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  • ISBN: 978-2-406-10851-1
  • ISSN: 2262-3108
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-406-10851-1.p.0107
  • Éditeur: Classiques Garnier
  • Mise en ligne: 12/08/2020
  • Périodicité: Quadrimestrielle
  • Langue: Français
Accès libre
Support: Numérique
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Michel Wasserman, Les Arches dor de Paul Claudel. Laction culturelle de lambassadeur de France au Japon et sa postérité, Librairie Honoré Champion, Série « Route de la Soie » sous la direction de Béatrice Didier et Catherine Mayaux, février 2020, 174 p.

Je suis venu

du bout du monde

pour savoir ce qui se

cache de rose au fond

des pivoines blanches

de Hasédéra

Cent Phrases pour éventails (poème 18).

Michel Wasserman1, en véritable expert de la période japonaise de Paul Claudel, offre dans son dernier ouvrage une synthèse incontournable de lengagement institutionnel et culturel de celui qui fut appelé l« Ambassadeur-poète » (shijin taishi) au Japon, pays où il exerça son mandat de la fin de lannée 1921 à janvier 1925, puis après un retour en France pour un congé dun an, à nouveau de février 1926 à février 1927, date à laquelle il rejoignit le poste dambassadeur à Washington. Durant ces quelque quatre années effectives de séjour au Japon, Claudel parvint à fonder, en partenariat avec les plus francophiles des mécènes japonais, notamment Eiichi Shibusawa à Tokyo et Katsutarô Inabata à Kyoto, les principaux dispositifs français de coopération culturelle, scientifique et éducative au Japon – lesquels, en 2020, poursuivent leurs missions de diffusion. Cest cette histoire que lon qualifierait volontiers de « miraculeuse » que Michel Wasserman entreprend de raconter à nouveau, cette fois du point de vue de lévolution institutionnelle de ces dispositifs, à partir dune documentation minutieusement explorée en France et au Japon, dans les archives diplomatiques comme dans les registres des établissements concernés.

Louvrage est composé de quatre parties principales, au long dun déroulement tout à la fois chronologique et topographique : « La Maison, 108lInstitut, la Guerre et son ombre, la Villa ». M. Wasserman nous conduit ainsi, des premiers pas de Claudel au Japon, vers la postérité de ses gestes fondateurs, létape la plus récente étant la renaissance en 1992 de la Villa Kujoyama (résidence dartistes pleinement active aujourdhui à Kyoto). On trouve, au centre de louvrage, un cahier iconographique composé de seize photographies en noir et blanc, documentant essentiellement les bâtiments qui abritaient ces institutions. Trois annexes viennent compléter lensemble : les extraits dun témoignage de Jean-Pierre Hauchecorne, ardent défenseur de lInstitut français du Kansai durant la sombre période de la Seconde Guerre mondiale ; une synthèse sur les différentes localisations et montages immobiliers de la Maison franco-japonaise ; enfin un échange datant de 2017 entre M. Wasserman et celui qui était alors le directeur de la Villa Kujoyama, Christian Merlhiot, à loccasion des 25 ans de cette Villa refondée. Une liste des références et un index des noms cités mettent le point final à cette petite somme précieuse, qui résume un siècle dintenses échanges culturels franco-japonais sous langle des institutions qui ont permis un tel essor.

M. Wasserman, dune plume légère, développe son récit historique en préservant une distance empathique par rapport à son sujet : admiration pour le travail accompli, pour la ténacité et lhabileté de Paul Claudel diplomate, pour le talent du poète et sa passion sensible du Japon, mais description objective aussi des difficultés rencontrées ici et là, soit avec les partenaires japonais, soit avec les représentants du Quai. Si la création de la Maison franco-japonaise, en 1924, était un geste pionnier et en ce sens porté par le désir douvrir véritablement une nouvelle ère de la connaissance réciproque (parallèlement aux prises de position géopolitiques à la sortie de la Première Guerre mondiale), le flottement sur son statut juridique – fondé sur « une organisation coutumière » (p. 56) selon les termes de René Capitant, directeur de la partie française (1957-1960) – ne donna jamais satisfaction. On peut aussi souligner que la mise en place de lInstitut français du Kansai fut bien compliquée, entre des choix de terrains inadaptés, les déménagements, constructions et destructions, et surtout les rivalités institutionnelles entre Tokyo et Kyoto. Cest au chapitre « LInstitut » que M. Wasserman décrit en détails et avec drôlerie, à laide de nombreux extraits, les heurts entre les principaux acteurs du projet, parmi lesquels lAmbassadeur lui-même. Une « guerre picrocholine » (p. 80) qui, à la fin de la décennie suivante, alors que Claudel a quitté la carrière diplomatique en 1935, va croiser lHistoire de la grande guerre, avec pour commencer la concurrence effrénée que se livrent les Instituts français et allemand 109quune série de coïncidences va placer côte à côte devant le campus de lUniversité de Kyôto. Comme lexpose le chapitre « La guerre et son ombre », bientôt ce sont les activités de la Maison franco-japonaise et de lInstitut français qui se voient réduites, puis interrompues, le bâtiment de Kyôto étant réquisitionné pour « y installer une usine dinstruments de précision pour larmement japonais » (p. 91). En juin 1945, Hauchecorne, enseignant officiant comme directeur adjoint et Miyamoto, secrétaire général, sont arrêtés par la Police politique, dans le cadre dobscures accusations… M. Wasserman poursuit ainsi son investigation historique sur cette phase ténébreuse de la relation franco-japonaise, une page qui sera pourtant tournée rapidement au lendemain de la guerre.

