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Georges Gougenheim

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  • ISBN: 978-2-8124-0422-1
  • ISSN: 2262-0346
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-8124-4274-2.p.0005
  • Éditeur: Classiques Garnier
  • Date de parution: 27/08/2012
  • Périodicité: Semestrielle
  • Langue: Français
Accès libre
Support: Numérique
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GEOP.GES GOUGENHEIM



C'est avec une douloureuse surprise ef une profonde émotion
que les collègues et les nombreux amis de Monsieur Georges Gougen-
heim ont appris son décès subit. Ayant quitté Paris au début de
juillet pour les Sables-d'Olonne, où il avait, depuis longtemps,
l'habitude de passer ses vacances, il était brutalement terrassé par
une crise cardiaque dans la nuit du 29.

Professeur à la Sorbonne, M. Gougenheim s'était retiré en
1968, un peu avant l'âge officiel de la retraite, mais, en dépit de
quelque fatigue, bien compréhensible au terme d'une longue carrière
partagée entre les obligations professionnelles et les travaux érudits,
son état de santé restait satisfaisant. Son activité intellectuelle, qui
faisait l'admiration, ne fléchissait pas et rien ne pouvait laisser
prévoir un dénouement aussi brusque.

Né à Paris en 1900, M. Gougenheim, après des études secon-
daires au collège Rollin ef au lycée Condorcet, entra à l'Ecole normale
supérieure en 1920 et en sortit agrégé de grammaire en 1923. Nommé
professeur au Lycée d'Amiens, il prépara ses thèses de doctorat
qu'il soutint en 1929 : Etude sur les périphases verbales de la
langue française et La langue populaire dans le premier quart
du xixe siècle d'après le Petit Dictionnaire du peuple de
J : C. - L.-P. Desgranges. Dans la suite, M. Gougenheim enseigna
aux Facultés de Clermont-Ferrand (1929-1931), de Strasbourg
(1931-1955) ef de Lille (1955-195i'), avant d'occuper à la Sorbonne,
en 1957', la chaire d'histoire de la langue française. De 1923 jusqu'à
son dernier jour, son activité érudite ne connut pas d'interruption,
puisque, mobilisé en 1939 et fait prisonnier en 1940, il rédigea
pendant sa captivité un article particulièrement remarqué des spécia-
listes, les Notes sur le vocabulaire de Robert de Clari et de Ville-
hardouin (Romanis, 1944-1945).

Sa nomination dans l'ordre de la Légion d'honneur (Chevalier
en 1955, Officier en 1965) fut la juste récompense d'exceptionnels
mérites.

6 M. Gougenheim laisse une a ?uure considérable dont il est difficile
de rendre compte dans le cadre étroit d'une simple notice nécrologique.
Disons seulement qu'à onze ouvrages s'ajoute une centaine d'articles
et de contributions à des Mélanges, publiés dans des revues françaises
et étrangères. Les plus importants ont été réunis en un volume de
432 pages sur l'initiative de ses collègues et amis pour son soixante-
dixième anniversaire (Etudes de grammaire et de vocabulaire
français (Paris, Picard, 197"0). A ces travaux, il faut encore ajouter
un millier de comptes rendus, toujours consciencieux et objectifs,
souvent très fouillés, publiés notamment dans le Bulletin de la
Société de Linguistique de Paris, dont il était, depuis 1923, un
membre particulièrement acfi f et dont il fut président de 1955 à 1956.

D'une ampleur peu commune, l'ceuvre scientifique de
M. Gougenheim est d'une surprenante variété. De bonne heure, il
fut attiré par l'ancien français, comme en témoignent ses études
sur Robert de Clari, son édition d'un fabliau du XIIIe siècle (1932),
ses Notes sur le vocabulaire de Rabelais (1949), sa Grammaire
de la langue française du XVIe siècle (1951), Trois Essais de
17ontaigne (1952) et l'intérët qu'il ne cessa de porter, jusqu'à la
fin de sa vie, à la Chanson de Roland. Mais il avait aussi réunt
une immense documentation sur le vocabulaire et la syntaxe (emploi
des prépositions, syntaxe des pronoms et du verbe) des auteurs
français du XVIe siècle à nos jours. Dialectologie, géographie
linguistique, étymologie, sémantique, stylistique  :rien ne lui était
indifférent; rien n'échappait à sa curiosité toujours en éveil.

