABERT et C. FABRE cité plus
haut) ;c'est aussi ce type de discours qui intéresse majoritairement les études relatives à
la richesse lexicale  :Dominique LABBÉ, sur le vocabulaire des discours de Charles de
Gaulle et François Mitterrand ; Carlos MACIEL, sur « Le vocabulaire des constitutions
brésiliennes  ». Chez Maurice TOURNIER, la banalité du discours syndicale est observée
sous l'angle des adverbes et adjectifs d'insistance, tandis que T. VILHENA s'intéresse aux
noms propres des discours du Président Soares. Sylvie MELLET, quant à elle, illustre
l'utilisation du logiciel HYPERBASE par une étude sur les affinités lexicales des tragédies
de Sénèque.

D'autres éléments textuels ou linguistiques que le mot font également l'objet de
recherches ; ils sont soit plus petits, comme dans l'étude de Colette CHARPENTIER et

206
Pierre DIMON sur la corrélation des signes de ponctuation et des rôles dans une pièce de
Pinter, soit plus diffus et moins quantifiables, dans l'étude déjà citée de Ph. CIBOIS,
intitulée « L'analyse rhétorique de données textuelles  : une comparaison entre textes
scientifiques de deux disciplines  », où sont comparés un texte de biologie moléculaire et
un article d'Étienne BRUNET sur l'histoire du mot latin dans la littérature française. Ne
sont pas non plus absentes la métrique — en la personne d'Étienne ÉVRARD, qui
applique la statistique à l'hexamètre dactylique d'un poème latin du x` siècle —, ni la
morphologie, où Chantal KIRCHER observe l'histoire du suffixe -icité à travers le corpus
FRANTEXT. Enfin Charles MULLER se fonde, astucieusement, à la fois sur son
expérience d'ORTHOTEL et sur les fichiers de l'INaLF pour évaluer le degré des
difficultés posées par l'accord du participe passé.

Les articles non statistiques de la seconde partie ne sont pas moins intéressants.
[Is se partagent essentiellement entre la stylistique et la littérature d'une part et la
linguistique ou la dialectologie de l'autre. La philosophie et la réflexion sur la
communication ne sont toutefois pas absentes, Dominique JANICAUD s'interrogeant sur
«  La pensée mondialisée  :unique ou plurielle  ».

Du côté de la littérature, on notera d'abord que plusieurs contributions, bien
qu'elles ne recourent pas à la statistique, ne sont pourtant pas très éloignées des méthodes
ou des objectifs du destinataire de l'ouvrage et des contributeurs de la première partie.
Ainsi, sous un titre en forme de jeu de mots, « Pronostiquer avec Hyperbasc  », Marie-
Luce DEMONET investigue le champ lexical de la divination dans Rabelais. Andrew
OLIVER recourt lui aussi au logiciel d'Étienne BRUNET pour étudier le mot « père » dans
Le Père Goriot. Quant à Ana Maria VILI~ENA, elle part sur les traces du thème de la
femme, de l'amour et du mythe de Pandore dans l'ceuvre de l'écrivain portugais Manuel
Alegre.

On rapprochera utilement l'étude de Jacques AUMONT sur le jeu d'esprit chez
Pline le Jeune («  Pour une histoire de la préciosité latine  ») et celle de Marie-Hélène
COTONI sur « Ironie, esprit, humour dans les lettres de Frédéric le Grand à la Duchesse
de Saxe-Gotha  ». C'est aussi de stylistique que s'occupe Colette GUEDJ dans son analyse
d'un poème de René Char.

Outre la contribution de Georges CESBRON déjà citée, la littérature fait encore
l'objet de plusieurs études. Christiane BLOT-LABARRIÈRE définit la place du roman
Yann André Steiner dans l'oeuvre de Marguerite Duras. À partir d'une note écrite en
français, Gunnel ENGWALL se penche sur les contacts français de Strindberg. Une
expérience personnelle est à l'origine du récit que fait Alice PLANCHE d'une méprise
qu'elle a commise à propos de la paternité d'une expression et de la recherche d'une
solution, qui l'a menée de Sartre à Giono. Enfin Jcan-Pierre WEISS définit en Consentius
«  un écrivain espagnol témoin de son temps  » et Jcan-Guy GOUTTEBROZE «  un héros
structuraliste  » en Perceval.

Quant à la linguistique, elle se répartit ici entre la syntaxe et la sémantique
(«  Quand le tout est de ]a partie  », Georges KLEIBER), des études d'étymologie, de
dialectologie et de géolinguistique, et le recensement ou l'observation des formes parlées
du français non métropolitain  :d'une part l'article de J.-Ph. DALBERA déjà cité (sur la
morille), celui de Marie-José DALBERA sur le nom de l'aiguille en corse, «  La branche
de figuier en grec ancien » de Jacqueline MANESSY; d'autre part « Écouter les
Camerounais et mieux entendre le français  », de Carole de FÉRAL, ou « La troncation
dans les français régionaux d'Afrique  », d'Ambroise QUEFFÉLEC, mais aussi «  Un
dictionnaire unilingue pour le créole haïtien  », d'Albert VALDMAN.

Un volume de mélanges est d'abord un cadeau offert à une personne, dans lequel
chacun, éditeur ou auteur, cherche à honorer, intéresser, charmer ou amuser le
destinataire ;c'est aussi un livre mis en vente et destiné à entrer dans les bibliothèques.

207 Jouant un rôle de vitrine de l'état de la recherche dans un domaine précis, un tel volume
peu décevoir par sa trop grande disparate ou par le caractère trop anecdotique ou trop
pointu de maintes contributions. Ce n'est pas le cas de cet ouvrage-ci. S'agissant ici,
pour une bonne part, d'une domaine à la fois bien circonscrit et de plus en plus diversifié,
on peut voir dans ces mélanges un état de la situation de la discipline, illustré par
l'exemple. De plus, la variété et la qualité des contributions permettent à ce livre de
dépasser son simple statut d'objet de circonstance. Il faut à coup sûr en remercier les
deux éditeurs, Sylvie MELLET et Marcel VUILLAUME.

Gérard PURNELLE
Université de Liège

Lexique 14. L'éryisrtologie de l'antiquité à la Renaissance. Lille, Presses
universitaires du Septentrion, 1998, 241 p.

Ce n° de Lexique constitue les Actes d'une table ronde tenue à Strasbourg en
1992, actes coordonnés et présentés par Claude BURIDANT. Nous dirons d'emblée tout
l'intérêt que nous avons trouvé à cette lecture, d'abord par le choix du sujet, qui n'est pas
des plus fréquents, même en lexicologie, ensuite par l'étendue du domaine considéré,
dans le temps, des Latins à la Renaissance incluse, dans les divers aspects du sujet,
grammaire, lexicologie ou lexicographie, récits bibliques ou historiques, enfin par
l'excellente tenue scientifique de tous les exposés.

Françoise DESBORDES étudie La pratique étymologique des Latins et son
rapport à l'histoire. Les Latins nous ont laissé assez peu de textes théoriques et, comme
les livres II à IV du De lingua Latina de VARRON ont été perdus, F. DESBORDES
constate qu'il nous manque un vrai traité latin de l'étymologie, mais les Latins ont
produit de très nombreuses étymologies qui donnent accès à la nature des choses ou à
]cur passé et peuvent servir à la reconstruction du passé en partant des noms. Cette
étymologie pratique est, chez les Latins, l'affaire de tous  ;elle est surtout utilitaire et sert
à la définition et à l'argumentation.

Le moyen âge occupe la plus grande place, d'abord par la présentation savante et
complète de Claude BURIDANT, exposé fondamental sur Les paramètres del 'étymologie
médiévale (45 p.), puis les communications de Colette JEUDY sur Rémi d'AUXERE,
Irène ROSIER-CATACH sur Roger BACON, Pierre NOBEL sur les traductions médiévales
de la Bible et Brian MERRILEES sur le Dictionarius de Firmin LE VER (1440). Après
avoir rappelé l'intérêt considérable attaché à l'étymologie au moyen âge, Claude
BURIDANT la présente comme mode de cognition, scientia, qui engage aussi bien la
grammaire que la rhétorique et se développe sur deux zones  : une zone philologique
(interprétation onomastique, dérivation, composition) et une zone ontologique (zone de
l'interpretatio), l'étymologie par excellence. Si les rhétoriqueurs exploitent, sur le mode
ludique, les ressources étymologiques des noms propres, l'étymologie a aussi une
fonction plus sérieuse de support du raisonnement et de l'analyse et, comme procédure
fondamentale de cognition, elle traduit une croyance dans l'efficace du sens des mots, se
constituant ainsi comme le socle de la culture médiévale. Cette étude dégage clairement
les principaux traits spécifiques de l'étymologie médiévale et fournit, en outre, une
précieuse liste de manuscrits de la BN, de recueils étymologiques variés du XIIe au XV°
siècle non encore exploités. Colette JEUDY traite de Rémi d'Auxerre face aux

