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Comptes rendus

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  • ISBN: 978-2-8124-0474-0
  • ISSN: 2262-0346
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-8124-4326-8.p.0233
  • Éditeur: Classiques Garnier
  • Date de parution: 27/08/2012
  • Périodicité: Semestrielle
  • Langue: Français
Accès libre
Support: Numérique
233
COMPTES RENDUS



Dany AMIOT, L'antériorité temporelle dans la préfixation en
français. Lille, P.U. du Septentrion, 1997.


Dany AMIOT a publié aux Presses universitaires du Septentrion un livre
extrêmement instructif. Sous le titre L'antériorité temporelle dans [a préfixation en
français, elle présente une analyse systématique et révélatrice des mots construits en
français avec les préfixes pré-, avant-, anté- et pro-. En effet, au royaume de la
linguistique, la morphologie n'a occupé longtemps qu'une position marginale, ou
moindre encore, face à la syntaxe, la phonologie, la sémantique. Et dans le cas o~7 la
morphologie est identifiée comme une composante à part entière de la grammaire des
langues naturelles, les phénomènes de préfixation font figure de "parent pauvre" face à
d'autres, considérés comme plus prototypiques (la suffixation), plus problématiques (la
composition), plus exotiques (l'apophonie), ou plus rares (l'infixation). Deux raisons en
particulier ont été invoquées pour mettre en doute la spécificité même de ]a préfixation

a) l'apparente identité de formes préfixées avec des formes de prépositions
(l'avant-guerre et avant la guerre, un sous-main et sous la main) a conduit à voir là des
faits de composition, eux-mêmes éventuellement analysés comme des faits de syntaxe ;

b) l'apparente simplicité du rapport sémantique entre unité lexicale de base et
unité lexicale préfixée, déduite du fait (inexact) que les préfixes seraient sans pouvoir
catégorisateur  :les phénomènes de préfixation se limiteraient à construire un adjectif à
partir d'un adjectif (impur, pur), un nom à partir d'un nom (anti-héros, héros) ou un verbe à
partir d'un verbe (refaire, défaire, faire).

La préfixation, une fois rescapée des tentatives traditionnelles d'annihilation,
devient moins évidente et plus intéressante, plus difficile aussi à décrire et à expliquer. De
fait, toutes les formes préfixales ne sont pas historiquement issues de prépositions ou
d'adverbes, et, en ce qui concerne les préfixes qui construisent un sens d'antériorité (ici
limitée aux cas d'antériorité temporelle, l'antériorité spatiale n'étant pas traitée), pré-,
ansé-, et pro- sont sans contre-partie parmi les mots grammaticaux autonomes. Donc
l'enjeu est fondé d'analyser des constructions préfixées dans leur spécificité, en
l'occurrence le micro-système des formes comportant les quatre préfixes sus-cités.
En effet, l'hypothèse ici est que « les différents préfixes qui servent à construire ce sens


Cah. Lexicol. 74, 1999-1, p. 231-238

234
d'antériorité temporelle possèdent à un certain niveau une identité de fonctionnement [...]
même si par ailleurs les sens ainsi construits peuvent différer selon le procédé
morphologique utilisé (les quatres différents préfixes] et selon la catégorie lexicale
construite (adjectifs, noms ou verbes)  » (p. 15).

La méthode adoptée est donc celle d'une mise ert contraste systématique

— de l'ensemble des bases sélectionnées par un même préfixe (pré- se construit
avec des unités des trois catégories lexicales majeures, anré- avec des A et des V, peu
nombreux, avant- seulement avec des N, pro- avec dcs A et des N).

— de l'ensemble des constructions (prépositionnelle et affixale) pour une forme
apparemment unique (cas de avant-).

des différents préfixes qui se construisent avec des bases de même catégorie  : ce
qui aboutit à quelques rares doublets  : cf. avar :t-projet et pré-projet, mais le plus souvent
oblige à devoir différencier les types sémantiques des bases de même catégorie  : cf.
avant-veille et *pré-veille).

des interprétations possibles pour une seule construction  :par exemple le
préfixe pré- construit des V sur une base V, mais ces verbes préfixés se différencient entre
eux selon un élément aspectuel  : précuire et préemballer peuvent l'un et l'autre être glosés
comme "cuire/emballer à l'avance", mais dans un cas il s'agit d'un procès achevé (le
produit préemballé est complètement emballé) et dans l'autre d'un procès inachevé (le riz
précuit n'est que partiellement cuit). Des contrastes analogues apparaissent avec des N
préfixés  :prétuberculose et préhistoire n'entretiennent pas la même relation sémantique
avec leurs bases respectives tuberculose et histoire  :prétuberculose s'interprète comme
désignant une étape antérieure et annonciatrice de la tuberculose elle-même, avec laquelle
elle forme donc une sorte de continuum, alors que préhistoire n'illustre que la valeur
"discontinué' qui permet de définir une période comme antérieure au référent du N de base,
à savoir l'histoire, définie par l'apparition de l'écriture.

Toute la seconde partie du livre est donc consacrée à l'exploration des données
empiriques (voir l'index des lexèmes traités, p. 327-334), au terme de laquelle les
opérations catégorielles, formelles et sémantiques qui contraignent l'association de telle
base à tel préfixe pour construire telle unité lexicale sont mises au jour. On renvoie le
lecteur à ces résultats (cf. par exemple les tableaux, p. 243, 257), aux démonstrations qui
les supportent, et au riche appareil notionnel qui vise à rendre compte des contraintes
sémantiques ici en jeu (cf. les notions de "scénario conceptuel", "scénario pragmatique",
l'opposition de valeur intrinsèque et de valeur extrinsèque, la décomposition de
l'opération de construction du sens en trois étapes (mouvement rétraspectif, mouvement
prospectif et réordonnancement des repères).

L'ouvrage de D. AtvttoT jette en outre une vive lumière sur trois points, importants
conceptuellement, parce que représentatifs de cette morphologie véritablement nouvelle
en ce qu'elle a réussi à couper les ponts avec des habitudes a-théoriques (ou pré-théoriques
ou anré-théoriques  ?) d'antan, que celles-ci soient apparues dans les contextes
structuraliste ou générativiste.

Il s'agit premièrement de la méthode de délimitation du corpus, et, en l'occurrence,
du problème des "mots empruntés"  ; secondement, des critères de comparaison
permettant d'identifier une expression linguistique comme une construction syntaxique ou
une construction morphologique, avec l'étude du cas de avant (-)  ;troisièmement, de la
réfutation de l'affirmation, toujours répétée depuis cent ans et plus, selon laquelle la

235
préfixation serait dépourvue de caractère catégorisateur, réfutation effectuée ici par
l'analyse des adjectifs dénominaux, tel que précolombien.