Porté par sa formation et par golzt personnel vers la philologie
ef la linguistique historique, M. Gougenheim n'en restait pas moins
très ouvert aux fendantes actuelles qui font une part de plus en plus
large au structuralisme et à la linguistique quantitative. Ses Eléments
de phonologie française (1935) et son Système grammatical de
la langue française (1938) nous révèlent déjà un esprit aussi à
l'aise dans la description synchronique que dans les études dia-
chroniques. Les articles 1Torphologie et fonctions grammaticales
(1959), Grammaire des fonctions et grammaire structurale (1966)
et Changements lexicaux. Réactions en chaîne et rémanence
(1966) sont, à cet égard, particulièrement significatifs. plais pour
lui, les structures de vocabulaire «  ne peuvent être que partielles,
fragiles, contingentes, en perpétuel remaniement  ».

Quant à la linguistique quantitative, M. Gougenheim en suivait
les développements avec une attention scrupuleuse et mettait infini-
ment de bonne volonté et de gentillesse à s'orienter en un domaine
si étranger à ses préoccupations ordinaires, en mëme temps qu'il
faisait bénéficier les mathématiciens de la connaissance profonde
des processus linguistiques qu'il avait acquise au cours de sa carrière.

7 Sans doute, il était loin de tout approuver dans la direction nouvelle
que prenait la science du langage. Il craignait notamment que l'usage
commode, mais abusif, de formules mathématiques ne détournât
les linguistes de l'effort nécessaire pour s'exprimer de façon claire
en langage commun. Epris de netteté et de précision, il déplorait
surtout un certain jargon à la mode, un certain snobisme mathé-
matique qui cachaient parfois l'indigencé ef l'incertitude de la pensée,
et sur ce point, se rencontrait avec plus d'un mathématicien.

Séduit par les perspectives que semblait, un moment, ouvrir
la traduction automatique, il fut un membre particulièrement actif
de l'A.T.A.L.A., fit partie du comité de lecture et publia avec quelques
coilaborafeurs Problèmes de la traduction automatique (1968).
On lira toujours avec profit sa préface et ses fort intéressantes contri-
butions. La traduction automatique, dans la mesure où elle suscite
encore quelque intérêt, s'oriente aujourd'hui vers d'autres méthodes.
Mats on peut rester sceptique sur leur efficacité et il est possible
que si, un jour, elle prend un nouveau départ, on revienne aux
conceptions prudentes et aux analyses à la fois fines et rigoureuses
de M. Gougenheim. D'une façon générale, il estimait qu' « enseigner
à la machine l'art de traduire, c'est poser un problème de pédagogie
qui suppose avant tout la con fronfation des qualités et des aptitudes
de l'homme avec celles de la machine  ».

En 1951, M. Gougenheim fut chargé par une commission
constituée au ministère de l'Éducation nationale de l'établissement
d'un vocabulaire limité et de directives grammaticales destinés à
fournir aux étrangers une première étape, solide, dans l'acquisition
de noire langue. II lui fallut beaucoup de dévouement et de persévé-
rance pour mener à bien cette entreprise en dépit des di~cultés que
présente fouie sélection rationnelle et méthodique du vocabulaire, ef
en dépit aussi de certaines incompréhensions dues à l'ignorance des
problèmes qu'elle pose. Ceci, sans parler des tempêtes idéologiques
qu'a toujours soulevées la seule idée d'une limitation du vocabulaire.
En 1954, parut le petit livre Le français élémentaire et en 1956,
l'ouvrage scientifique, L'élaboration du français élémentaire, ré-
édité et complété en 1964 (G. Gougenheim, R. Michéa, P. Rivenc,
A. Sauvageot, L'élaboration du français fondamental, ler degré,
Paris, Didier).

Assez rapidement, cette méthode de sélection du vocabulaire,
basée à la fois sur l'étude statistique de la langue parlée et des
enquêtes analogues aux sondages d'opinion, s'imposa à l'attention
des linguistes et des pédagogues. Le terme de « disponibilité  », qui
correspondait à une notion nouvelle, prit place dans le vocabulaire
de la linguistique. Le Français fondamental fut utilisé, en France,
dans plusieurs ouvrages pédagogiques, publié avec traduction des

8 mots au Danemark, servit de modèle, en Allemagne, au Grund-
deutsch et, au Canada, à des travaux poursuivis dans deux universités.