208
étymologies d'Isidore de Séville. Le dernier des grands maîtres carolingiens, que connaît
bien Colette JEUDY, a souvent recours à l'étymologie pour enseigner le vocabulaire latin
à ses élèves et s'inspire beaucoup des étymologies d'Isidore de SÉVILLE, qui l'a précédé
de trois siècles. Pour lui aussi, c'est un mode de cognition qui permet de découvrir la
vérité cachée des mots. Irène ROSIER-CATACH cvoque la Grammatica practica du
manuscrit British Museum V A IV, et Roger Bacon, les lexicographes et l'étymologie.
Cette Grammatica est, en réalité, un glossaire trilingue  :hébreu, grec, latin. Anonyme,
on la situe au XII` siècle et Irène ROSIER compare la méthode de ce traité en l'opposant
aux critiques virulentes de Roger BACON contre la méthode des derivationes, lequel
insiste sur la nécessaire cognitio linguarum et sur l'ordre (ordo linguarum) à respecter. Il
critique des analyses proposées par des lexicographes ses contemporains et l'on constate
que, à mesure que l'on avance dans le XIII` siècle, les lexicographes affinent leur
méthode de dérivation. Les évocations de Pierre HÉLIE, Guilaume LE BRETON et Jean
de GÊNES enrichissent encore cette démonstration. Pierre NOBEL aborde un sujet
particulier et important  : L'étymologie dans les traductions médiévales de la Bible.
L'explication étymologique des noms y est primordiale et bien représentée par le célèbre
Tu es Petrus et super hanc petram... I1 y a, à cette époque, deux types de traductions
bibliques  : celles qui racontent l'histoire sainte et qui contiendront peu d'explications
étymologiques afin de ne pas interrompre le fil de la narration et celles dans lesquelles
l'interprétation du nom devient le point de départ d'une explication allégorique comme
la Bible de Macé de la CHARITÉ et la Bible française du XIII` siècle. Brian MERRILEES
étudie Étymologie, dérivation et néologie dans le Dictionarius de Firmin Le Ver (1440).
La méthodologie de Le Ver a son origine dans les ouvrages de PAPIAS, d'HUGUTIO, de
Jean de GÊNES. PAPIAS est nommé 1189 fois et ISIDORE 4 fois seulement, plus sept
indirectes. On observe la création d'un très grand nombre de néologismes, par exemple
en -ableté ou -ablement, dont beaucoup se trouvent dans ce seul dictionnaire. On en lira
des listes impressionnantes et fort utiles sur le plan documentaire des p. 136 à 139 et 145
à 147.

La période de la Renaissance est illustrée par Marie-Luce DEMONET, Pierre
LARDET et François RIGOLOT. Marie-Luce DEMONET apporte deux précieuses
contributions, d'abord sur les Renaissances étymologiques avec le développement d'une
véritable méthode d'analyse, une approche grammaticale et une approche sémiotique.
Trope favori de l'histoire, l'étymologie est aussi littéraire, terrain de prédilection de la
création poétique et romanesque ou inspiration satirique comme le Sagon/sagouin chez
MAROT. La seconde communication s'intitule Les incunables des langues ou la place de
l'onomatopée dans l'étymologie à la Renaissance, de Jean Chéradame à Étienne
Pasquier et présente, à partir de quatre onomatopées  :barbare, Babel, bekkos et Bacbuc,
la façon de considérer l'onomatopée, de CHÉRADAME, platonicien et Kabbaliste
chrétien à PASQUIER, en passant par Jean de SERRES et PONTUS de TYARD. Pierre
LARDET expose L'onomastique facétieuse de Jules-César Scaliger et sa rivalité avec
Cardan. Le nom propre a une capacité augurale (omen/nomen) et la réflexion théorique
est ici étayée parla fiction autobiographique que s'était forgée l'auteur, soucieux de bien
exploiter étymologie et généalogie. François RIGOLOT développe  : d'Isidore à Platon

Rabelais et la figura etymologica. Chez RABELAIS, l'onomastique est d'abord
descriptive (les chicanous cherchent chicane) et il n'est pas avare d'interprétation
facétieuse de toponymes comme les célèbres explications parodiques de Lutèce
(Leucèce) et Paris (par rys). Les noms servent à engendrer la fable. Influences
cratyliennes et isidoriennes se rencontrent dans l'eeuvre et le langage supérieur, au
caractère quasi sacré, est représenté par les hiéroglyphes égyptiens.

Il n'est pas facile de rendre compte assez brièvement de textes aussi riches et
denses ; on ne peut mieux faire que redire ici le très grand intérêt de ce volume et en

209 conseiller la lecture, d'autant plus qu'on y trouvera une mine de renseignements
bibliographiques et, en appendice, des textes du moyen âge consacrés à l'étymologie,
que fournit en complément de documentation Irène ROSIER-CATACH.


Colette DEMAIZIÈRE

Université Jean Moulin —Lyon 3




Michel GLATIGNY, Les marques d'usage dans les dictionnaires français
monolingues du XIXe siècle. Tübingen, Max Niemeyer Verlag, 1998, 384 p.

Voici une somme dont un sommaire de 11 pages arrive à peine à donner un
aperçu. Fort heureusement deux résumés, "Deutsche Zusammenfassung" et "English
Abstract" aident au besoin le lecteur pour une approche globale rapide aussi bien que
pour un coup d'oeil rétrospectif.

Le plan de l'ouvrage est strict. Une introduction précise ]es différentes
composantes du titre, les marques d'usage retenues, les visées sociolinguistiques de
l'étude, les critères de choix des quatorze dictionnaires, la méthode, c'est-à-dire
l'observation empirique, avec des comptages qui ne sont pas des statistiques, souligne
bien l'auteur. Suivent alors les cinq chapitres sur les marques diastratiques,
diachroniques, normatives, celles qui concernent la fréquence et enfin l'hétérogénéité
géographique. Pour chaque partie, les dictionnaires sont analysés un par un dans leur
ordre chronologique, la conclusion tentant une difficile synthèse de tant de données.

Un des enjeux est l'histoire de la langue, un autre l'histoire de la lexicographie.
Le corpus couvre tout le XIX` siècle à l'exception des dictionnaires de l'Académie, qui,
avec le souci premier de la norme, se consacrent précisément aux termes échappant aux
marques et aux remarques, soit en abrégé

— CAVEAUX, Nouveau dictionnaire de la langue française, 1820,

NOËL &CHAPSAL, Nouveau dictionnaire de la langue française, 1826,

LANDAIS, Dictionnaire général et grammatical des dictionnaires français,

1834,

BOISTE, Dictionnaire universel de la langue française, 1834,

RAYMOND, Dictionnaire général de la langue française, et vocabulaire
universel des sciences, des arts et métiers, 1835,

BESCHERELLE, Dictionnaire national, 1849,

—NOËL &CHAPSAL, Nouveau dictionnaire de la langue française, 1855,
LACHÂTRE, Le dictionnaire français illustré, 1856-1858,

POITEVIN, Nouveau dictionnaire universel de la langue française, 1856,

LITTRÉ, Dictionnaire de la langue française, à partir de 1863, Supplément

1877,

LAROUSSE, Grand dictionnaire universel du XIX` siècle, 1866-1876, Premier
Supplément, 1878, Deuxième Supplément, 1890,

—Nouveau Larousse illustré. Dictionnaire universel encyclopédique, 1897-1904,
HATZFELD, DARMESTETER &THOMAS, Dictionnaire général de la langue

française du commencement du XVlle siècle jusqu'à nos jours, 1890-

1900,

—Dictionnaire Lachâtre, à partir de 1898.

210
Mais il serait vain d'espérer constater au fil du temps une progression continue
vers les grands dictionnaires de notre époque, auxquels sont faites par endroits des
allusions comparatives (par exemple p. 324). L'une des conclusions serait plutôt que les
pratiques dictionnairiques sont liées aux attentes des lecteurs potentiels, aux orientations
idéologiques et méthodologiques des lexicographes, aux idées sur des points précis de
linguistique comme l'étymologie (p. 345), la dia]ectologie. En tout cas, il ne s'agit pas de
simples recopiages d'un dictionnaire à l'autre.

Les études détaillées sont d'abord à considérer comme une suite de monographies
sur les lexicographes cités, dont parfois deux dictionnaires assez éloignés dans le temps
sont pris en compte. Pour qui s'intéresse particulièrement àNOËL et CHAPSAL ou à
POITEVIN, des rapprochements sont esquissés.