1. La délimitation du corpus par le morphologue

Le pire ennemi du morphologue est l'usage d'un certain régime d'évidence. Ainsi
tous les termes présentant une forme en pré- à l'initiale, et/ou comportant une valeur
sémantique d'antériorité temporelle, ne sauraient être, sur ces seules observations
fragiles, comptés au nombre des membres du corpus, des formes à expliquer. «  Il s'agit de
définir des critères de discrimination qui permettent de déterminer, parmi l'ensemble des
mots attestés qui pourraient a priori prendre place dans ce corpus, quels sont ceux qui
peuvent y figurer et quels sont ceux qui doivent être éliminés  » (p. 73, et voir tout le
chapitre « Principes d'élaboration du corpus  », p. 72-97).

Les critères d'élimination découlent des principes de la morphologie associative
qui pose en hypothèse que sont construits simultanément et interdépendamment la forme
et le sens des mots construits, selon le modèle de D. CoRStrt ici mis en æuvre. "A priori",
comme l'écrit l'auteur, c'est-à-dire "à première vue", un V comme prédominer parait
appartenir à la classe des V préfixés en pré-. C'est un terme analysable  :une base
dominer) est attestée ;qu'est-ce qui empêcherait alors d'y identifier la présence du préfixe
pré- du français  ? L'obstacle, c'est le sens de la forme complexe, justement, puisque
prédominer ne comporte aucune valeur d'antériorité temporelle, et ne signifie ni "dominer
avant de faire autre chose", ni "dominer un peu avant de dominer compli'tement", selon les
deux gloses (présentées ci-dessus) rendant compte de l'instruction sémantique de pré-
appliqué àdes bases V en français. Mais prédominer signifie "avoir l'avantage, l'emporter
sur". Or 1) le préfixe latin prae- comportait, lui, outre l'instruction d'antériorité
temporelle, cette instruction sémantique de supériorité ou d'intensivité, et 2) tous les
mots en pré- qui s'interprètent avec ce sens de supériorité ont été directement empruntés au
latin, et sont entrés de cette façon dans la langue, très tôt, entre le XIVe et le XVIe siècle.
Contrairement aux apparences, prédominer n'est pas construit par la morphologie du
français par préfixation de pré- à une base dominer, il a été emprunté et francisé d'un bloc à
partir du praedominari latin, qui est, lui, un construit morphologique.

Deux cas complémentaires sont constitués par précéder, d'une part, par préexister,
de l'autre. Dans précéder, on a des raisons d'identifier le préfixe pré- puisque précéder
comporte bien un sens d'antériorité temporelle  ;par ailleurs, il existe bien un verbe céder.
Mais précéder, s'il avait cette structure, devrait présenter le sens compositionnel de "céder
ggch. à l'avance", ce qui n'est pas le cas. Les définitions (dans le Grand Robert) proposent
"se produire avant, dans le temps", "arriver à un endroit avant (qqn)". On est alors à même
de déterminer que, dans précéder, la base céder côrrespond non pas au verbe céder du
français, mais au verbe cedo, cedere, du latin (signifiant "avancer"), et précéder se révèle
lui aussi, par ces propriétés sémantiques, être un emprunt direct du latin praecedere qui
signifie "avancer devant".

Le dernier cas de cette démonstration très convaincante est celui de préexister
(avec aussi préopiner, prédécéder, préempter). Ici le scalpel du morphologue se fait encore
plus fin. En effet, l'instruction sémantique du préfixe, l'identification de la base, le sens
compositionnel de la forme construite, tous les ingrédients de la construction
morphologique semblent présents. Pourtant préexister ne signifie ni "exister un peu
avant d'exister complètement", ni "exister avant de faire autre chose". Le grain de sable

236
tient ici au choix de l'élément par rapport à quoi est repérée l'antériorité temporelle  : en
français, pour ce cas de structure, le repère est constitué par le rapport entre le V et son
argument thème ; en latin, où le préfixe prae- pouvait se construire aussi avec des V
intransitifs, l'antériorité est repérée par rapport à la relation agent procès. Préexister,
c'est "exister avant gtiune autre personne n'existe", tandis que précuire ce n'est pas "cuire
avant qu'une autre personne ne cuise", mais "cuire un peu (la substance concernée) avant
de la cuire complètement".

Ainsi il est question de savoir distinguer les mots complexes en tant qu'ils sont le
produit d'une règle morphologique du français d'avec les mots apparemment complexes,
dont la complexité ressortit à un autre phénomène, en particulier à l'emprunt à une autre
langue, dotée d'une autre morphologie, même, et en un sens, surtout si la langue à qui est
fait l'emprunt est par ailleurs la "langue mère" —voilà bien un concept douteux —celle
dont toutes les formes ont été systématiquement remodelées par l'érosion des lois
phonétiques. On trouve chez tous les historiens de la langue (cf. en particulier
J. CHAURAND, 1977, et la préface d'A. REY au Dictionnaire historique de la langue
francaise) la caractérisation de ce processus d'emprunt aussi ancien apparemment que "les
débuts de la langue françaisé', aussi ancien que la constitution du fonds lexical roman par
fragmentation de la Romanis et par le jeu des lois phonétiques.

Il a semblé nécessaire de présenter cette démonstration dans un certain détail tant
elle est importante. En effet, si on n'opère pas ces tris raisonnés, on se retrouve, comme
maints morphologues de la période récente, en train de déplorer le caractère
idiOSynCratlque dU leXlglle (Cf..IACKENDOFF, 1975, SELKIRK, 1982, BORER, 1998) — ce qui
est une manière de mettre en doute le bien-fondé de la discipline que l'on pratique — ou de
se résoudre à ce que certains formants soient dépourvus de valeur sémantique (cf. ARONOFF,
1976, et ses "morphèmes dépourvus de sens") ou de construire une morphologie
dissociative, qui s'occupe séparément des formes et des sens (cf. BEARD, 1984). Combien
de grandes conséquences théoriques, combien d'anathZmes n'ont-ils pas été tirés d'un
manque à distinguer, dans les données, entre ces sortes de "faux-amis"  :les éléments
appartenant au système synchronique de la morphologie du français et les éléments
empruntés un par un et francisés, qui témoignent pour le système morphologique
constructionnel de la langue de laquelle ils ont été pris.

2. Des structures syntaxiques à l'origine d'unités lexicales  ?

Un autre leitmotiv qui a encombré les études morphologiques a consisté à mettre
en doute la réalité même de phénomènes de construction morphologique chaque fois que
des unités lexicales manifestement non-simples présentaient une certaine sorte de
ressemblance avec des séquences construites syntaxiquement. Sans replacer ici le cas de
avant-projet ou avant-trou dans tout l'échafaudage organisé des cas des N préfixés en
avant- sur une base elle-même exclusivement nominale, (cf. p. 153-179, « Avant et le
repérage temporel  »), on voudrait retracer ici la comparaison expérimentale faite par
l'auteur entre l'emploi prépositionnel et l'emploi affixal de avant.

