Aller au contenu

Le marché des idées

Afficher toutes les informations ⮟

  • ISBN: 978-2-406-08212-5
  • ISSN: 1843-9012
  • DOI: 10.15122/isbn.978-2-406-08213-2.p.0311
  • Éditeur: Classiques Garnier
  • Date de parution: 27/06/2018
  • Périodicité: Semestrielle
  • Langue: Français
Accès libre
Support: Numérique
311 Christiane Rn1vcÉ, Lettre à un jeune chrétien et à ceux qui ignorent qu'ils le
sont, Paris, Éditions Tallandier, 2017.


Pour diverses raisons, il est difficile de parler aujourd'hui du chris-
tianisme. Premièrement, c'est parce que le christianisme suppose une
histoire fondamentale qui a été, depuis toujours d'ailleurs, très facile à
comprendre, mais aussi très difficile à croire. Elle s'est toujours heurtée à
une sorte de scepticisme moyen (même médiocre intellectuellement), une
combinaison fatale d'un peu de biographie et d'un peu de physique (et
plus taxd un peu d'astrophysique), mélangées à une sorte de sirop ayant un
fort arôme artificiel de philosophie première. Voici donc, reconnaissons-le,
une difficulté majeure, soutenue vigoureusement par la mode culturelle
actuelle, qui ne permet au moins à aucun self-made man de rester pensif
pour un instant mais lui offre constamment des slogans solipsistes sur
la libération du moi et l'accomplissement de soi. Il est aussi vrai, depuis
toujours, que ce n'est pas nous qui arrivons à la foi chrétienne par des
efforts personnels, mais qu'elle-même nous est donnée, pax la grâce divine.
Nous, aujourd'hui, en tant que gens qui possèdent des écrans de plus en
plus grands mais sans horizon, nous sommes trop hâtés de tout prendre
pour attendre encore qu'on reçoive quelque chose. Un autre problème
majeur consiste en la façon dont nous avons tendance de nous rapporter
à la religion institutionnalisée. Nous attendons inertes (et nous avons
cette tendance depuis toujours) des lois, des règlements et, éventuelle-
ment, des sanctions qui dirigent notre être moral, par le même frisson
ou le même sentiment de l'inéluctable que celui qui s'empare de nous
lorsque nous recevons une amende de circulation ou des pénalités pour
n'avoir pas payé les taxes. Il existe en nous tous des réflexes de rigoristes,
de superstitieux ou de débrouillards que nous pensons pouvoir utiliser
aussi dans les affaires spirituelles. Nous arrivons ainsi à employer toute
pratique ou pilule pour éluder le contrôle légitime de la conscience. Ainsi,
n'est-il pas étonnant que nous soyons constamment sur le point de céder
lorsque, au stress quotidien, s'ajoute le stress de la vie éternelle. Le devoir
religieux n'est qu'un devoir de plus dont nous voulons échapper par des

312
excuses habituelles : en nous disant que nous ne l'avons pas su, que nous
l'avons oublié, que nous ne nous en sommes pas rendu compte ou, si
notre révolte enfantine atteint le paroxysme, en criant ensemble avec les
autres anarchistes de quartier : « À bas le tyran ! »

Dans ces conditions, nous pouvons nous imaginer à quel point il a
été difficile pour Christiane Rancé de régler son style pour écrire Lettre
à un jeune chrétien et à ceux qui ignorent qu'ils le sont, un livre dont le titre,
attractif et provocateur, détermine ceux qui sont déjà croyants de mesurer
l'intensité de leur croyance, et ceux qui sont sceptiques ou indifférents
d'observer à quel point les questions qu'ils considèrent avoir comprises
sont, en réalité, si peu comprises.

