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Compte rendu

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  • ISBN: 978-2-8124-4302-2
  • ISSN: 2262-0346
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-8124-4302-2.p.0147
  • Éditeur: Classiques Garnier
  • Mise en ligne: 09/11/2012
  • Périodicité: Semestrielle
  • Langue: Français
Accès libre
Support: Numérique
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COMPTE RENDU



Trésor de la langue française au Québec. Dictionnaire du français québécois. Volume de
présentation sous la dit. de Claude Poirier, Québec, Les Presses de 12Jniversité Laval, 1985,
XLII+170 p.



Dans le flot actuel des dictionnaires de tous ordres, qui charrient le meilleur et le pire, ce
volume marque d'une pierre blanche une étape importante de la lexicologie et de la lexicographie
québécoises ;mieux encore, par certains aspects de sa méthode, il apporte à la langue française en
dehors du Québec, et particulièrement en France, beaucoup d'éclairages nouveaux, fondés sur une
méthode exemplaire.

L'Avant-propos (p. IX-X) trace à grands traits la genèse de l'entreprise, soulignant
notamment la suggestion pressante faite voilà trente ans par Mgr P. GARDE 11'h lors d'un séjour
au Québec  :frappé par cette "langue très attachée à ses origines" en même temps que "hazdiment
novatricé', ce dernier avait tracé une esquisse "Pour un dictionnaire de la langue canadienné'
(Revue de ling. romane 18 (1954), pp. 85-100). Mais le projet n'a pu être formulé que vers 1970
et précisé en 1977, grâce aux travaux novateurs et exemplaires de Marcel JUNEAU, encouragé
par son maître, Georges STRAKA (voir notamment M. JUNEAU, Problèmes de lexicologie
québécoise. Prolégomènes à un Trésor de la langue française au Québec, Québec, 1977, 278 p.,
qui constitue la charte de fondation de l'entreprise).

Dans une Introduction claire et directe, Claude POIlZIER,1'actuel directeur, présente le
projet (pp. XI-XXVI) et ce volume d'essai (pp. XXVI-XXVII). Le Dictionnaire se veut
différentiel, i.e. qu'il retient les traits du québécois qu'on ne retrouve pas dans le français
standard, ce dernier étant défini comme "l'ensemble des emplois qui sont présentés sans mention
restrictive sur les plans géographique et historique dans les dictionnaires du français contemporain
et qui constituent, de ce fait, la norme la plus généralement admise du français". La période traitée
est celle "qui s'étend de l'arrivée des premiers colons en Nouvelle-France jusqu'à nos jours" et
l'orientation historique et étymologique de l'ouvrage répond non seulement à une exigence
scientifique mais correspond en mëme temps à une recherche d'identité de la communauté
linguistique québécoise. L'aire géographique couverte étant essentiellement celle du Québec, on
peut se demander si d'autres communautés de langue française au Canada ne risquent pas de se
sentir un peu frustrées. Une double réponse est mise en avant  : le fonctionnement souvent très

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différent du fiançais dans les autres régions et la nécessité de s'en tenir à des limites raisonnables
de nomenclature. Mais en fait le Dictionnaire fera une place à des emplois acadiens ou ontariens
paz exemple, dans la mesure où ils peuvent s'inscrire naturellement dans la structure de tel ou tel
article ;des entrées pourront être consacrées ~ certaines régions "linguistiquement acadiennes mais
politiquement québécoises". Sans les combler pleinement, ces perspectives devraient rassurer les
membres de ces communautés.

Les sources du Dictionnaire constituent un éventail qu'aucun dictionnaùe de langue
française n'a déployé de façon aussi systématique, puisque en dehors de sources classiques
(documents d'archives, journaux, oeuvres littéraires etc.) sont mis à contribution la littérature
radiophonique ou télévisée et d'importants corpus d'enquêtes orales. On devine que la
nomenclature du dictionnaùe sera abondante, bien que les contours n'en soient pas encore
indiqués, à la seule lecture d'un article de moyenne longueur, comme achaler, qui renferme dans
ses exemples plus d'une cinquantaine de traits québécois qui devront trouver leur place dans la
nomenclature ;mais d'autres chiffres sont plus parlants encore  :plus de 3000 000 d'occurrences
pour le corpus linguistique, à quoi s'ajoutent les 413 000 occurrences, réparties sur 157 000
entrées, du corpus métalinguistique ou Index lexicologique québécois, rassemblant quelque 1450
sources portant sur le vocabulaùe québécois et canadien-français  :dictionnaires, glossaires,
articles et chroniques, etc.