Mais une des acquisitions importantes de cet ouvrage est la définition précise des
marques, avec Ics différentes appellations qui, aujourd'hui encore, manquent
d'homogénéité. Notre auteur s'y entend particulièrement, ayant déjà coordonné en 1990
le numéro 9 de Lexique, sur les marques d'usage dans les dictionnaires (XVIIe-XVIIIe
siècles), dont cet ouvrage prend la suite pour le XIXe siècle. Il s'appuie notamment sur le
classement de F.-J. IIAUSMANN (1989). Nous renvoyons à quelques pages, mais sans
exhaustivité. Les variantes au sujet des marques diastratiques, qualifiées parfois de
niveaux de langue, sont patiemment expliquées, avec les multiples facteurs qui entraînent
des différences. Par exemple, pour "familier", la marque la plus fréquente de toutes,
peuvent s'ajouter la marque rhétorique d'un emploi métaphorique (p. 44, 73), ou affectif,
et la marque diachronique de vieillissement. Où situer l'argot par rapport aux marques
"populaire", "vulgaire" (p. 36 sqq.), les dialectalismes par rapport aux provincialismes et
aux patois (à tirer de l'oubli selon L[TTRÉ), les xénismes ou "mots de relation" (de
voyage) et les divers emprunts, cette dernière désignation étant ambigüe notamment pour
les termes latins ou grecs, considérés par certains comme "français" (p. 330, 342)  ?Les
relations entre les marques et la nomenclature, les attitudes d'hier et d'aujourd'hui face
aux anglicismes (p. 328), les oppositions traditionnelles entre langue et discours (p. 110),
dictionnaires de langue et dictionnaires encyclopédiques, mot et chose, norme et usage
ou autorités littéraires, diachronie et synchronie, etc., donnent matière à discussion.

Mais ce savant ouvrage est autant à consulter qu'à lire. C'est là que des index,
reposant sur un travail certes fastidieux et mécanique, ou plutôt automatique,
informatique, faciliteraient la tâche du lecteur, qui ne peut chercher à s'informer que
d'apres le sommaire détaillé ou en feuilletant. De multiples études sont en effet possibles
à partir de cette mine de documents méticuleusement compulsés. Seraient utiles entre
autres, avec renvoi aux pages qui les concernent, dispersées bien que repérables, sans
double emploi avec la bibliographie, plusieurs index, entre autres

— un index des lexicographes étudiés,

— un index des grammairiens et des linguistes appelés en témoignage, ceux du
XIXe siècle, F. WEY (p. 167), M. BRÉAL (p. 30), P. LAROUSSE (p. 190),
comme nos contemporains, J.-Ph. SAINT-GIRAND, A. REY, B. QUEMADA,
etc.

— un index des écrivains les plus fréquemment cités dans les exemples (p. 108-

109),

— un index des grammaires et dictionnaires cités en dehors du corpus, par
exemple les dictionnaires et glossaires non normatifs (p. 23, 141, 189, 302 avec
la note 5, 317),

— un index des préfaces examinées,

— un index des marqueurs, abrégés ou non, tantôt polysémiques ou ambigus
comme "néologismes", "archaïsme", tantôt regroupés dans une quasi-

211 synonymie en familles sémantiques ("archaïsme", "vieux", "vieilli", "ancien"',
"suranné", etc.) avec une attention particulière pour les marques rhétoriques
dispersées (p. 73, 110), comme "burlesque", "badin", "comique", "marotique"
(p. 34), etc.

— un important index des centaines de mots commentés pour leurs) marque(s),
parfois repérables seulement dans les notes, etc. Pour ces mots, les renvois à
des pages dispersées insisteraient sur la diversité possible de leurs marques
(p. 219 : pour emphasé, on trouve "néologisme", "néologisme provincial",
"inusité", "condamné").

Retenons surtout de ces quelque 400 pages les explorations qu'elles apportent
déjà et qu'elles favorisent, avec la compétence lucide et souriante que l'on reconnaît à et
chez l'auteur, dans ce domaine immense de la dictionnairique, chère aux lecteurs des
Cahiers de lexicologie.

Danielle BOUVEROT

Nancy 2 et GEHLF —CNRS — INaLF




Le Dictionnaire de l'Académie française et la lexicographie institutionnelle
européenne. Actes du colloque international tenu à l'Institut de France, Paris, les
17, 18, 19 novembre 1994, publiés par B. QUEMADA avec la collaboration de
J. PRUVOST. Paris, H. Champion, Collection Lexica n° 2, 1998, 534 p.

À l'occasion du troisième centenaire du Dictionnaire de l'Académie, cent trente
spécialistes, de dix nationalités, ont participé à une rencontre organisée à l'Institut de
France. Elle était placée sous le haut parrainage du ministre de la Culture et de la
Francophonie, du ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche et de
l'Académie française. À l'initiative de Bernard QUEMADA, ce colloque avait pour objet
de rappeler l'activité lexicographique développée au fil de quatre siècles par l'Illustre
Compagnie, et d'attirer l'attention sur les institutions homologues avec lesquelles elle a,
dès l'origine, noué de nombreux liens.

Le présent volume regroupe les 27 communications prononcées au cours des
séances et 16 contributions rédigées par des participants. En tête figure l'allocution
d'accueil de M. DRUON, Secrétaire perpétuel, suivie des messages des représentants de
l'Accademia della Crusca (G. NENCIONI, Florence), de l'Accademia dei Lincei
(T. GREGORY, Rome), de la Real Academia Espanola (A. MARTIN MUNICIO, Madrid),
de l'Academia das Ciencias (J. MALAGA CASTELEIRO, Lisbonne), de l'Oxford
University Press (J. ARNOLD-BACICER), de l'Académie royale de langue et littérature
françaises de Belgique (A. GOOSSE, Bruxelles) venus témoigner de l'intérêt porté hors
de France à la commande du Cardinal de Richelieu.

Cet ensemble d'études constitue un apport très important à la connaissance de la
lexicographie institutionnelle (non commerciale) moderne et contemporaine à travers les
ouvrages les plus considérables du patrimoine dictionnairique européen. Le plan de
l'ouvrage reprend les quatre thèmes inscrits au programme.

1. La première édition du dictionnaire de la langue française

En guise d'introduction, B. QUEMADA dresse un tableau d'ensemble de la production
dictionnairique avant 1694. Il distingue trois étapes essentielles  : le prélude au projet

212
académique de 1636 (fin de la lexicographie humaniste, avènement à l'étranger des
dictionnaires monolingues de langues modernes), les progrès de l'activité dictionnairique
jusqu'à la réalisation du premier ouvrage monolingue en français (Richelet 1680), les
années décisives (1680-1694) au cours desquelles le Richelet, le Furetière et les
dictionnaires académiques (Dictionnaire de l'Usage et Dictionnaire des Sciences et des
,frts) donnent au français ses modèles canoniques.

— La communication de N. CATACH, Histoire et importance de la première
édition, complète la précédente en précisant certains aspects de ]a préparation du
dictionnaire de 1694 et des difficultés à surmonter. Elle analyse les principaux points
nomenclature, choix du modèle de langue, classement, attitude normative. Dans les trois
annexes figure une chronologie détaillée de la gestation de l'ouvrage.

Les rapports du dictionnaire avec la grammaire du temps sont présentés par
I. LEROY-TURCAN. Le projet initial envisageait d'accompagner le dictionnaire
synchronique d'une grammaire, alors que fleurissaient les recueils de remarques et de
réflexions grammaticales. L'Académie a pu différer la publication de sa propre
grammaire dans la mesure où le traitement lexicographique retenu, compromis original
mis au point sur les traces de Vaugelas, pouvait en tenir lieu pour le bel et bon usage.

— Pour traiter les Théories orthographiques de l'Académie et leurs mise en
pratique, L. BIDERMANN-PASQUES suit les étapes de la construction de l'orthographe
ctymologique ordinaire avec RÉGNIER-DESMARAIS et les modernisations introduites par
d'OLIVET. Dans les éditions successives, les modifications portent essentiellement sur
Ics accents et les catégories grammaticales, et l'Académie ne mettra en cause
explicitement ses choix initiaux qu'en 1935. Un tableau succinct des rectifications
proposées officiellement en 1990 et leur présentation dans la 9e édition figure pour
terminer.

— P. CARNÉ évoque le Rôle des u grands écrivains  » dans 1 'élaboration du
Dictionnaire de lÂcadémie de 1694 en regard de deux objectifs académiques essentiels
« perfectionner la langue en la menant à une espèce d'égalité avec les langues anciennes
comme outil de pensée  » et « opérer la médiation entre les gens du monde et les lettrés  ».
Dans une contribution complémentaire consacrée à Fr. CHARPENTIER, Secrétaire
perpétuel, Cl. BREVOT-DROMZEE insiste sur sa participation à la construction de
l'idéologie classique au cours d'un demi-siècle d'activités académiques.

— Évoquant les Grandeurs et misères de la réception de la première édition,
Fr. J. HAUSMANN rappelle trois des principales critiques adressées en France à ce
« dictionnaire général monolingue atypique  »  : le plan, l'absence de citations et la trop
grande tolérance envers les "mots bas" qui faisaient que l'honnête homme du temps ne
s'y retrouvait pas. Or ce sont ces "défauts", tenus à l'étranger pour des qualités, qui ont
fait utiliser l'ouvrage par les auteurs des plus importants répertoires bilingues comme
BOYER, SOBRINO ou KRAMER.

Deux contributions complètent ces exposés

— M. BIERBACH compare le Furetière et le Dictionnaire de 1694 et elle observe
que, si ce dernier répond à l'idéal de la lexicographie humaniste au service du discours,
éloquence (prose) et poésie (vers), idéal d'éducation pour une bonne partie de l'élite
sociale d'alors, le Dictionnaire universel vise pour sa part des utilisateurs soucieux de
« parler de tout en connaissance de cause et avec justesse [...] et faire entendre sa pensée
par des termes convenables  ». Ainsi se distingueront, à la fin du XVIIe s., les modèles
des lexicographies « grammaticale  » et « philosophique  ».