Grâce aux enquêtes patiemment menées par les nombreux spécialistes japonais de lœuvre, une documentation fournie existe au Japon. Mais, comparées aux travaux historiques de M. Wasserman, les recherches japonaises sont plus littéraires. Ainsi tout au long de lannée 2018, qui commémorait le cent-cinquantième anniversaire de la naissance de Claudel, la vie et lœuvre de lécrivain ont-elles été largement célébrées au Japon, par des colloques, conférences, reprises de pièces de théâtre (notamment le nô Omokagué - La Femme et son ombre, ainsi que la version intégrale du Soulier de Satin dans la traduction et mise en scène de Moriaki Watanabe), etc.2 On a pu également voir au Musée de la littérature moderne de Kanagawa (à Yokohama, mai-juillet 2018) une passionnante exposition consacrée à lécrivain diplomate, présentant un nombre considérable de photographies, lettres et documents qui témoignent de la haute intégration de Claudel dans les milieux intellectuels, littéraires et artistiques japonais de lépoque. La même année, le gouvernement japonais proposait en France une saison culturelle de grande ampleur, appelée « Japonismes 2018 : les âmes en résonance », un hommage appuyé à lécrivain, pour célébrer cette fois le cent-soixantième anniversaire des relations diplomatiques franco-japonaises.

Ce qui ressort principalement de ces épisodes, cest limpact des décisions de Paul Claudel au Japon : on peut être surpris de constater que ces actions diplomatico-culturelles ont pu, tout en se transformant, conserver leur portée un siècle plus tard, surmontant les conflits de la Seconde Guerre mondiale et la reconfiguration des rapports de force géopolitiques. On peut sinterroger aussi sur les tensions entre héritage et nouvelles issues dans un monde globalisé. Mais, dans tous les cas, la stratégie culturelle internationale du Quai dOrsay, qualifiée de « diplomatie dinfluence » 110aujourdhui, sinscrit pleinement dans ce sillage. Le Japon, comme la France, sont des pays de réception et de production, dappropriation et de recréation – des affinités que Claudel avait su exprimer par cette formule des « âmes en résonance ». Seuls quelques esprits exceptionnels ont su ainsi associer le génie littéraire au talent (parfois controversé) diplomatique : on pense par exemple à Saint-John Perse, ou plus tard à Romain Gary. Mais leurs chemins ne furent pas sans épines. Lon apprend dans cet ouvrage que le brio du diplomate Paul Claudel était le fruit defforts constants pour naviguer entre les écueils, convaincre des solutions, tout en préservant le temps dune œuvre essentielle en cours et à venir.

Cécile Sakai

Professeure de littérature japonaise à lUniversité de Paris –
Campus Paris Diderot

Ancienne directrice de lInstitut français de recherche sur le Japon à la Maison franco-japonaise (2016-2019)

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Reine-Marie Paris, Philippe Cressent, Camille Claudel, catalogue raisonné, 5e édition revue, corrigée et augmentée, éd. Culture Economica, Paris, 2019, 863 pages, 125 euros.

Un catalogue artistique doit constamment être remis à jour ; celui-ci a été publié pour la première fois en 1990, puis repris et augmenté en 2000 et 2004 ; la dernière édition, la cinquième, voit son nombre de pages et dillustrations considérablement accru. Cest un moyen fort bien fait de se familiariser avec lœuvre de Camille Claudel, de plus en plus goûtée du grand public, mais aussi un instrument de travail que ne sauraient bouder les claudéliens, tant la lumière projetée sur la figure de la sœur si longtemps occultée éclaire aussi la connaissance que lon peut avoir du frère.

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Lune des premières qualités du livre (à consulter de préférence sur un lutrin, étant donné sa dimension et son poids !) est la clarté de ses rubriques et de sa présentation. Reine-Marie Paris, petite fille de Claudel et petite-nièce de Camille, y retrace le cheminement qui, depuis un mémoire en Sorbonne en 1982, la amenée à cette grande et savante familiarité avec lœuvre artistique de Camille. Il ne sagit pas simplement de commentaire, mais denquête, de pistage des œuvres, de recherche de lettres, de recueil de témoignages, de classement, dauthentification – chose rendue difficile du fait du caractère inhérent à la sculpture de présenter des témoins multiples pour une seule œuvre. Le catalogue, qui occupe la plus grande partie du livre (p. 237 à 727, cent trente deux œuvres présentées) fait état des diverses versions, et offre systématiquement pour chaque œuvre un historique, une description matérielle, des documents, une rubrique critique, la liste des expositions et la bibliographie. Sil sagit essentiellement de sculptures, les autres facettes, moins connues, de lœuvre de Camille ne sont pas de reste : dessins, fusains, pastels, huile : par exemple p. 241 (no 8), « La vieille du Pont-Notre-Dame » (fusain), ou p. 296 (no 27-4) le très joli pastel représentant Louise, sœur de Paul et Camille.

