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  • ISBN: 978-2-8124-4602-3
  • ISSN: 0037-9506
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-8124-4603-0.p.0083
  • Éditeur: Classiques Garnier
  • Date de parution: 10/04/2015
  • Périodicité: Quadrimestrielle
  • Langue: Français
Accès libre
Support: Numérique
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Sukehiro Hirakawa, À la recherche de lidentité japonaise – le shintô interprété par les écrivains européens, LHarmattan, 2012.

Illustre comparatiste, professeur émérite à luniversité de Tokyo, Sukehiro Hirakawa a publié en 2012 chez LHarmattan un recueil de textes quil présente, non sans quelque malicieuse provocation bien dans la manière de ce disciple dÉtiemble, comme un « éloge » de la « créolité » du Japon : ceci au sens où, selon les termes de lauteur, « ce pays périphérique, tolérant à lintroduction sélective de productions ultra-marines », présente « la coexistence étrange et productive de cultures dorigines diverses ».

Le concept doit beaucoup, chez M. Hirakawa, à Lafcadio Hearn dont il est au Japon un spécialiste reconnu, layant beaucoup traduit et lui ayant consacré plusieurs ouvrages. On sait peu généralement que lauteur de Kwaidan et de In Ghostly Japan, grand interprète des mythes et légendes du Japon auprès du public occidental, sétait auparavant intéressé en précurseur à la culture créole louisianaise, et avait passé deux ans à la Martinique où il avait été fasciné par lemprise du vaudou sur lunivers mental des populations dorigine africaine.

Constater la résistance des croyances ancestrales dans un territoire labouré depuis des siècles par les missions catholiques le préparait, selon M. Hirakawa, à reconnaître au Japon limportance de la religion nationale, ou shintô, sous la façade bouddhiste, produit dimportation (et donc de créolisation) au Japon comme il lest dans tous les pays de lExtrême-Orient. Si une part importante de louvrage de M. Hirakawa porte (cest le titre du chapitre iii) sur « Les expériences martiniquaises et japonaises de Lafcadio Hearn », le chapitre i, intitulé « Le pays des kami – le Japon de Lafcadio Hearn et Paul Claudel » nous concerne directement.

M. Hirakawa y rappelle la singulière sympathie que Claudel (qui na pas de mots assez durs pour condamner le bouddhisme perçu comme un culte du néant) éprouve pour lanimisme (sentiment du génie du lieu, des végétaux et des êtres) qui est au fond de la vision shintoïste du monde. Lauteur nous rappelle la belle lettre adressée après la Seconde Guerre mondiale par Claudel à son ami Yoshio Yamanouchi, qui lui avait servi de truchement auprès des milieux artistiques au cours de sa mission, et

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dans laquelle, évoquant avec nostalgie ce « paradis de beauté » quavait été pour lui le Japon, Claudel ajoutait y avoir « respiré ce que beaucoup de visiteurs étrangers sont incapables de comprendre, une atmosphère religieuse », soit aux yeux de M. Hirakawa « une atmosphère shintoïste ». Et lauteur de citer longuement le texte fondamental de la période nipponne, le « Regard sur lâme japonaise », où Claudel progressant dans la forêt solennelle éprouve par une sorte dillumination ce sentiment de crainte révérentielle propre au shintoïsme dans lequel il voit « lattitude spécialement japonaise devant la vie », attitude quil peut parfaitement selon M. Hirakawa faire coexister avec sa propre foi. Ce nest donc sans doute pas par simple politesse de diplomate que lambassadeur est amené à déclarer devant les auditeurs de sa conférence de Nikko combien il lui paraît justifié « que le Japon a[it] été appelé la terre des Kami » (les dieux du shintoïsme), « cette définition traditionnelle [lui paraissant] encore la plus juste et la plus parfaite qui ait été donnée de [leur] pays ».

Michel Wasserman

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