— B. von GEMMINGEN, étudiant le «  dictionnaire à part  » de l'Académie, c'est-à-
dire le Dictionnaire des Arts et des Sciences de Thomas CORNEILLE, souligne ce qui
l'oppose au Dictionnaire de l'Usage dont il voudrait être le complément, et les
caractéristiques qui le distinguent du Richelet et du Furetière, et elle conclut  : «  on

213 pouvait considérer Th. Corneille comme l'un des derniers grands compilateurs du savoir
transmis par l'histoire  ».

— A. LEHMANN examine divers aspects techniques de la première édition. Le
traitement de la phraséologie offre un grand intérët par le nombre des relevés et par les
innovations de présentation  : « L'Académie, en 1694, pose et règle, d'une manière qui
peut paraître sophistiquée, le problème du rapport entre l'exemple et la phraséologie,
problème encore mal résolu dans la lexicographie actuelle  ».

— Fr. MAZIÈRE analyse la construction des articles et les choix théoriques et
techniques que cela implique. Ainsi, « en construisant l'article de dictionnaire autour
d'unités d'usage, de configurations, l'Académie, beaucoup plus sûrement qu'avec le
choix des mots, fixe la langue en une synchronie de référence  ».

— J. PINCHON dresse un inventaire de la terminologie verbale et en illustre les
emplois. L'Académie a usé « d'une terminologie restreinte qu'elle s'est efforcée de
définir » et « l'ensemble des verbes est plutôt bien traité  ».

— P. SWIGGERS fait le bilan de l'apport de MEZERAY à l'orthographe. Il montre
que ses choix aboutissent à une orthographe de compromis qui ont pu fonctionner grâce
«  au contrôle social, aux mains d'un groupe restreint, sur la langue écrite, et par
l'idéologie véhiculée par cc groupe  ».

— J. ABÉLARD analyse la définition d'illustration placée à la suite de la famille
Lustre, traitement qui peut surprendre  : si le travail des définitions-descriptions est « clair
et homogène  », il est aussi sélectif « puisqu'il ne retient qu'une seule signification [...]
alors qu'à l'époque les rédacteurs du dictionnaire disposaient de deux autres acceptions
que ne pouvait ignorer l'honnête homme du XVII` s.  ».

2. De la deuxième édition (1710) à la huitième édition (1878)

Traitant de 1;4cadémie u greffier de l 'usage  », A. GOOSSE constate que la
Compagnie a fortement amendé certaines de ses options de 1694, notamment ses
limitations en matière de choix lexicaux (elle se montre même plus libérale que certains
de ses membres). Sans doute pouvait-elle être le « greffier du bon usage  », titre qu'elle
revendique dans ses préfaces, mais « pour qu'elle le soit pleinement, il ne faudrait guère
que trouver à la norme des bases objectives fondée sur l'observation et non sur des
impressions. C'est, naturellement, plus facile à dire qu'à faire  ».

— D. BOUVEROT éclaire les notions de mots nouveaux et de vocabulaires
.spéciaux dans l'Académie et en prend pour exemples le vocabulaire de l'art et celui de la
médecine dont elle a observé la progression d'édition en cdition. Elle en dresse un bilan
critique très significatif en s'aidant de nombreux répertoires de cette période, dont le
Complément de l'Académie de 1842.

— P. RÉZEAU étudie la place des variétés populaires et géographiques en en
suivant le mouvement à travers les différentes éditions jusqu'à la 9`, la plus ouverte. Il
constate que certains mots has ou populaires « montent  », «  (re)descendent  »,
« oscillent  » ou font de « fausses sorties  ». Pour les mots régionaux, le dictionnaire «  a
tenu en lisière ces richesses de notre patrimoine  » de la 1" à la 8` édition, grâce à des
indicateurs, leur traitement dans ]a 9` est différent. S'il relève encore des régionalismes
cachés, il se réjouit de cette « avancée significative vers une meilleure reconnaissance
des usages et des marges du français  ».

—Pour traiter du statut des exemples dans le dictionnaire de l'Académie a et ses
entours  » aux XVII !` et XIX` s., J.-Ph. SAINT-GÉRAND fonde ses observations sur les 5`
et 6` éditions et sur de nombreuses références métalcxicographiques de l'époque. « Bon
révélateur de la difficulté de faire rouvre cohérente de lexicographie dans la première
moitié du XIX`  », leur étude confirme l'opposition entre citations qui illustrent « une
valeur culturelle —une pensée et une pratique sociale de la langue —dépendant d'une

214
situation historique  », et exemples forgés qui sont Ics « meilleurs instruments auxiliaires
d'acculturation àdes valeurs éternelles  ».

— J.-Cl. CHEVALIER consacre son intervention à la place de la grammaire dans
la première édition. Si les académiciens, en affichant la solidarité de la grammaire et de
la rhétorique, sont plus proches des auteurs de Remarques à la mode depuis VAUGELAS
que de la Grammaire générale, « leur Dictionnaire tout entier constitue par fragments,
par regroupements locaux, une grammaire beaucoup plus élaborée  ». 11 montre que le
travail académique se présente à la fois « comme l'aboutissement d'un travail séculaire
sur le discours  » et, sur de nombreux points, comme le devancier des conceptions de la
linguistique moderne.

Des travaux, récents ou en cours, sont présentés successivement

T. R. WOOLDRIDGE développe le Projet d'informatisation des huit éditions du
Dictionnaire de l'Académie en collaboration avec divers spécialistes français et
étrangers ; N. CATACII fait la description du Dictionnaire historique de l'Orthographe
française réalisé sous sa direction au CNRS et paru depuis peu ; B. QUEMADA annonce
la publication d'une édition commentée de l'ensemble des Préfaces du Dictionnaire de
l'Académie réalisée sous sa direction par un groupe de chercheurs de son séminaire à
l'École Pratique des Hautes Études.

Des contributions écrites complètent les exposés précédents

— Ch. WIONNET revient sur les formules lexicographiques qui opposent
l'Académie au Furetière et au Trévoux pour conclure que « même si l'Académie est
critiquée, tous les dictionnaires qui paraissent après 1694 se réferent à elle. Son "autorité"
— le terme apparaît sans cesse —, est reconnue  ».

— Ch. MULLER, traitant des Horizons du dictionnaire, constate que, pendant
longtemps, le répertoire académique « n'échappe pas aux contraintes locales et
temporelles de sa naissance. La définition des réalités supranationales et de leurs
mutations peut ignorer ]es contingences locales  » , mais les dernières éditions, et
singulièrement la 9e, rehaussent « les définitions purement sémantiques, désincarnées,
intemporelles, par quelques touches de réalité concrète  ».

— H. WALTER rappelle que les questions relatives à la prononciation ont peu
retenu l'attention des académiciens, « contraste frappant avec l'intérêt porté à la langue
écrite  ». Les rares indications sont presque toujours subordonnées à la forme graphique
des mots (longueur vocalique, couples ai/oi, -il-/-fille-, par ex.).

—Les marques d'usage fonctionnelles examinées par L. DAGENAIS, comme
surtout, spécialement, n'est ... guère ... que, « signalent l'emploi privilégié d'un lexème
dans une situation donnée ou désignent un objet de prédilection dans une champ
d'activité, un registre particulier, un genre textuel...  » et marquent dans la 8` édition les
« caprices de l'usage  ».

—Pour sa part, J. PRUVOST rappelle le « double travail  » de l'Académie au XIXe
s. : mener de front le Dictionnaire historique et le Dictionnaire de l'Usage. Il retrace tes
péripéties du Dictionnaire historique de  !a langue française, de 1835 à son terme en
1894, à la fin de la lettre A, et fait apparaître que ce projet avorté a désarmé les tenants
d'une réforme du dictionnaire académique visant à y inclure des citations, et permis ainsi
«  au dictionnaire de l'usage de ne pas ctre altéré  ».

3. La lexicographie institutionnelle et le Dictionnaire de l'Académie

L'adresse du Président de l'Accademia della Crusca, G. NENCIONI, ayant rappelé
les liens historiques des deux académies, S. PARODI s'attache à décrire l'activité de

l'académie florentine au tournant de la crise de la langue italienne aux XVllle-XIX` s.,

activité qui s'est poursuivie jusqu'en 1923 où elle a été arrêtée par un nouveau pouvoir
centralisateur.

215
— P. ALVAREZ DE MIRANDA relève les dettes du Diccionario de Autoridades
envers la lexicographie française des XVIIe et XVIIIe s. et trace un tableau de l'activité
de la Real Academia Espanola en mettant en évidence les parallélismes et les
divergences des oeuvres des deux institutions.