Le catalogue, qui parle de lui-même, est accompagné dun nombre important de paratextes rassemblés en diverses rubriques : Témoignages – Les fidèles – Annexes. Les témoignages sont pour la plupart des textes déjà publiés, certains anciens, mais quil est fort utile de trouver ici groupés ; on y lit larticle fondateur de Mathias Morhardt [Mercure de France, mars 1898] qui situe Camille dans le contexte artistique de lépoque et dresse un premier catalogue de son œuvre ; puis les deux textes consacrés par Paul à sa sœur à quasiment cinquante ans dintervalle [1905 et 1951 : davant linternement à après la mort, tout lempan dune vie tragique], tous deux écrits à loccasion dexpositions ; on y admire la profonde communion esthétique des deux artistes, une sorte de gémellité dans deux modes dexpression si différents, cette tension du fond de la matière vers autre chose dinsaisissable, « la main légère, aérienne, de ma sœur, ce goût toujours un peu enivré, cette présence perpétuelle de lesprit, ces complexes ou buissons madréporiques, profondément pénétrés par lair et tous les jeux de la lumière intérieure ! » [1905, p. 101] ; un hommage du regretté P. Tilliette (né en 1921 et non pas en 1927), à loccasion de lexposition de 1984 ; des textes repris des précédentes éditions du Catalogue, sur Camille et Debussy, Claudel et Rodin, le contexte culturel qui vit éclore lart de Camille, une étude de Michel Brethenoux intitulée « Passions et “Ré-enchantements” » qui célèbre lheureux retournement qui vaut maintenant à Camille une 112juste célébrité, et enfin une réflexion dinspiration psychanalytique, et une interrogation sur le statut de la femme artiste à lépoque.

Nous ne pouvons nous attarder sur la série des « Fidèles », amis de la première heure de Camille et qui ont heureusement contribué à la soutenir, notamment en achetant et diffusant ses œuvres ; en lien avec Claudel on notera les noms dHenry Lerolle, qui a aussi su discrètement aider le jeune frère, et Philippe Berthelot, lAnge gardien du diplomate aventureux, amoureux des chats et fin connaisseur en matière dart. Réservons une place particulière à Octave Mirbeau qui entra en contact avec Claudel par lintermédiaire de Marcel Schwob, et avec Camille par Rodin ; il lui consacra plusieurs articles très louangeurs, notamment en 1892 puis en 1896, et possédait lui-même une version en plâtre des Causeuses.

Enfin, on soulignera lintérêt extrême du long article écrit par un neurologue et un psychiatre, les professeurs François Lhermitte et Jean-François Allilaire. Nous connaissons tous les objections lancinantes qui fusent quasiment à chaque fois que lon prend la parole quelque part sur Claudel : « Mais son attitude vis-à-vis de sa sœur ?… ». Nous avons ici les réponses, indiscutables, données par des spécialistes dont lobjectivité ne saurait être contestée : diagnostic clinique de paranoïa, avec toutes les nuances passionnantes qui simposent, combinaison de causes traumatiques (latmosphère familiale, la relation à la mère, et naturellement le rôle dévastateur de Rodin, peut-être un peu minimisé ici) et de tendances de caractère, passage dun simple terrain au délire paranoïaque, nécessité, hélas, de linternement qui ne souffrait pas à lépoque dalternative. La question est examinée de bout en bout avec une parfaite compétence, où il ne sagit daccuser ni dexcuser qui que ce soit, mais de donner les faits dans leur tragique brutalité. Camille a sombré. Son œuvre – ce quelle nen a pas détruit – reste.

Un appareil de chronologie, bibliographie et index complète cet ouvrage dont lintérêt et lutilité pour lamateur comme pour le chercheur sont manifestes. Tout au plus peut-on remarquer quil y a un certain nombre de doublons de photographies, que lon retrouve dune rubrique à lautre. Celle de Camille au bicorne (p. 269) est particulièrement élégante, réussie et émouvante.

Dominique Millet-Gérard

1 Parmi les nombreuses contributions de Michel Wasserman sur les liens entre Claudel et le Japon, on citera : Paul Claudel et le Japon. Dor et de neige, Cahiers de la NRF, Gallimard, 2008. – Paul Claudel dans les villes en flammes, Honoré Champion, 2015. – Pour rappel, larticle de Shinobu Chûjô, lun des meilleurs spécialistes japonais de Claudel : « Paul Claudel et la fondation de la Maison franco-japonaise », in Ebisu, no 26, p. 7-34, 2001 (en accès libre sur www.persee.fr) apporte un intéressant éclairage complémentaire.

2 Voir la liste complète dans le numéro 223 du Bulletin de la Société Paul Claudel.

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