Il y a deux raisonnements possibles  :parce que le préfixe historiquement vient de
la préposition, on peut les assimiler. Ou bien  :parce que le préfixe construit des unités
lexicales et que la préposition construit des syntagmes, on peut se servir de leur présence
contrastée pour parvenir i3 distinguer l'opérativité lexicale de l'opérativité syntaxique.

237 Empruntant la seconde voie, D. AMIOT mène ici jusqu'au bout une efficace démonstration
par l'absurde.

Admettons, à titre expérimental, que les groupes prépositionnels
"correspondants" soient la source des N préfixés en avant-. Les arguments favorables à
cette hypothèse sont donc l'identité formelle de la préposition et de l'élément préfixé, et
la proximité de sens des deux expressions, qui peuvent soit désigner un intervalle
temporel (p. 159) (l'avant-dîner, avant le dîner), soit servir à distinguer deux entités de
méme nature en fonction d'une relation d'ordre (p. 160) (un avant-projet, une avant-
première). Mais, dans ce dernier cas, pour avoir une expression syntaxique
correspondante, il faut disposer non pas d'un groupe prépositionnel (avant le projet,
avant la première, qui ne désignerait de nouveau que l'intervalle temporel), mais d'une
séquence plus complexe du type "un projet avant le projet", "la première avant la
première", c'est-à-dire non pas un GP, mais un GN complexe du type <un N1 avant le N2>,
pour N constant.

Lorsqû il s'agit de rendre compte de l'origine syntaxique de la forme lexicale
dérivée ( !'(avant-dîner]N), la seule difficulté formelle, d'ailleurs insurmontable, tient à ce
qu'il faille rendre compte de la disparition de l'article, si la source supposée est le GP
[avant le dîner]. Mais dans le cas où la source serait ce GN complexe, seul sémantiquement
équivalent à l'unité lexicale préfixée, quelles opérations va-t-on devoir poser pour aboutir
au Navant-projet  ?Les opérations formelles imaginables sont celles qui ont été données
comme caractéristiques des processus syntaxiques, c'est-à-dire effacement, substitution,
permutation. Il y a alors une drôlerie irrésistible à devoir se demander si dans la séquence
syntaxique source <un N1 avant le N2>, c'est le NI (et le syntagme dont il est la tête) qui
est effacé, ce qui permettrait de récupérer un matériel presque superposable au mot
construit, de nouveau à l'azticle près. Mais cette option est sémantiquement absurde,
puisque l'unité lexicale avant-projet correspond justement au NI de la glose ou de la
source syntaxique. Et si donc on se résout à effacer le N2, ou plutôt le SN dont N2 est le
nom recteur, on aboutit à un lambeau "un projet avant", et sur ces restes affreux, il faudrait
encore procéder à une opération de mouvement, quelque chose comme une "montée" de la
préposition.

Les absurdités auxquelles on aboutit quand on fait plus qu'invoquer la ressemblance
entre (un projet) avant le projet et un avant-projet démontrent, et de façon cruelle, le
caractère superficiel de ce rapprochement initial, en tant justement qu'il est fondé sur la
ressemblance. Alors que toute la démarche de la linguistique a consisté a établir des
identités en dépit de l'absence de ressemblance (par ex. l'allomorphie constitue un de ces
cas, l'archiphonème des structuralistes aussi) et des altérités en dépit de la présence de
ressemblance (par ex., une relative et une complétive dans j ai la preuve que vous
cherchiez, etc.).

3. Le pouvoir catégorisateur des préfixes

D. AMIOT rappelle (p. 108-118) que « les grammairiens considèrent généralement
qu'un mot préfixé appartient toujours à la même catégorie lexicale que la base dont il est
issu  » (p. 108). Si DARMESTETER, DUBOIS, POTTIER, WILLIAMS, entre autres, ont raison,
alors il faut que précolombien soit construit sur colombien, préromantique sur
romantique, et prétuberculeux sur tuberculeux. Or les adjectifs dérivés d'adjectifs
présentent en français la construction d'un sens de valuation, quel que soit le procédé

238
utilisé (cf. pâlot, grisâtre, propret, surfin ou semi-aride). Donc les adjectifs de structure
[pré-A]A, devraient, le préfixe pré- construisant un sens d'antériorité, pouvoir référer à
"quelque chose qui n'a pas encore atteint la plénitude de la notion désignée par la base" et
une statuette précolombienne devrait pouvoir être "une statutette presque ou pas
complètement colombienne", et un état prétuberculeux "un état presque ou pas
complètement tuberculeux". Or une statuette précolombienne appartient à la période
antérieure à l'arrivée de Colomb en Amérique et un état prétuberculeux est celui qui précède
et annonce une tuberculose. Ainsi les adjectifs semblent disqualifiés pour servir de base
dans cette opération, d'autant que la construction d'un sens d'antériorité temporelle
nécessite la mise en jeu d'un élément (a priori le terme de base) qui puisse servir de repère
sur l'axe temporel, ce que ne peut faire un adjectif, en raison des propriétés intrinsèques de
la catégorie (p. 110). Donc on en vient à l'hypothèse d'une préfixation sur base
nominale, ce qui permet en tout cas de construire pour ces adjectifs des paraphrases très
naturelles  : "antérieur à (l'arrivée de) Colomb", "antérieur à la tuberculose", "antérieur au
romantisme". Mais deux types de N peuvent a priori être candidats pour servir de base

des N déjà préfixés par pré- ou des N non préfixés par pré-. Dans le premier cas, on postule
donc une structure [[pré-X]~ suff]A I , laquelle suppose d'une part qu'un tel N est
identifiable, c'est vrai pour prétuberculose, faux pour *précolomb, d'autre part que
l'adjectif ainsi construit par suffixation sur un N (par adjonction d'un suffixe -ien, -eux,
etc.) soit porteur du sens relationnel correspondant à ce procédé de suffixation
dénominale. Si précodombien ne signifie pas "qui est en relation avec le *précolomb", en
revanche prétuberculeux pourrait à la rigueur signifier "qui est en rapport avec la
prétuberculose", et un adjectif tel que préhistorique parait correctement paraphrasé comme
"qui est en relation avec la préhistoire", du moins dans certains contextes d'emploi tels
que sites, grottes, outils préhistoriques. Or dans ce cas justement, les adjectifs
relationnels construits sur des N préfixés en pré- n'appartiennent pas au corpus des formes
à expliquer puisqu'ils ne sont pas eux-mêmes préfixés en pré-  :seule leur base l'est.