Les articles choisis pour ce volume sont au nombre de 74, qui couvrent en fait 300
mots, et l'on y voit illustrées les principales composantes du lexique québécois (il semble
cependant qû il n'y ait pas d'exemples de termes d'origine amérindienne)  : 1) mots ou sens issus
du français, aujourd'hui disparus en France (baudet, mais que) ou qui n'y sont pas d'usage aussi
courant qu'au Québec (dispendieux) ou, bien souvent, chazgés au Québec d'un sémantisme
particulier (calfater, calfeuter, camus, cavez, frasil, prélart, suisse). 2) mots hérités des dialectes
d'oi1, et particulièrement de ceux du Nord-Ouest et de l'Ouest (achaler, bâdrer, canir, gosser,
guédille, maganer, paire, paré, placoter, rrâ[ée etc.). 3) mots nés au Québec paz provignement
(ainsi sous achaler  : acha[age, achalanterie, achalement, achalerie) ou créés de toutes pièces
comme le fameux séraphin, l'harpagon du Québec, qui est luxueusement traité. 4) mots dus à
l'adstrat anglais (le plus souvent à l'anglo-américain ou à l'anglo-canadien). II s'agit surtout
d'emprunts comme créna, bazou, bombe4, boulé/bully, nubé, pep et mots de la même famille,
pioui, punch, scarf, thépot, auxquels s'ajoutent un nom de marque commerciale (gyproc) et boy
et sa famille  : attaboy, boy friend, bell-boy, bus-boy, show-boy, romboy, waterboy, avec là
encore deux noms de marque  : bellboy et laryboy. Quelques calques aussi  :bombe puante, cavez
et nuage. Dans le même temps, sont en revanche récusés comme anglicismes, preuves à l'appui,
appartement et crâlée. Cette liste des anglicismes n'a rien à voù avec leur pourcentage dans la
langue québécoise  : ils y sont nombreux mais dans une proportion moindre que pourrait le faire
supposer ce volume de présentation.

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Les mots sont présentés par familles étymologiques. On trouve ainsi sous l'entrée
achaler les sous-entrées pas achalé, achalant, achalanrerie, achalage, achalerie, achalemeru e[,
sous l'entrée jaser, les sous-entrées jasant, jaseur, jaseux, jase, jasette, jasage, jasements, les
mots rares ou peu attestés faisant l'objet d'une mention succincte sous une rubrique Dérivation,
placée sous l'entrée principale (ainsi jasab[e, jaserie et jasoir dans ce dernier cas). Quand ce
regroupement éloigne un mot de son rang alphabétique normal, une vedette de renvoi est prévue

(p. ex. taureau -, cave, égousser —, gousse, marie-catau ~ catau). Ces regroupements sont une
excellente pratique, qui a ses lettres de noblesse, bien qû il puisse paraître ennuyeux de voir ici
traités par un même protocole typographique des dérivés seconds comme achalanterie ou jasetre.
La présentation matérielle, très agréable à l'ceil, n'est pas toujours heureuse dans le cas de
familles importantes, où les sous-entrées ne se détachent pas suffisamment par rapport aux
indicateurs qui annoncent les diverses rubriques ou distribuent les paquets d'exemples.

Rien à dire sur ces derniers, sinon leur très grande variété et leur abondance. Une si
grande richesse d'illustration pourra-t-elle être maintenue pour l'ensemble de l'oeuvre  ?Cela
dépendra bien évidemment de l'ampleur de la nomenclature  ;s'il fallait faire des économies de
place, on peut penser qu'elles pourraient se faire surtout de ce côté, bien que cela conduise à des
choix souvent bien difficiles. Parmi les diverses rubriques, celles qui sont consacrées à l'histoire
et à l'étymologie sont particulièrement soignées et méritent tous les éloges  :parfois difficile quand
il s'agit de mots ou de sens qui n'ont pas de tradition lexicographique, la recherche est conduite
avec rigueur et précision. Il convient de signaler aussi d'intéressants aperçus, lorsque le mot s'y

prête, à orientation encyclopédique (cavet, frasil, show-boy), ethnologique (blond) ou

toponymique (cavée)  :ils sont particulièrement bienvenus et même attendus dans un dictionnaire
différentiel.

Ce volume de présentation était-il nécessaire  ?Lorsqu'il est paru, lors d'un fructueux
colloque organisé à 121niversité Laval par l'équipe du Dictionnaire (voir Actes dans La
Lexicographie québécoise. Bilan et perspectives, Coll. Langue française au Québec, Sème section,
8, Les Presses de l2Jniversité Laval, Québec, 1986, XII-308 p.), le premier réflexe de certains a
été de penser que ses auteurs étaient suffisamment armés pour livrer directement au public un
premier fascicule qui aurait pu comprendre par exemple la lettre A. Mais nos collègues québécois
ont voulu ainsi s'assurer de leurs marques, mieux "calibrer' leur entreprise et s'entourer d'ultimes
conseils, avant de passer à la rédaction de l'ensemble  ;cette prudence était respectable, mais leurs
méthodes sont maintenant éprouvées et leur compétence brillamment démontrée. Il faut leur
souhaiter de mener à bien, dans les meilleures conditions et dans des délais raisonnables, un
travail aussi bien commencé. En même temps qu'une oeuvre scientifique de haut niveau, qui
l'inscrit au premier rang des dictionnaires français et honore grandement le Québec, cette oeuvre
est un beau témoignage sur une langue et une culture à la fois si proches et si différentes de celles
de France.

Pierre RÉZEAU

C. N. R. S. -Nancy


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