— T. COWIE s'attache à la lexicographie puriste anglo-saxonne des XVIIe et
XVIIle, en particulier au dictionnaire général et normatif de S. JOHNSON qui s'inscrit
dans le mouvement idéologique parti de la Crusca et de ]'Académie française. Faute
d'une académie anglaise, JOHNSON fait appel à un vaste ensemble de citations littéraires,
ce qui devait susciter bien des polémiques au sein de la Compagnie française.

— Fr. J. IiAUSMANN traite de la lexicographie institutionnelle en Allemagne du
XVIle au XLYe s. Il souligne la profonde influence de la lexicographie française, surtout
académique, sur les projets de diverses académies allemandes aux XVIIIe et XIXe s., à la
suite des propositions de LEIBNIZ en particulier. N'ayant pu « dépasser les projets et les
palabres  », la dictionnairique de l'allemand n'a guère connu de réalisations satisfaisantes
en dehors du répertoire d'ADELÜNG. Le contraste entre le Littré et le Grimm, deux
entreprises contemporaines, est frappant.

— Pour terminer, J. MALAGA CASTELEIRO dresse un tableau de la lexicographie
lusitanienne en portant une attention particulière au Diccionario da Lingoa Portugeza de
l'Académie des Sciences qu'il tient pour « un modèle de technique lexicographique [...]
qui continue d'être valide et innovateur en plusieurs aspects » mais dont seul le t. I (A)
parut en 1793.

Deux contributions écrites complètent ces exposés

— S. VARVAZZO BIENSAN rappelle la situation du russe au début du XVIIIe s. et
le mandat confié à 1 Académie impériale de Russie fondée en 1783. Elle décrit le travail
lexicographique accompli sur les traces de son modèle parisien. Le Dictionnaire de
l'Académie de Russie, achevé en dix ans, a servi depuis de référence à tous les
lexicographes du russe.

— T. CABRÉ CASTELLVI fait part des projets de l'Institut d'Estudis Catalans,
véritable académie de la langue catalane, « fondé au début du XXe s. pour traiter les
aspects académiques et la codification (normalisation) de la langue catalane  » et qui
travaille aujoûrd'hui avec les moyens les plus modernes.

4. Dictionnaires institutionnels en cours ou en projet

M. DRUON donne de précieuses informations sur la réalisation de la neuvième
édition de l'Académie à laquelle il collabore depuis 1972 et dont il assume la
responsabilité depuis 1985 en qualité de Secrétaire perpétuel. Aux éléments qu'il avait
fourni dans la Préface (1986) et l'Avertissement (1992), il ajoute des précisions sur les
méthodes de travail, les modifications introduites (étymologie, classement des
acceptions, néologismes, marques stylistiques, mots de la francophonie et mots
étrangers); ainsi que sur les nouvelles formules de publication par fascicules.

— A la suite, B. QUEMADA présente le Dictionnaire de la langue du 19e et du 10e
siècle élaboré à l'Institut National de la Langue française (INALF du CNRS), première
réalisation du "Trésor de la Langue Française" dont le 16e et dernier tome vient de
paraître. Dictionnaire institutionnel, extensif, descriptif, sémasiologique, culturel ; il
répond à des exigences linguistiques et philologiques (grâce à l'informatique, il a disposé
de la plus importante documentation originale jamais réunie), et de plus, l'ensemble des
rubriques diachroniques constituent un véritable « dictionnaire historique  ». Des
recherches en cours visent à l'homogénéiser (sa publication s'est étendue sur 24 ans) et à
l'adapter en dictionnaire informatisé.

—Faisant suite à l'exposé précédent, R. MARTIN présente les travaux de 1 INALF
d'intérët lexicologique et lexicographique  : développement de bases de données

216
textuelles, informatisation du TLF, Dictionnaire du moyen français (1350-I 500). Grâce à
une base textuelle informatisée et des dépouillements complémentaires, la première étape
de ce dernier projet vise la réalisation de lexiques d'auteurs, de genres et de domaines
spéciaux dont plusieurs paraîtront en 1995.

— En Italie, l'Opera del vocabolario de Florence a repris en 1960 l'activité
lexicographique de La Crusca.

G. BELTRAMI présente les travaux pour l'élaboration du Tesoro della Lingua
Italiana delle Origini dont il a la charge depuis 1992. Ce Centre d'études du CNR réalise
le dépouillement informatique des textes imprimés, écrits avant 1375 (les documents
toscans représentent 80 à 90 % de l'ensemble, les floren±ins environ la moitié). Une
grande attention est portée à l'exhaustivité des relevés et à leur qualité philologique, ce
qui a exigé de nombreuses nouvelles éditions. Ici encore ]'ordinateur a permis d'établir
des répertoires lexicaux des oeuvres dépouillées.

— La communication de T. BEMBOW présente la réalisation lexicographique
institutionnelle européenne la plus techniquement avancée, l'Oxford English Dictionary,
oeuvre de la Philological Society entreprise en 1&58. Premier grand dictionnaire
diachronique paru en Europe au XXe s., une 2e édition (1989) propose une version sur
CD-Rom, et dès 1993, la publication d'une 3e a été décidée pour 2005 et il se peut
qu'elle ne soit pas publiée sur papier. De précieuses informations concernent les
modifications envisagées pour une révision générale du texte et les additions prévues.

— Pour parler de la situation de la lexicographie allemande, Fr. J. HAUSMANN
décrit d'abord celle de la dictionnairique commerciale où domine le Duden, puis il passe
en revue diverses institutions, comme l'Institut de la langue allemande (Mannheim), la
Société de la langue allemande (Wiesbaden), l'Académie de Darmstadt, et constate que
leur activité lexicographique est très réduite. C'est à l'Académie des Sciences de Berlin-
Est que parut le premier grand dictionnaire allemand du XXe s. (1961-1977), ouvrage
remarquable, mais une dérive idéologique a nui à sa reconnaissance par l'Ouest. Quant
aux Académies de Berlin et de Gbttingen qui travaillent depuis 1965 à une nouvelle
édition du grand dictionnaire des frcres Grimm (1861-1961), au rythme actuel, la lettre A
serait terminée vers 2040. Et de conclure  : «  la lexicographie institutionnelle allemande
est sous-développée  ».

— J. MALAGA CASTELEIRO présente les travaux en cours pour le Dictionnaire
académique de la langue portugaise .Après avoir tenté de réaliser un dictionnaire en 6
volumes, abandonné en 1976 à la lettre A, l'Academia dos Ciencias de Lisboa élabore
depuis 1988 un nouveau Dictionnaire général du portugais contemporain (XIXe-XXe s.)
en 2 vol. Destiné au grand public, sa nomenclature de 60.000 vedettes accueillera des
néologismes et des mots usuels au Brésil ou dans les pays africains lusophones. La
plupart des citations proviennent d'un corpus de la langue contemporaine réuni à
l'Université de Lisbonne.

— En Espagne, l'informatisation atransformé le travail de l'Académie que décrit
R. RODRIGUEZ MARIN. Les efforts portent à la fois sur la révision et l'actualisation du
Dictionnaire de la langue espagnole (dit de l'Usage) né au XVIIIe s., et sur la rédaction
du Dictionnaire historique, souvent reprise, et qui est arrivée aujourd'hui au t. 3.
L'Académie envisage diverses modifications, comme multiplier la présence de
« provincialismes  » américains, par exemple, grâce à la communication électronique
panhispanique établie avec le réseau des Académies américaines.

Pour terminer, le volume rend compte du débat animé entre M. DRUON et les
participants sur la validité du néologisme dangerosité, auquel J.-M. ZEMB s'est associé
en rédigeant une note éclairante.

K. BALDINGER présente les conclusions du colloque dont il souligne la qualité et
la richesse. II établit un rapprochement avec le colloque de Strasbourg de 1957 « qui a

217 préparé le terrain pour le TLF  », et se réjouit d'avoir participé àcelui-ci, peu après la
parution du dernier tome du Trésor qu'il tient pour «  le plus grand et le plus substantiel
dictionnaire français qui ait jamais vu le jour  ». Il insiste pour terminer sur l'importance
de l'ceuvre académique. Fort de son expérience au FEW, il souhaite en particulier que se
développent les recherches sur l'analyse historique, linguistique et sémiotique des
dictionnaires anciens, tant généraux que spécialisés.

Isabelle WARNESSON

Paris




Annie BECQUER, Bernard CERQUIGLINI, Nicole CHOLEWICA, Martine
COUTIER, Josette FRÉCHER, Marie-Josèphe MATHIEU, CNRS-INaLF,
Femme, j'écris ton nom... Guide d'aide à la féminisation des noms de métiers,
titres, grades et fonctions. Préface de Lionel JOSPIN. Paris, La Documentation
française, 1999, 124 p.

La Documentation Française vient de publier à la fin du premier semestre de
1999 un lexique spécialisé, celui de la dénomination humaine professionnelle en français,
précédé d'un important appareil explicatif de la méthodologie employée pour sa
constitution. Établi par l'Institut National de la Langue Française (INaLF-CNRS), il
s'inscrit dans le mouvement actuel de l'usage linguistique de la dénomination féminine
de la femme, activé en 1997 par les prises de position sur ce point des ministres
féminines du gouvernement constitué en début d'année, soutenu par les déclarations tant
du président de la République que du Premier ministre, mis en auvre dans les médias,
mais combattu par l'Académie française qui est restée sur les positions qu'elle avait
prises, en 1984, pour la dénomination de la femme au masculin, lors des travaux de la
Commission de terminologie du ministère Roudy.