Mais dans les contextes de âge préhistorique, ou de temps préhistorique, l'adjectif
ne saurait être ainsi paraphrasé, et son sens est "antérieur à l'histoire", ce qui aiguille vers
la structure correspondante, àsavoir [pré [histoire]N ique]A, représentation dans laquelle
le segment -ique se révèle être dépourvu de toute instruction sérantique. Cette structure
(un adjectif construit par préfixation en pré- d'un N), qui est en correspondance avec le
sens, D. AtvttoT en rend compte grâce à la mise en jeu de la notion de forme suffixoïde

-ique a la forme du suffixe, mais n'est pas ici le suffixe, puisqu'il est dépourvu d'effet
sémantique. Cette marque est analysée comme un "intégrateur paradigmatique", selon les
termes et le concept de D. Coastrt (1991 :14), qui serait obtenue par copie à partir des
adjectifs suffixés sur ces mêmes bases (cf. p. 115-116). La nécessité de distinguer entre
deux interprétations de préhistorique conduit à la nécessité de distinguer deux structures
morphologiques. Dans l'une, pré- est un préfixe qui construit un A sur une base nominale
— c'est-à-dire précisément un affixe qui construit une unité lexicale dotée d'une autre
catégorie que celle de sa base (tout comme en- dans enrich(ir), ou a- dans aplat(ir),
construisent un V sur une base A (riche, plat)).

1 Cette notation consiste à insérer les éléments constitutifs entre crochets, et à donner
leur appartenance catégorielle par une majuscule (A pour adjectifs, N pour Nom, etc.)
disposée en indice.

239
Les trois argumentations que j'ai résumées permettent d'avoir un aperçu de cette
morphologie associative, qui, pas plus que les autres composantes de la grammaire, ne
fonctionne au régime de l'évidence (et donc pour qui la ressemblance ne constitue pas un
critère), qui réclame autant de preuves sémantiques que d'indices formels, et enfin, qui, par
définition, se constitue par interdélimitation avec les autres composantes de la grammaire
constructrices d'expressions, et donc en particulier avec la syntaxe. Par opposition à des
travaux générativistes récents (SELKIRK, 1982 ;HALE &KEYSER, 1993), l'hypothèse ici
explorée est que la grammaire des mots construits constitue un mode d'organisation
linguistique spécifique. Le travail de Dany AMIOT est donc d'autant plus instructif que, au
cours même d'observations et d'analyses concrètes de données qui aboutissent à mettre au
jour des propriétés qui ne l'avaient encore jamais été, il teste la question de l'architecture
générale de la théorie grammaticale, et fait apparaître la nécessité de composantes
hétérogènes. Comme le reconnaît R. LIEBER (in BORER, 1988 :157), «  no one has yet
succeeded in deriving the properties of words and the properties of sentences from the
saure basic principles of grammar  », mais Dany AMIOT s'inscrit clairement en faux contre
ce que ce chercheur considérait comme « the desiderability of this result  ».

Françoise KERLEROUX

Université Paris X



BIBLIOGRAPHIE

ARONOFF, M. (1976)  :Word Formation in generative Grammar. Cambridge MA, The MIT
Press.

BEARD, R. (1984)  : «  Generative Lexicon  », Quaderni di Semanrica V/I, p. 50-57.
Bologne, Il Mulino.

BORER, H. (1998)  : «  Morphology and Syntax  », in A. SPENCER & A. ZWICKY (eds), The
Handbook of Morph000gy, p. 152-190. Blackwell.

CHAURAND, J. (1977)  : Introduction à l'histoire du vocabulaire français. Paris, Bordas.
CORBIN, D. (1987)  :Morphologie dérivationnelle et structuration du lexique. 2 vol.,
Tübingen, Niemeyer et Presses universitaires du Septentrion.

— (1991)  : « Introduction La formation des mots  :structures et interprétations  »,
Lexique, 10, p. 7-30.

DARMESTETER, A. (1877)  : De la création actuelle des mots nouveaux et des lois qui la
régissent. Paris, Vieweg.

DI Sc1ULLO, A.-M. & E. WILLIAMS (1987)  : On the Definition of Word. Cambridge, MA,
The MIT Press.

DUBOiS, J. (1968)  : «  La dérivation en linguistique descriptive et en linguistique
transformationnelle  », Travaux de Linguistique et de Littérature, VU1, p. 27-53.
Strasbourg.

HALE, K., & S.J. KEYSER (1993)  : «  On argument structure and the lexical expression of
syntactic relations  », in K. HALE & S.J. KEYSER (eds), The view from building
20  : essays in linguistics in honor of Sylvain Bromberger. Cambridge MA, The
MIT Press.

240
IACKENDOFF, R. (1975)  : « Régularités morphologiques et sémantiques dans le
lexique  », in M. RONAT ed. Langue, théorie générative étendue, p. 65-108. Paris,
Hermann.

POTTIER, B. (1962)  :Systématique des éléments de relation. Étude de morphosyntaxe
structurale romane. Paris, Klincksieck.

REY, A. (1992)  : Dictionnaire historique de la langue française. Paris, Le Robert.
SELKIRK, E. (1982)  :The syntax of words. Cambridge MA, The MIT Press.





Claude BOISSON et Philippe TH O I 1R O N (dir.), Autour de la
dénomination. Travaux du C. R.T.T., Presses universitaires de
Lyon, 1997, 334 p.



C'est un ouvrage qui ne laisse pas indifférent. Il se distingue par le grand nombre
de langues concernées, par la diversité des domaines touchés, par la richesse des
problématiques posées et par l'originalité des analyses avancées. Si les langues évoquées
dans cet ouvrage sont relativement nombreuses, c'est parce que la dénomination est une
des fonctions primaires et essentielles des langues naturelles. Cette universalité de l'acte
de dénommer a permis aux auteurs des 14 articles que renferme Autour de la dénomination
d'interroger des langues aussi diverses que le français, l'arabe, l'hébreu, l'amharique,
l'araméen, le syriaque, l'allemand, l'anglais, l'ibo, le lingala, le munukutuba, le copte, le
chinois, le japonais, etc. Cette diversité des langues est enrichie par celle des domaines
interpellés  :sociologie, bio-informatique, titres officiels et optique côtoient les centres
commerciaux, les entreprises de toutes sortes (cf. les pages jaunes), la vie de tous les
jours.

L'apport fondamental de l'ouvrage demeure la problématique générale si bien
concentrée dans le titre  :autour de la dénomination. Le concept de dénomination est
discuté, reformulé, décrit, reconstruit, analysé, précisé, reconsidéré, abondamment
illustré, si bien que le lecteur ne peut pas quitter cet ouvrage sans se construire, grâce aux
divers outils fournis, une conception à la fois claire et complexe de l'acte de dénommer.

En effet, toutes les facettes de la dénomination sont vues avec un luxe de détails
les moyens linguistiques mis en oeuvre par les langues pour dénommer, le rapport entre
les besoins en dénominations nouvelles et les limites des systèmes, la structuration des
concepts, les mécanismes sémantiques impliqués, les spécificités terminologiques dans
les divers domaines sémantiques dans le cadre de la même langue ou lors du passage d'une
langue à une autre, le rôle de l'idiomaticité, celui des tropes, les interférences entre les
différentes disciplines, la dimension pragmatique et même « les ratés de la dénomination
individuelle  ».