Quant au Centre d'étude du français élémentaire, établi 'à
l'Ecole normale supérieure de Saint-Cloud et dirigé par M. Gou-
genheim, il devint plus tard le Centre de recherche et d'étude pour
la' diffusion du français (C.R.E.D.I.F.), dont il est superflu 'de
souligner l'importance et le rayonnement. Mentionnons seulement
le Français fondamental, 2e degré, que dirigea encore M. Gou-
genheim, et le Dictionnaire fondamental de la langue française
(1958, rééd., 1961), qui fut son ouvre personnelle, connut, lui aussi,
un vi f succès et servit de base, au Canada, à des travaux complé-
mentaires. Dans le même ordre de recherches, M. Gougenheim pré-
façait, l'année dernière, le Vocabulaire général d'orientation scien-
tifique, réalisé soezs la direction d'André Phal.

Depuis 1951, NI. Gougenheim ne cessa jamais de s'intéresser
à la diffusion de noire langue. Chaque mois, régulièrement, il donnait
à L'Enseignement du français aux étrangers, bulletin pédagogique
de l'Alliance française, un article destiné, en principe, aux maffres
enseignant hors de nos frontières, mais dont la portée était, en réalisé,
singulièrement plus grande. Les articles publiés de 1952 à 1966,
petits chefs-d'ceuvre de précision et de concision, ont été réunis en
deux volumes I.es mots français dans l'histoire et dans la vie
(Paris, Picard, I, 1962; rééd. 1966; II, 1966), dont la lecture est
particulièrement attachante. Ce sont des ouvrages de vulgarisation
au meilleur sens du ferme, écrits en une langue claire, accesstble à
fous. Mais il est aussi permis de les regarder comme les éléments
d'une Histoire de la langue française que M. Gougenheim projetait
d'écrire. Ils nous renseignent fout au moins sur la direction que
prenaient peu à peu ses réflexions, direction que paraissent préciser
les dernières lignes du dernier article publié du vivant de l'auteur

Différenciation de sens et naissance de concepts (Hommage à
I. Meyerson dans la revue Psychologie comparative et art)

«  Apparition de sens nouveaux qui provoquent la formation de
concepts nouveaux, appel à des mots nouveaux pour exprimer des
concepts nouveaux, tels sont les deux aspects de la naissance des
concepts.

«  Nous assistons à l'enriehtssement concomitant de l'esprit et
du vocabulaire. A cet égard, la langue française du Moyen Age
et même celle du XVle siècle sont pauvres. L'effort de différenciation
du vocabulaire, qui se développe au XViie siècle, a été l'ceuvre des
gens du monde et des grammairiens plus que des philosophes. C'est
ee qui donne aux concepts du français un caractère moins systéma-
tique, mais plus riche en nuances.

9 Enrichissement concomitant de l'esprit et du vocabulaire  : une
grande idée qui, sans un destin impitoyable, aurait donné naissance
à une grande oeuvre. De toute façon, ces vues d'ensemble, jointes au
souci du détail, placent 1V1. Gougenheim dans la lignée des savants
qui ont voué leur existence à l'étude de notre langue, à la suite de
F. Brunot et de J. Giiliéron, dont il fut le disciple et pour lesquels
il professait une fervente admiration.

1~1. Gougenheim alliait, en ef fet, à l'amour de la science et à
une conscience professionnelle exemplaire la délicatesse des sentiments
et la générosité, et ce n'est pas là son moindre mérite. D'une grande
simplicité dans la vie quotidienne comme dans ses écrits, d'une parfaite
modestie et d'une inépuisable bonté, il était fidèle et affectueux dans
ses amitiés. Sa servitude morale, sa probité intellectuelle, la modé-
ration de ses jugements inspiraient respect et sympathie à tous ceux
qui l'approchaient ou avaient le bonheur de correspondre avec lui.
D'une extrême obligeance, il ne ménageait pas ses encouragements,
son aide ou son concours, et ce n'est jamais en vain qu'on faisait
appel à son expérience et aux trésors d'érudition qu'il avait accumulés.

Ses études de vocabulaire et son souci de se tenir au courant des
théories et des recherches nouvelles l'avaient naturellement amené
à suivre avec intérêt le développement des Cahiers de Lexicologie.

Les responsables et les collaborateurs de la Revue tiennent à
exprimer ici leur affection et leur gratitude à la mémoire de celui
qui fut toujours un de leurs guides les plus bienveillants.

~i. 171CHEA.