L'ouvrage est destiné à un lazge public. Le titre, Femme, j'écris ton nom, dont les
connotations valorisantes suggèrent, au souvenir du poème d'Éluard, la libération, peut-
on dire, de la dénomination féminine exclue dans la deuxième moitié du XX` siècle de
l'usage normé, cerne en méme temps très exactement le sujet  : la promotion de l'écriture
des noms identificateurs de femmes dans les textes. Il donne en même temps la touche
émotionnelle qui en fait caractérise toujours le sujet de l'identité de la personne, ce qui
doit rappeler aux linguistes comme aux non spécialistes que l'effort principal en la
matière est de tendre au mieux à l'objectivité, sans que l'on puisse échapper au fait que
l'on travaille sur ce qui touche toute personne en sa subjectivité, son nom.

Mais avant de passer à l'étude scientifique, l'ouvrage donne sa dimension
politique à la question, le nom étant la représentation sociale de la personne, sa
reconnaissance à l'intérieur d'une société organisée  : la préface de Lionel Jospin,
Premier ministre, synthétise les consensus tout comme les réserves exprimées sur le
sujet, tout en rattachant celui-ci à la place constitutionnelle qu'il entend donner aux
Françaises et qui a été concrétisée par la révision de la Constitution relative à l'égalité
entre les hommes et les femmes, votée le 28 juin 1999.

Le travail qui suit ne peut que bénéficier auprès du public de la réputation de
rigueur scientifique accordée au CNRS. Il commence par l'observation en diachronie de
la dénomination féminine, basée sur un corpus d'une richesse remarquable, et qui montre
le caractère continu du fonctionnement du dédoublement en genre en français depuis les
origines, en même temps qu'il rappelle les influences sociologiques qui affectent dans un

218
certain nombre de cas sa sémantique, L'observation de l'usage lexical contemporain est
tout aussi riche et tout aussi représentatif du phénomène d'alternance systématique en
genre de la dénomination humaine. Un regret, c'est l'oubli, dans la bibliographie, du
Dictionnaire de l'Académie de 1932-1935, pourtant abondamment cité p. 35, oubli que

Maurice DRUON, de l'Académie française, n'a pas manqué de relever dans un article
violemment critique paru cet été.

L'ouvrage se veut à juste titre un "guide d'aide", incitatif sans doute, mais non
pas une nomenclature normative, la seule norme respectée et largement expliquée étant
celle des règles générales de dédoublement en genre observables pour l'adjectif et le

substantif désignant l'animé humain en français. On notera cependant que la lecture du
chapitre sur les Règles de féminisation paraîtra sûrement rébarbative aux non
grammairiens. Mais on se rend compte plus loin que les précisions données sont
indispensables  :elles permettent dans le lexique établi, partie principale de l'ouvrage, les
renvois explicatifs nécessaires en cas de difficultés morphologiques (qui sont rares, il
faut le rappeler). Peut-être cependant eût-il été bon d'ajouter pour les non spécialistes
une synthèse donnant quelques principes simples, en particulier pour les altemances en
eur/eure, eur/euse, teur/frite, sur lesquelles on bute pour un certain nombre de
dénominations courantes.

L'étude des objections les plus fréquentes à l'emploi du féminin fait efficacement
justice du stéréotype du féminin-machine. Au bénéfice des parlementaires féminines et
de toute femme chargée d'un rapport, on peut ajouter à la liste des masculins dans le
même cas, et qui, en fait, dénombrés dans un dictionnaire, sont des centaines, le
rapporteur, qui est un instrument de mesure souvent en plastique, lorsqu'il ne s'agit pas,
en d'autres lieux, d'un mouchard, ou cafteur. À ce propos, s'il est juste de faire place à
un développement sur la péjoration qui affecte souvent le féminin, il faut cependant
relativiser le phénomène  :une étude exhaustive du lexique humain dans Le Petit Robert
montre que si les féminins péjoratifs y sont en effet assez nombreux, d'une part les
masculins péjoratifs le sont aussi, d'autre part le pourcentage de ces féminins péjoratifs
est minime à l'intérieur de l'ensemble de la dénomination humaine.

Avant de discuter deux points de théorie, il faut ajouter que la qualité principale
du Guide de féminisation, très concrète, et qui constitue un avantage jusqu'ici inégalé
dans les publications françaises présentant l'altemance en genre, c'est l'écriture intégrale
des noms communs féminins en une liste aux 2 200 entrées. En effet, dans les
dictionnaires, la dénomination féminine n'apparaît en entrée que réduite à son suffixe,
accréditant l'idée que ce serait le féminin qui serait le seul terme suffixé, alors que les
alternances par uni~ue suppression addition de —e (qui n'est pas un suffixe) sont en fait
une petite minorité , et même dans ce cas les noms concernés sont sauf exceptions des
compositions de radical+suffixe, comme employé/employée, radical emploi, suffixes
é/ée. De même dans les grammaires scolaires, suivant la méthodologie traditionnelle, qui
est celle de la "formation" du féminin, les formes féminines intégrales n'apparaissent que
dans quelques exemples initiaux, Ics exercices proposés y compris jusqu'à ces toutes
dernières années dans la quasi-totalité des ouvrages ne graphiant que le seul masculin.

Les listes proprement dites, pour un nombre de noms limité, heurteront les
habitudes dans le cas des professions et grades traditionnellement masculins jusqu'au
milieu de notre siècle, ce qui est affaire de sociologie et non de linguistique. La
réactivation des féminins virtuels sort certains masculins de leur figement sémantique

les listes proposent par exemple l'alternance marin/marin(e)  ;une introduction de marine

1 Cf. E. KHAZNADAR (1990)  : Le nom de la femme — Virtualisation idéologique et
réalité linguistique. Thèse de doctorat, Université de Toulouse-Le Mirail.

2 Cf. E. KHAZNADAR (1990), op. cit.

219 dans l'usage rappellerait l'origine adjective de marin tout en lui redonnant sa
signification  : "homme de la mer", en correspondance de marine, "femme de la mer".
Quoi qu'il en soit du sentiment linguistique de chacun, l'usage tranchera, et en particulier
pour les alternances eur/eure, eur/euse et leur/trice, dont la longue histoire, fort
intéressante, verra sans doute de nouveaux développements  : on en observe des
manifestations par exemple au Québec. La traduction linguistique de l'évolution sociale
par l'entrée des femmes dans la vie publique nous remet sur ce point dans la situation
morphologique foisonnante de l'ancien français à la recherche de paradigmes satisfaisant
le sentiment linguistique de l'époque, et qui produisit en particulier l'alternance en genre
de tous les adjectifs et participes latins invariables, l'invariabilité en genre ne paraissant
pas correspondre en français, sur ce point comme sur d'autres —ceci pour répondre à
certaines remarques conservatrices — à ce qu'on se plaît à appeler le génie de la langue.

Symptomatiquement intitulée Les difficultés, la deuxième partie du 3e chapitre, p.
35, aborde la question de ce que les tenants de la dénomination masculine pour la femme
appellent souvent "neutre", pour ne retenir, à juste titre, que le concept de
"neutralisation", grammaticale, qui ne pose pas de problcme dans le domaine de
l'inanimé (si ce n'est pour la bouteille à l'encre de l'accord avec les deux genres). Avant
d'examiner sur ce point la suite des explications du Guide, on remarquera que n'y est
qu'évoquée la question de la marque du genre. Or le concept du "masculin non marqué"
est ce qui fonde le raisonnement des adversaires de la dénomination professionnelle
féminine. Très rapidement, il faut dire que l'utilisation de ce concept structuraliste qui
sert toujours de base actuellement, par répétition, à nombre de grammaires scolaires,
n'est pas défendable à l'observation  : Jean DUBOIS lui-même, dans sa Grammaire
structurale de 1969, pose sans doute en premier le masculin comme "non marqué" pour
considérer en conscquence le fcminin comme "marqué", mais le tableau démonstratif
qu'il établit ensuite ne retient comme "non marqués" que des termes ne comportant
aucun élément permettant de leur attribuer un genre, grammatical ou naturel  :concierge,
l', aimable..., le postulat du "masculin non marqué" restant un postulat indémontré. Et en
fait, il existe bien en français toute une catégorie, très importante, de substantifs,
adjectifs, déterminants et substituts effectivement "non marqués" en genre  : ils ont une
forme unique pour les deux genres. Tout le reste, qui est la majorité des substantifs
animés humains et des adjectifs qualificatifs, alterne en genre ; on reconnaît donc
morphologiquement les masculins et les féminins, parce que justement ces féminins
existent, la règle quasiment exclusive étant, dans le domaine de l'animé humain, que le
masculin désigne l'homme, le féminin désigne ]a femme.