Cah. Lexicol. 74, 1999-1, p. 238-240

241 À l'occasion de la description de ces différents aspects, plusieurs questions
linguistiques se trouvent reconsidérées sous l'angle de la dénomination  : si dénommer,
c'est attribuer un nom à une entité conceptuelle en ayant recours aux possibilités
linguistiques offertes par chaque système, en quoi cette opération est-elle problématique  ?

Les études présentées dans cet ouvrage apportent des éléments de réponse qui, une
fois insérés dans une vision globale, permettent de construire une approche théorique
complexe de la dénomination dont les éléments suivants représentent les dimensions les
plus saillantes

— la dénomination n'est pas un fait marginal. Elle se trouve au coeur même du
fonctionnement du système linguistique en ce sens qu'elle exploite toutes les possibilités
de la langue et exerce en même temps sur le système linguistique une forte pression
déterminant en grande partie son évolution (cf. P. 1CIRTCHUK) ;

— la dénomination est loin d'être une simple attribution d'un terme-étiquette à un
référent  :elle implique tout le système linguistique et repose sur une structuration
conceptuelle complexe. Toutes les langues ne disposent pas des mêmes moyens
linguistiques et n'offrent pas les mêmes possibilités (cf. par exemple A. ROMAN,
P. K[RTCHUK). Quant au rapport concept /dénomination, il est à l'origine d'une réflexion
très originale sur les catégories conceptuelles dans les dénominations donnant lieu à la
distinction  : termes à génériques, termes à faux génériques et termes sans génériques
(H. $ÉIOINT et Ph. THOIRON).

— le recours à la métaphore est, contrairement à ce que l'on peut penser, l'un des
moyens favorisés de la dénomination scientifique puisque " la métaphorisation permet à
la langue de disposer d'un outil langagier très économique [...enrichissant]
considérablement le programme des lexies disponibles dans les dictionnaires existants "
(.T.-L. VIDALENC, p. 151).

— la dénomination idiomatique est un autre aspect de l'activité terminologique où
l'étude des mécanismes sémantiques tels que l'aréférenciation, la figuration et la
conceptualisation montre l'importance du rôle joué par de telles dénominations dans la
construction du concept. Parmi les conclusions auxquelles aboutit le travail de
C. HEGEDÜS-LAMBERT, c'est la structuration de certains domaines par d'autres (celui de la
colère, par exemple, par celui de la chaleur, de l'explosion, de la folie, de la rapidité).

— M. $OUVERET et F. GAUDIN attire l'attention sur l'importance du discours dans
l'analyse terminologique. «  En effet une polarisation sur les seuls vocables ne peut que
reconduire les travers que rencontrent, depuis toujours, les réflexions sur les noms-
signes. On ne peut comprendre le fonctionnement des signes qu'à la condition de les
replacer au sein des énoncés...  » (p. 263).

Nous n'avons là que quelques éléments d'une réflexion à la fois plurielle et
originale  :plurielle parce que chaque auteur privilégie un aspect de la question traitée ;
originale parce que chaque contribution cherche à quitter les sentiers battus et à explorer
des domaines « quelque peu négligés)  » comme celui de « l'efficacité de la
dénomination  », ou celui des stratégies argumentatives de la dénomination. À ce propos,
M.L. HONESTE précise que « les dénominations présentent un aspect pragmatique
indéniable, parfois même primordial : elles sous-tendent et dévoilent des stratégies
sémantiques, visant à donner une image valorisée de l'activité ainsi dénommée  »

242
(p. 282), et illustre cette idée au moyen de dénominations portant sur des espaces et des
centres.

Bref, il s'agit d'un ouvrage de référence non seulement pour les terminologues
mais aussi pour les lexicologues (phraséologismes, mots complexes, idiomaticité, etc.),
sémanticiens (métaphore), sociolinguistes, psycholinguistes, comparatistes, etc.

Nous devons là à Claude BOISSON et Philippe THOtttort un livre qui comble un vide
dans les études portant sur la dénomination en précisant avec un luxe de détails les
multiples aspects qu'implique cette activité fondamentale des langues naturelles.

Ajoutons que cet ouvrage est d'une lecture très agréable, qu'on suive l'ordre dans
lequel se présentent les 14 travaux, ou en opérant des choix en fonction des préférences
personnelles. L'abondance des exemples en fait aussi un ouvrage à dimension didactique
les étudiants y trouveraient à la fois l'information théorique et des illustrations
pertinentes.

Peut-être faudrait-il préciser, avant de terminer cette brève présentation, que
Autour de la dénomination, tout comme les ouvrages de recherche, ouvre des perspectives
prometteuses en sortant la question de la dénomination des spéculations philosophiques
ou des pratiques terminologiques et en lui donnant toute sa dimension linguistique avec
toutes ses composantes  :emplois discursifs, interaction communicative, domaines de
spécia]ités et même les déficits de réalisation.

En résumé, c'est un ouvrage très bien construit qui réussit, comme son titre
l'indique, à faire le tour d'une question aussi complexe que la dénomination tout en offrant
au lecteur des champs d'investigation sûrs.


Salah MEJRI

Université de Tunis





Michel MARTINS-BALTAR, Geneviève CALBRIS, Le corps dans la
langue. Esquisse d'un dictionnaire onomasiologique. Notions et
expressions dans le champ de "dent" et de "manger". Tübingen,
Niemeyer, Lexicographica, Série Maior 80, 1997, 204 p.



Les recherches portant sur l'onomasiologie sont très peu nombreuses, notamment
lorsqu'il s'agit d'applications sur la langue française où, de fait, la lexicographie et la
dictionnairique onomasiologiques restent pour le moins extrêmement peu représentées.
Aussi, toutes les tentatives effectuées dans ce domaine sont-elles d'emblée bienvenues,
d'autant plus que l'INaLF (Institut national de la langue française) a ouvert une série de
travaux fort utiles portant sur l'approche onomasiologique du TLF.

Cah. Lexicol. 74, 1999-1, p. 240-244

243
Issu d'une recherche effectuée au CRÉDIF, cet essai représente l'aboutissement et le
développement considérablement élargi et particulièrement heureux d'une étude qui avait
été publiée dans le n° 58 des Cahiers de lexicologie (1991 « Une tentative
onomasiologique  :les expressions du champ notionnel de l'acte manger dans le
Dictionnaire du Corps dans la Langue (DCL)  ». Par bien des points, c'est une nouvelle
réflexion onomasiologique qui est proposée, à la fois stimulante pour la lexicographie,
qui, dans ce domaine, a vraiment besoin de s'enrichir en explorations diverses, et
abondante en formules neuves pour la dictionnairique.