C'est pourquoi il est fort juste de dire, avec le Guide, que « files substantifs
animés humains) contiennent en général (...J une information relative au sexe de la
personne, et l'on peut se demander si le sexe est [...J neutralisé » (p. 37), pour répondre
tout de suite qu'il est tout à fait contestable que, sémantiquement, le sexe soit neutralisé,
ce qui est justement la raison du flottement sociolinguistique actuel. Et c'est encore
pourquoi il faut reconsidérer la notion d'emploi "générique" sans faire d'amalgame
conceptuel entre la propriété générique de termes comme siège, lequel peut être fauteuil,
chaise, etc., ou animal, substantif animé non humain non alternant, donc non marqué en
genre, qui peut ctre chatte, cheval ou même oiseau, et le nom homme, massivement
employé pour désigner l'humanité entière à l'intérieur d'une culture multimillénaire de
domination masculine, mais qui de toute manière, linguistiquement, alterne avec femme,
toutes les femmes étant tout autant mortelles que tous les hommes le sont. Alternance
intrinsèque marquant sémantiquement le sexe, alternance extrinsèque par le/la, marquant
grammaticalement le genre.

Sans chercher à extirper un usage généralisant du masculin de toute manière
largement implanté, parce que, en l'absence d'un véritable générique, il est commandé

220
parla loi d'économie repoussant les dédoublements systématiques, il faut s'interroger sur
la position catégorique de la Commission de terminologie sur laquelle s'aligne le Guide,
selon laquelle, dans la langue juridique et réglementaire, «  Un texte de loi, de décret,

d'arrété, qui traite génériquement de fonctions ou de titres, sera donc rédigé au
masculin, selon un usage que l'on peut qualifier de « républicain  »  » (p. 38), l'usage

"républicain" évoquant une République qui, jusqu'aux toutes dernières années du XXe
siècle, a comporté autant de femmes dans ses instances que de dénominations féminines
dans ses textes institutionnels. L'étape suivante du travail entamé par le Guide doit être
la réflexion sur ce que doit être un texte institutionnel assurant la visibilité des
citoyennes, et au minimum, pour commencer, la désambigüisation explicite des
masculins généralisants utilisés.

Quittant le domaine politique que la dénomination humaine, on le voit sans cesse,
ne peut éviter, il est intéressant de prendre en considération le terme même de
"féminisation". Il est jusqu'ici unanimement employé, tant dans toute la francophonie
qu'en France  : on "féminise" ou on ne "féminise" pas les textes ou le langage. Sans doute
l'action inchoative que le verbe signifie est-elle bien, ponctuellement, ce que l'on
accomplit en disant au féminin, pour désigner une femme, un nom de profession que l'on
aurait d'abord pensé au masculin selon l'usage normé précédent. Mais un discours
généralisant sur les hommes et les femmes où les unes comme les autres voient leur
dcnomination spécifique actualisée, ou un guide comme celui dont nous parlons, qui
étudie en général les correspondances masculin féminin, ne "féminisent" pas, ils
actualisent chaque genre au même titre, ils pratiquent l'alternance en genre qui
caractérise la dénomination humaine en français.

Le concept de "féminisation" correspond à celui de "formation du féminin" qui
est inculqué à tout francophone dans son apprentissage métalinguistique scolaire, faisant
méthodologiquement du masculin la seule donnée linguistique de base, et du féminin une
dérivation. On met en parallèle dans les ouvrages didactiques la "formation du pluriel",
qui est effectivement automatique et se réduit sauf exceptions à l'adjonction d'un —s,
avec une "formation du féminin" dont la règle tout autant générale serait l'adjonction
d'un —e. Et lorsqu'on veut développer la question, on se heurte à une multitude de
"règles" et contre-règles qui obscurcissent la question et sont d'ailleurs vues par tes
étrangers comme un élément du folklore français.

Les effets de ce conditionnement que nous avons tous subi se remarquent par
exemple à la page 10 du Guide lorsque les auteurs disent  : «  Du Xlle au XVI` s. on a ainsi
créé  : — à partir des masculins [tel et tel] des féminins [avec telle et telle finale] ...  » où
l'idée discutable est la "création" du féminin à partir du masculin, alors que l'on peut
observer dans l'ancienne langue des évolutions phonétiques parallèles, à partir du latin,
de chacun des genres, se combinant avec des ajustements analogiques, dans ce langage
brut en marche vers un équilibrage paradigmatique où tantôt la forme masculine influe
sur la forme féminine, où souvent la forme féminine réajuste la forme masculine plus
instable phonétiquement (ex. : marchant/marchande — cf. A. GREIMAS, Dictionnaire de
l'ancien français. Paris, Larousse, 1992). Le mouvement ne sera freiné qu'avec la
recherche d'une norme à partir de ce XVI` siècle des premières grammaires du français3.

3 Cf. E. ICHAZNADAR (1990), op. cit. et aussi E. ICHAZNADAR (1998)  : Lu
suffixation du masculin et du féminin dans l'alternance en genre en français  : de la
réalité contemporaine et de quelques vieilles lunes. Communication au XXII`

Congrès international de Linguistique et Philologie romanes, Université libre de
Bruxelles, 23-29 juillet 1998.

221 Orles enfants francophones possèdent au départ, avant qu'on ne les conditionne à
la "formation" de ce féminin insaisissable, un stock mental d'alternances qu'ils
apprennent progressivement, de la même manière qu'un jeune anglophone assimile les
formes différentes des verbes irréguliers. Stock lexical qu'un étranger en apprentissage
acquiert sans problème par coeur. L'esprit logique de l'enfant gagnerait beaucoup à
observer la langue, qu'il connaît, pour "re-connaître" ses données avant de les classer. Et
il faut noter en ce sens que notre Guide de 'féminisation" féminise certes quelques
masculins dont la correspondance au féminin se heurte à un obstacle morphologique
(comme le/la proviseur et non pas proviseuse parce qu'il n'y a pas de verbe proviser), et,
pour tout le reste, ne "féminise" rien, mais fait fonctionner sans problèmes les
paradigmes d'alternance établis avec certitude à la suite de la large collecte de données
linguistiques qui a d'abord été réalisée.

La dénomination humaine méritait une étude de qualité. Nous en disposons
maintenant avec le Guide d'aide à la féminisation des noms de métiers, titres, grades et
jonctions. L'enjeu, la représentation linguistique, et donc sociale, de la femme, est
d'importance. L'usage s'établit, peut-on dire, par l'usage. La publication d'un ouvrage
présentant les meilleures garanties scientifiques, à l'intérieur duquel l'usage du féminin
est systématiquement mis en oeuvre, est un apport de poids. Intéressant d'abord pour le
grand public, il est d'autre part à même de dynamiser en France une réflexion
universitaire sur le genre qui jusqu'ici, il faut le dire, a piétiné. L'attente de nouveaux
développements tant par l'équipe de l'INaLF que par d'autres groupes de recherche, et
l'attente de l'implantation de plus en plus solide du nom de la femme dans le langage de
tous les jours, est stimulante. Dans le refus d'une uniformisation appauvrissante, et
d'ailleurs impossible parce que l'alternance adjective est ferme, et que les noms de
métiers sont pour la plupart des adjectifs substantivés, nous observerons avec intérêt la
vie commune du masculin et du féminin français, ici et là orageuse jusqu'à nos jours,
avec ses chances pour une nouvelle harmonisation.

Edwige KHAZNADAR

UMR 5610 — ERSS

Université de Toulouse-Le Mirail —CNRS




Dictionnaire du français, sous la direction de J. REY-DEBOVE. Paris, Le
Robert et CLE International, 1999, 1 volume, 1232 p.

La parution du Dictionnaire du français est un évènement marquant à un double
titre. En France, aucun dictionnaire monolingue pour apprenants étrangers n'a été publié
depuis 1979; date de parution du Dictionnaire du jrançais langue étrangère niveau 2
(Larousse). A la différence des pays anglo-saxons où il est bien représenté, ce genre de
dictionnaire semblait, en France, voué à l'abandon. D'autre part, le Dictionnaire du
français (désormais D.F.) est une oeuvre originale, qui ne dérive d'aucun autre
dictionnaire existant. Ce fait mérite d'être souligné dans la situation actuelle de la
lexicographie française dominée par une logique commerciale au détriment d'une
politique de création.

Destiné à un public d'adolescents et d'adultes, le D.F. est un ouvrage en un
volume, de présentation claire et agréable, sans autres illustrations que les cartes de la
France et de la francophonie. Sa nomenclature est relativement étendue (22.000 entrées)
et les annexes d'une centaine de pages réunissent des documents de nature linguistique

222 (telle une liste des sigles courants) et de nature culturelle (telle une chronologie de
l'histoire de la France). Conçu et dirigé par Josette REY-DEBOVE, le D.F. repose sur des
choix cohérents en rapport avec les besoins spécifiques du public auquel il s'adresse.
Visant à favoriser l'acquisition de la langue familière, écrite et orale, il met l'accent sur
l'emploi des mots en discours et sur les données grammaticales (essentielles pour des
locuteurs n'ayant pas de connaissance intériorisée du français).

Le D.F. se présente avec les caractéristiques lexicographiques suivantes

Trois types d'entrées

La nomenclature est formée de trois types d'unités dont la différence de statut
linguistique est mise en valeur par le jeu des couleurs.

1. Les noms propres (en majuscules noires). Peu nombreux (environ 350), ils sont
intégrés pour des raisons linguistiques — et non encyclopédiques — en raison de la
différence de prononciation et/ou de graphie qu'ils présentent par rapport au nom propre
d'origine (Faust, Londres) ou d'une difficulté particulière de prononciation (Rouen).

2. Les formes du discours (en minuscules bleues). Certaines formes fléchies peuvent
figurer à la nomenclature, ce qui en facilite l'accès (pour le verbe faire  :faisant, fait,
fasse, fera, fit, font).

3. Les mots du lexique (en majuscules bleues). Compte tenu des tendances
morphologiques du français actuel, ils comprennent des sigles (accompagnés de leur
prononciation et de leur forme complète), des mots tronqués et une partie des syntagmes
figés (les autres étant traités dans le corps de l'article).

La sélection du lexique centrée sur les « mots courants de la conversation et de la
presse » répond aux besoins langagiers tels qu'ils se manifestent dans dcs situations
ordinaires de communication écrite et orale. Il y a donc une plus forte proportion de mots
du registre familier que de mots du registre recherché, un nombre réduit de mots
techniques (trithérapie), quelques mots de la francophonie (pousser).

Un classement des mots et des acceptions selon la fréquence et l'importance

Une des innovations du D.F. consiste à signaler (par une flèche bleue) les mots et
les acceptions les plus utilisés.

Cette procédure de classement repose sur plusieurs critères. Aux critères
statistiques de fréquence et de répartition se combine le critère de l'importance défini en
ces termes dans l'Avant propos par Josette REY-DEBOVE  : « est important un mot dont
on ne peut se passer dans la vie quotidienne, ou pour comprendre, ou pour s'exprimer » .
Cette notion est particulièrement utile lorsque des mots d'une fréquence faible n'ont pas
de synonymes  : ainsi fauteuil ou fascisme seront jugés « importants  » parce qu'ils
correspondent aux nécessités de certaines situations de communication mais non faucon
ou faucille. Ce critère original, qui n'est pas celui de la disponibilité pratiqué dans
L'Élaboration du Français fondamental, suppose un choix implicite des besoins
langagiers de la vie quotidienne qui relèvent autant d'une évaluation de type
sociologique (nature et thème des entretiens) que linguistique (situations de discours).

Un tel classement présente un réel intérêt. Sur le plan linguistique, on constate
qu'à l'intérieur d'une série donnée, les mots n'ont pas le même profil  :dans les séries
dérivationnelles, l'adverbe est souvent plus utilisé que le nom (fatalement par rapport à
jatalite), l'adjectif peut être plus fréquent que le verbe ou le nom (fascinant par rapport à
fasciner et fascination) et dans les séries synonymiques, les différences sont sensibles,
non seulement en raison des différences de registre (P-Y et procès-verbal) mais
également en raison de la fréquence de l'usage. Sur le plan pédagogique, le classement
des mots par fréquence invite l'utilisateur du dictionnaire à acquérir tel mot avant tel

223 autre et à employer celui-ci plutôt que celui-là. Sa production linguistique en sera rendue
plus homogène.

Des données morphosyntaxiques nombreuses et explicites

Dans le cadre de la microstructure, un programme d'informations systématique
concerne la morphologie et la syntaxe. Ainsi le D.F. rend compte de la sous-
catégorisation des noms communs en noms comptables et noms non-comptables. Il
précise après chaque entrée ou acception l'article approprié à la catégorie du nom  :une
faute (comptable, article indéfini), la fatigue (non-comptable, article défini), l'huile
(«  liquide  », non-comptable) vs une huile («  personnage important  », comptable). Cette
information est transmise par le seul jeu des articles sans recours au métalangage
linguistique, les exemples se chargeant de montrer les conditions d'apparition de l'article
partitif et le rôle de la détermination en discours (pour fatigue  : Je suis envahi d'une
grande fatigue). De même, les comportements syntaxiques sont systématiquement
indiqués  :place de l'adjectif épithète par rapport au nom, constructions des verbes mises
en relation avec les sens, prépositions requises.

L'accès au sens  :définitions, renvois synonymiques et faux-amis

Bien que l'exemple ait un rôle essentiel dans la stratégie d'apprentissage du D.F.,
l'analyse sémantique n'est cependant pas sacrifiée. Grâce à un travail de reformulation
des définitions (dont le Robert des Jeunes avait donné l'exemple), le D.F. propose des
définitions longues et redondantes qui utilisent dans la mesure du possible des mots
fréquents. De plus, les renvois synonymiques sont nombreux. L'accès au sens exact du
mot s'appuie aussi sur la présence de faux-amis. Ceux-ci servent à mettre en garde les
apprenants non francophones contre des rapprochements abusifs qu'ils seraient tentés de
faire avec leur propre langue ou d'autres langues (fatal n'a pas le même sens que le mot
allemand fatal).

Le rôle prépondérant des exemples

Les exemples sont la pièce maîtresse du dispositif pédagogique et
lexicographique du D.F. Ils sont nombreux, presents dans chaque article (y compris pour
les noms propres) et leur forme est toujours celle d'une phrase. Ce choix est
particulièrement adapté à la spécificité du public auquel s'adresse le D.F. car seules des
phrases complètes peuvent favoriser l'encodage.

Le D.F. exploite la polyvalence de l'exemple lexicographique. Les informations
linguistiques sont d'ordre morphologique (pour un verbe, les exemples présentent un
grand nombre de formes verbales différentes), syntaxique, sémantique, discursif,
situationnel. Elles peuvent aussi comporter des indications phonétiques, fait plus rare en
lexicographie, le D.F. affirmant par là l'importance qu'il accorde à l'oral.

Entièrement originaux, les exemples du D.F. ont été élaborés pour des apprenants
non francophones. Ce sont des phrases prêtes à l'emploi, dont les modalités variées
(assertives, interrogatives, exclamatives) reflètent la variété des échanges discursifs. Ces
échantillons du discours sont des phrases « attendues  » (selon ]es termes de Josette 1tEY-
DEBOVE), c'est-à-dire des phrases qui viennent naturellement à l'esprit dans les
situations quotidiennes de communication. Elles restituent l'univers culturel de la
langue-cible, élément indispensable à la situation d'apprentissage d'une langue étrangère.

La redondance à tous les niveaux

Le D.F. fait jouer la redondance à tous les niveaux. Sur le plan linguistique, il
utilise très peu d'abréviations. Sur le plan lexicographique, l'information se répète et se
recouvre d'un endroit à l'autre. Ainsi les données syntaxiques apparaissent de façon

224
ponctuelle (après l'entrée, dans les exemples, dans les remarques en fin d'article) et de
façon synthétique (en tableaux encadrés) ; les sigles sont donnés à la macrostructure,
dans les exemples et repris de façon élargie dans les annexes ; les formes fléchies
apparaissent à la nomenclature, dans les exemples-phrases, voire dans des remarques, et
répétées dans les tableaux des conjugaisons dans les annexes. Toutes les ressources des
structures textuelles du dictionnaire (macrostructure, microstructure, paratexte) sont
exploitées et tous les moyens d'accès à l'information favorisés.

Les critiques que l'on peut formuler à l'égard du D.F. portent sur deux points.
D'une part, l'application du critère de la fréquence à l'échelle d'une nomenclature de
22.000 entrées est délicate et repose, en grande partie, sur la notion de fréquence
intuitive. Mais comment l'éviter  ? Quant à l'ordre d'importance, il peut étre parfois
soumis à contestations (pourquoi une flèche d'importance à pintade et non à faisan  ?).
D'autre part, la description contrastive reste superficielle. Afin de contenter un public
varié dont la langue maternelle est différente, le D.F. signale les faux-amis dans quatorze
langues. Cette multiplicité de langues qui répond à des impératifs commerciaux
compromet quelque peu l'intérêt de l'approche contrastive  ;non ciblée, elle ne peut que
répondre partiellement aux attentes d'un public étranger.

En dépit de ces réserves qui ne remettent pas en cause ces options mais leur mise
en pratique, le D.F. constitue un remarquable outil d'apprentissage du français vivant
actuel. Par-delà le public visé, il pourrait rendre service à des locuteurs francophones par
la qualité et la simplicité de ses définitions, la richesse de ses descriptions grammaticales
(ainsi le tableau des pronoms relatifs recense toutes les prépositions qui se combinent
avec ce pronom) et la pertinence de ses remarques sur l'usage.

Par ses innovations au plan de la macrostructure (diversifiée et hiérarchisée) et
par l'importance accordée à la grammaire, à l'exemplification, à la redondance et à la
complcmentarité des structures textuelles du dictionnaire, le D.F. contribue au
renouvellement de la lexicographie d'apprentissage.


Alise LEHMANN

Université de Picardie

UMR CNRS 7597 « Histoire des théories linguistiques  »