Une approche onomasiologique spécifique

En partant d'un corpus d'environ 1 300 expressions sélectionnées en fonction de
leur rapport sémantique avec le corps, Geneviève CALBRIS et Michel MARTINS-BALTAR
offrent un échantillon d'un dictionnaire onomasiclogique portant sur "le corps dans la
langue", limité ici à un double champ, celui défini par les concepts isolés et associés de
"dent" et de "manger". Que le corps humain dans tous ses états soit un objet privilégié de
désignations dans la langue, telle est l'hypothèse qui sous-tend et l'étude théorique et la
mise en forme de ce premier sous-ensemble du dictionnaire projeté, un dictionnaire que
l'on imagine en préparation, même si ce n'est pas nettement dit. L'hypothèse choisie
n'est pas risquée  : il suffit en effet de consulter un dictionnaire de locutions pour constater
à quel point le corps constitue le point d'ancrage premier des tropes et combien il irrigue
les différentes sphères lexicales, du vocabulaire de base aux vocabulaires de spécialité.

D'emblée, le choix du titre présuppose en effet une orientation particulière de
l'onomasiologie qui bénéficie explicitement d'une extension de sens. Ainsi, par exemple,
le champ onomasiologique de "manger" est abordé par les auteurs comme pouvant
regrouper aussi bien des expressions se rattachant clairement à une notion corporelle
(manger à pleine bouche) que des expressions figurées (manger des yeux). Pour chaque
notion, sont en réalité regroupées toutes les expressions qui, de près ou de loin, sont
rattachées au champ concerné, en distinguant forcément les deux types d'expression. D'où
l'insistance des auteurs à expliquer dans une longue introduction de cinquante pages, entre
autres concepts méthodologiques, qu'il s'agit bien d'une onomasiologie du corps dans la
langue, un "corps" qui inclut celui-ci tout en le dépassant.

L'autre ligne de force de cet essai est définie par le choix consistant à présenter les
données dans un cadre actanciel. La grille choisie n ést pas la simple reprise d'une grille
existante, elle est au contraire conçue spécifiquement pour rendre compte des rôles
actanciels des parties du corps. Les auteurs ont donc choisi d'inventorier tous les types de
rôles actanciels ou fonctions sémantiques auxquels les parties du corps peuvent
participer, pour disposer d'une grille générale capable de rendre compte de toutes les
expressions susceptibles d'y étre insérées. L'ensemble des relations actants/procès
corporels n'est pas considérée comme intangible mais comme provisoire dans la mesure
où elle n'est testée que sur un sous-ensemble du champ corporel  ; il nous a semblé
cependant que s'y trouvaient déjà bien programmées les notions utiles pour la
classification des expressions se rattachant aux autres parties du corps. Que l'échantillon
choisi permette de mettre en place une grille le dépassant reste évidemment l'objectif des
auteurs. Il nous semble atteint, en sachant évidemment qu'une grille est toujours à moduler
jusqu'au dernier élément intégré dans le corpus augmenté.

244
Un corpus large de références

Le corpus est fourni par les expressions relevées dans les dictionnaires, qu'ils
soient sémasiologiques ou onomasiologiques, c'est-i3-dire notamment analogique,
méthodique ou idéologique. Cette terminologie quémadienne pouvait être ici
opportunément utilisée pour bien distinguer un dictionnaire comme le dictionnaire
analogique de De[.a,s et DELAS-DsMON et le Thésaurus de D. P~cHOtrr. En effet, si l'analyse
d'un dictionnaire analogique étranger semble inutile pour le type d'étude choisi,
suggérons qu'il n'est pas impossible que les dictionnaire idéologiques d'une autre langue
(le Roget's par exemple dont s'est inspiré D. PécxotN) puissent présenter çuelques pistes
de réflexion. Comme il se doit, tous les registres sont pris en compte, et bien que
l'exhaustivité ne soit pas l'objet de l'étude proposée, dans le champ choisi, aucun
reproche ne peut être fait aux auteurs.

Un appareil explicatif et théorique très dense (113 p.)

Ces 113 pages s'imposent pour présenter théoriquement et méthodologiquement
les analyses et les démarches mises en oeuvre. M. MARTINS-BALTAR et G. GALBAIS

procèdent en effet par gros plans successifs pour expliciter les choix correspondant à

l'architecture, aux macrostructures et microstructures des différentes parties du
dictionnaire dont il est donné un échantillon. Pour ce faire, c'est avec beaucoup de
pertinence que sont analysées les différentes démarches des tenants de l'onomasiologie et
que sont rappelés les différents travaux portant sur les dictionnaires analogiques et sur les
typologies des rôles actanciels. La grille actancielle forgée prend ainsi sa place dans une
filiation précise. Cette derni~re comporte en l'occurrence six divisions de premier
niveau  : 1- La caractérisation de la partie du corps (PDC) ou par la PDC. 2- La PDC
active. 3- La PDC perceptrice. 4- La PDC objet d'événements internes. 5- La PDC objet
ou lieu d'un acte. 6- La PDC objet d'affections d'origine non précisée. Chacune de ces
divisions, auxquelles s'attachent des sous-ensembles, fait l'objet d'analyses extrêmement
fines qui font intervenir de nouveaux concepts opératoires. La consultation de la liste des
abréviations (plus de deux pages) est à cet égard significative du nombre de paramètres
mis en interaction.

II importe de souligner qu'cn introduction au traitement du rapport sens
propre/sens figuré effectué dans l'esquisse du dictionnaire, est proposée, sous le titre de
Tropes corporels (62 p.), une étude systématique de la plupart des expressions figurées du
corpus, organisées pour l'essentiel autour des figures de la synecdoque, de la métonymie et
de la métaphore, avec un intérêt particulier pour les métalepses. L'étude de ces tropes
corporels, dont les germes sont à retrouver dans un article de Semiotica (1993, 3/4,
p. 207-239) « Sémiologie de l'acte manger, objet et source de figures  », est tout à fait
convaincante. Elle s'appuie notamment sur la distinction entre la cotopie et l'allotopie
proposée par Marc BONHOMME en 1987, tout en montrant qü elle n'est pas suffisante pour
mettre en relief la complexité des situations, notamment en ce qui concerne les
synecdoques et les métalepses.

Il est impossible de consulter l'ouvrage de manière désordonnée, la lecture linéaire
s'impose pour comprendre l'ensemble des démarches, ce qui se conçoit bien, compte tenu
de l'enchâssement de chaque notion. Cependant, une petite critique peut ici être formulée.
Il nous a semblé dommage en effet que la grande richesse du contenu théorique,
métalexicographique, ne soit pas servie par une architecture plus facile à repérer au fil des

245
pages. Le classement décimal aurait été ici utilement relayé par une typographie bien
différenciée des intertitres et d'utiles retraits dans la hiérarchies des titres et sous-titres,
voire des pages de titre peur les grandes parties. Il faut en effet rendre plus transparent le
plan complexe présenté en sommaire, la seule énonciation de ce plan correspondant à pas
moins de douze pages serrées. La grande finesse des analyses est un peu desservie par une
présentation typographiquement non hiérarchisée.

L'esquisse de dictionnaire (73 p.)

L'échantillon porte sur les quatre parties programmées pour le dictionnaire
onomasiologique  : I- Onomasiologie du corporel (La partie du corps <dents>  ; Un acte
complexe de la partie du corps <bouche>  : <mangen  ;Notions corporelles désignées par
des expressions figurées littéralement corporelles) ; 2- Onomasiologie de l'extra-corporel
figuré par le corps 3- Onomasiologie des familles étymologiques des étymons
corporels ; 4- Index.

La première partie (29 p.) ne retient que les expressions exprimant des notions
corporelles avec trois listes distinctes, selon qu'il s'agit de la partie du corps <dents>,
<bouche>, ou des expressions figurées littéralement corporelles.

La seconde partie (11 p.) regroupe les notions extra-corporelles ayant une
dénomination figurée littéralement corporelle (bouffer du curé). L'objectif est ici
pragmatique, il s'agit surtout de permettre au lecteur de trouver les expressions concernant
littéralement le corps et qui sont employées au sens figuré. D'où la présentation faite sous
la forme d'un dictionnaire alphabétique de 120 notions.

Dans la troisième partie (12 p.) sont présentées quelques familles étymologiques
regroupant 506 expressions autour des étymons de six notions corporelles <dents>,
<croquer>, <grignoter>, <mordre, <ronger>, <manger>. C'est ici que l'entrée du
classement onomasiologique s'établit sur la distance sémantique entre le sens propre du
composant corporel du mot construit et le sens du mot constniit lui-même, en usant des
distinctions opératoires que sont l'isotopie, la cotopie, et l'allotopie.

Enfin, la quatrième partie (18 p.) est consacrée à l'index alphabétique des
expressions qui ont été retenues, avec l'indication du numéro d'ordre correspondant à
chacune des listes concernées. Avec 1 466 entrées dont 1 264 entrées principales et 202
entrées-renvois, l'index se révèle un outil efficace. L'index ne représente pas le vif de la
recherche, mais il va sans dire que, dans le produit dictionnairique àconstruire, il joue un
rôle déterminant, il n'est qti à compter le nombre de pages de trois colonnes (au lieu des
deux colonnes réservées aux trois premières parties) qti il représente pour comprendre son
importance. Dans le cadre de l'ouvrage complet, il y aura sans doute des stratégies
particulières à mettre en place, le sort de tout dictionnaire à entrées notionnelles étant
souvent lié à l'appareil de consultation.

L'index des notions de la seconde partie n'a pas semblé devoir, pour les auteurs,
être repris dans l'index général dans la mesure où les 120 notions et leurs subdivisions
étaient déjà données dans l'introduction, ces dernières seront cependant, nous semble-t-il,
à ajouter ou à intégrer dans l'appareil de consultation du futur dictionnaire.

Une telle répartition de l'approche onomasiologique est très opportune  ; elle
renforce à la fois l'approche lexicographique des dictionnaires onomasiologiques et
l'approche dictionnairique. En définitive, chaque fois qu'une étape décisive a été franchie
dans la dictionnairique analogique, elle le fut par le biais d'une articulation plus fine entre

246
les niveaux d'analyse, qu'il s'agisse de la double macrostructure du dictionnaire de
P. BoisstèRE ou de l'adaptation du Begriffssystem de HALLIC et WARTBURG installée en
grille préliminaire au dictionnaire analogique de DELAS eC DELAS-DÉMON. MlChel
MARTINS-BALTAR et Geneviève CALBRIS, en instaurant des distinctions infiniment plus
élaborées dans le cadre d'une grille actancielle et d'une approche qui ne néglige pas les
phénomènes diachroniques, font très nettement avancer la recherche dans un domaine
encore trop peu fréquenté.

C'est donc un ouvrage dont le sujet est beaucoup plus riche et complexe que ne
pourrait le laisser croire le titre. Il s'inscrit dans la lignée de tous les travaux qui essaient
de donner depuis, entre autres HALLIG et WARTBURG, Kurt BALDINGER, K1aUS HEGER, sa
pleine dimension à l'onomasiologie. Voilà un ouvrage particulièrement stimulant et
réconfortant pour tous ceux qui rencontrent l'onomasiologie dans leurs recherches. Peut-
on d'ailleurs ne pas y être confronté  ?

Jean PRUVOST

Université de Cergy-Pontoise

GEHLF* - INaLF





Christina THORNELL, Tlte Sango Language and Its Lexicon (Sêndâ-
yângâ tî süngâ). Travaux de l'Institut de Linguistique de Lund, 32,
Lund University Press, 1997, 195 p.



Divisé en trois parties, l'ouvrage, qui est une thèse de doctorat soutenue à
l'Université de Lund, présente, après une introduction qui situe son cadre théorique, une
étude sur l'arrière-plan sociolinguistique, une analyse des structures générales du Sango et
ure application lexico-sémantique aux verbes de base et de mouvement.

Les hasards de la colonisation ont fait que tous les locuteurs du Sango vivent
aujourd'hui dans ce qu'il est convenu d'appeler des pays francophones (RCA
majoritairement, Congo populaire et Congo démocratique (ex-Zaïre), en ordre
décroissant). La plupart des études qui s'y réfèrent sont donc en français. L'auteur en rend
fidèlement compte et il faut saluer au passage cette objectivité, de plus en plus rare chez
les linguistes anglophones —même si en l'occurrence l'auteur est suédoise —qui n'ont que
trop tendance à ignorer (ou à faire semblant d'ignorer) ce qui se fait en français, on ne sait
au nom de quel ostracisme. Concernant le Sango, sa bibliographie est relativement
complète. Signalons-lui quand même l'oubli de deux articles importants de A. JACQuor
parus en 1961 : « Notes sur la situation du Sango à Bangui N, résultat d'un sondage, in

* Gcoupe d'étude en histoire de la langue française.

Cah. Lexicol. 74, 1999-1, p. 244-246

247 Africa, vol. 31, 2, p. 158-166 et « Esquisse phonologique du sango urbain (Bangui)  »,
in Journal de la Société des Africanistes, 30, p. 173-191, ainsi qu'un article de M. DtKt-
KIDIRi, « Aspects, modes et temps en sango  », in N. TERSIS & A. KIHM (éds), Temps et
aspects, Actes du Colloque CNRS, Paris, 24-25 octobre 1985, Paris, SELAF, NS 19,

p. 117-124.

L'ouvrage est intéressant car il offre la possibilité de mesurer le chemin parcouru
depuis le petit vocabulaire de CALLOC'H paru en 1911, premier travail recensé, et permet
de suivre les progrès de la notation, l'évolution et la diffusion de la langue qui est,
rappelons-le, langue nationale de la RCA depuis 1963. Un aperçu particulièrement
éclairant concerne les conditions d'emploi du sango et les sentiments des locuteurs
concernant leur langue maternelle, le sango et le français.

Pour ce qui est de la notation, l'auteur utilise celle qui est recommandée dans le
décret officiel de 1984, qui n'emporte pas vraiment l'assentiment de tous, bien qu'elle soit
fondée sur des études phonologiques sérieuses. C'est qu'elle était dès le départ bridée par
des impératifs pratiques qui n'auraient plus lieu d'être aujourd'hui avec le développement de
l'informatique. La gageure était d'établir une orthographe en se limitant aux 26 lettres de
l'alphabet français et aux signes diacritiques disponibles sur une machine à écrire
ordinaire de clavier AZERTY, pour noter une langue qui compte plus de phonèmes que le
français et otl on a voulu en outre, dans un effort tout à fait louable, noter également les
tons. En clair, cela voulait dire qu'on pouvait utiliser l'accent circonflexe et le tréma (sur
touche morte), le é [e] et le è [s], mais non leurs correspondants postérieurs [o] et [o]. On
ne disposait que d'une seule touche morte pour noter les tons, si bien que le circonflexe a
été utilisé conjointement avec le tréma pour noter respectivement les tons hauts et
moyens, l'absence d'indication sur voyelle signifiant ton bas. Aucune possibilité de
noter les voyelles nasales par un tilde, ni de jouer avec un accent grave ou aigu comme on
le fait dans la graphie de l'espagnol ou de l'italien. Le compromis qui en résulte est donc
boiteux. On a en fait privilégié la notation des tons au détriment de l'aperture des
voyelles ; en effet, on ne distingue pas les apertures de 2e et de 3e degré, pourtant
distinctives, c'est-à-dire l'opposition [e/e ] et [o/o] puisqu'on ne peut indiquer cette
dernière éventuellement par o/ô qui ferait pendant à é/i'„ le circonflexe se limitant à la
notation du ton haut. De plus, les tons modulés sont indiqués par le redoublement de la
voyelle  :ainsi laâ [lâ] "c'est", bâa [bâ] "voir", edëe [èdéè] "aider", ce qui n'est guère heu-
reux. Les cinq voyelles nasales sont notées in, un, en, on, an pour [i, ü, é, à, à] ce qui ne
prête pas à équivoque en fin de mot, mais ne permet pas de trancher entre réalisation de
voyelle nasalisée et voyelle + n en cas de redoublement; ainsi page 85, on a einein (avec
en plus une erreur de graphie pour enen), ce qui doit être réalisé phonétiquement (E e] et
non [ène] ~ ~

Pour des raisons qui m'échappent, Christina THORNELL se demande si le sango est
une langue oubanguienne ou un créole. Elle aborde le problème dès l'introduction,
p. 13  : «  Some scholars, such as Diki-ICidiri (1982) consider it to be an extension of
Ngbandi and chus class it as an Ubangi language whereas others, such as Samarin (e.g.
1967, 1982) and Pasch (1993) class it as a pidgin/creole language. The present study
shows chat, both sociolinguistically and typologically, it is justified to class it as an
Ubangi language  ». Elle revient sur le sujet dans ses conclusions p. 183 et 184. Il s'agit
pour moi d'un faux problème caz les deux points de we ne sont pas exclusifs. Le sango est
typiquement un créole à base lexicale africaine et une langue oubanguienne. En regard du

248
fond yakoma-ngbandi dont il est issu, il présente un ensemble de phénomènes tels que
l'abandon des oppositions tonales dans la congugaison, où elles sont remplacées par des
conjonctions, la multiplication de formes périphrastiques pour l'expression des temps et
des aspects avec notamment l'utilisation de verbaux comme marqueurs, des emprunts
massifs de vocabulaire, tous traits caractéristiques d'un créole. Si on se réfère en revanche
aux racines de base (liste de Swadesh), le sango est une langue oubanguienne typique.
Notons qu'un raisonnement du même genre est valable pour l'anglais moderne  : 52 °Io de
son vocabulaire est d'origine latine ou française  ; il a pratiquement abandonné le système
flexionnel ancien et sa conjugaison périphrastique n'a plus rien à voir avec la complexité
morphologique du verbe indo-européen. Cela ne l'empêche pas, si l'on se réfère à son
vocabulaire de base, de rester une langue typiquement germanique. Dans le même ordre
d'idées, il faut n'avoir jamais regardé de près une langue oubanguienne pour prétendre
(p. 104) que son vocabulaire est du même ordre de grandeur que celui des autres langues de
cette famille, sans parler des subtilités du système verbal, drattiquement simplifié en
sango. Il est vrai que, sous cet angle, l'étude de Ch. THORNELL ne tient pas compte des
publications accessibles. En dépit de l'importance qu'elle accorde au gbaya, elle ne cite
pas l'étude de P. Rout,ort, Le verbe en gbaya —Étude synta.zique et sémantique du
syntagme verbal, Paris, SELAF, 1975, qui lui aurait fourni un parallèle intéressant pour
son dernier chapitre. Prétendre qu'on ne dispose pas de données disponibles pour la
syntaxe du banda (p. 144 : «  lt would be of interest to study the construction in Banda, but
unfortunately, there are no data available  »), c'est ignorer les travaux majeurs de
F. CLOAREC-HEISS Sui le Sujet, et notamment Dynamique et équilibre d'une syntaxe  : le
banda-linda de Centrafrique, Paris, SELAF, 1986.

La partie la plus originale de son étude concerne l'analyse lexico-sémantique de
vingt verbes de base dont elle examine la fréquence des occurrences et la polysémie. Elle
regarde également de près les verbes de mouvement dont la charge spatio-temporelle est
soigneusement examinée dans le cadre théorique de VIBERG avec l'examen de l'utilisation
de modèles ("patterns") analogues dans des langues Niger-Congo  : on aurait pour celles-ci
des quasi-universaux.

Relevons pour terminer quelques vétilles. Une relecture attentive lui aurait permis
de corriger les fautes d'orthographe qui émaillent plus de la moitié de ses citations
françaises, notamment dans la bibliographie. Elle glose, p. 76, koko par "a certain
plant". Il s'agit du Gnetum africanum, légume traditionnel très courant et qui porte
d'ailleurs le même nom d'un bout à l'autre de la RCA. Peulh (p. 81) est une graphie
francisante fantaisiste pour Peul et se dit Fulani en anglais. a est traduit par "nous" p. 74
et 121, alors que "nous" est ë. Enfin, p. 70 et 168, les subtilités de la relative ne sont pas
prises en compte  : môlengê sô a.bâa nyama se traduit par "cet enfant vit l'animal" alors
que "l'enfant qui vit l'animal" nécessite une pause après qu'il est convenu de noter par
une virgule, soit  :môlengê sô, a.bâa nyama. De même Â.zo sô a.yü pendere
bongô signifie « Ces gens portent de beaux vêtement  » la relative « Les gens qui
portent de beaux vêtements  » serait  : Â.zo sô, a.yü pendere bongd.

Luc BOUQUTAUX
LACITO —CNRS