Le titre accrocheur, qui interpelle le lecteur de la position de quelqû un
d'expérimenté, pourrait trop promettre à ceux qui s'attendent à y trouver
une formule apologétique unitaire, des conseils clairs et des réponses
concrètes à des questionnements théologico-philosophiques plus ou moins
sophistiqués, comme il se passe dans un des livres d'André Frossard.
D'ailleurs, on ne peut pas considérer tous les chapitres du livre des lettres.
De toute façon, non dans le sens habituel, parce qu'on y trouve aussi des
pages émouvantes de reportage, ou bien d'autres qui semblent découpées
d'un journal. C'est pourquoi l'auteure est obligée de placer périodiquement
des signaux phatiques dans la suite de textes qui composent le livre, ce qui
fait que son écriture oscille entre aveu et homélie. Bien sûr que l'auteure
aurait pu s'imposer la rhétorique épistolaire tout au long du livre, ce qui
aurait conduit à l'unité stylistique et, pourquoi pas, à la sensation finale du
jeune lecteur (biologiquement jeune) qu'elle a constamment visé, qu'elle a
correctement compris, abordé avec tact, c'est-à-dire guidé. Crptant pour une
telle tactique scripturale, l'auteure aurait été obligée à utiliser autrement
les citations (très bien choisies d'ailleurs) des différents penseurs chrétiens.
Elle aurait pu les fondre, en les paraphrasant, dans une formule discursive
plus personnelle et qui n'aurait pas donné à ceux qui ignorent être chrétiens
la sensation d'être tout simplement ignorants. D'autre part, il existe sans
doute une certaine catégorie de public (le lecteur éternellement jeune du
point de vue spirituel) qui appréciera l'habile herméneutique de l'auteur,
construite sur des phrases mémorables d'autres écrivains, qui l'aidera à
renforcer ses convictions rationnellement et émotionnellement.

À travers les vingt chapitres, Christiane Rancé essaie de réaffirmer
l'unité de fond chrétienne des phénomènes sociaux et culturels actuels

313
que nous nous sommes habitués à encadrer dans un généreux humanisme
areligieux. Et si les difficultés mentionnées au début semblaient assez
grandes, après la décision de parler sur le christianisme (pourtant pas si
difficile à prendre, une fois éloignée la. tentation piétiste de tout garder pour
soi-même) apparaît un obstacle plus grand encore :cette manière relâchée
d'aborder le christianisme comme nous abordons toute autre idéologie,
en pouvant en extraire seulement ce qui nous convient ou qui nous est
immédiatement utile parce que nous y avons tout le droit de bricoler dans
l'espace et le temps que nous avons en possession, c'est-à-dire notre vie,
le mieux possible. Et les multitudes d'idées religieuses venues de tous les
coins du monde sont très généreuses. Or, c'est l'attitude que l'auteur ne
veut pas seulement éviter, mais elle a le courage admirable de l'affronter.
Pour ne donner qû un seul exemple, voici comment elle réussit à nous
envoyer, subtilement et efficacement, au-delà des surfaces trompeuses du
jargon idéologique à la mode : «La réponse tient sans aucun doute dans
les mots qûon ressasse tous les jours et dont on nous rebat les oreilles
comme s'ils avaient le pouvoir des mantras :anesthésier la douleur pax leur
simple répétition —l'amour, la liberté, la vérité, la paix, la joie, la beauté,
l'exemple, le paradis. On en connaît bien d'autres, de nom bien sûr, et
toujours vus et entendus de loin, mais hélas, toujours donnés non plus
comme des idéaux à vivre ou à poursuivre, mais comme des consolations. »
(p. 24) Il y a donc des pages où elle dévoile habilement la manière dont
l'enthousiasme du jeune depuis toujours pour « un monde intact », pour
la vie, le beau et l'amour se nourrit, inconsciemment en quelque sorte,
des valeurs chrétiennes. Il est évident que l'activisme actuel, qui tend à
prendre les effets socio-culturels concrets de la vision métaphysique chré-
tienne comme des causes en soi (en double sens du terme, philosophique
et politique) est difficile à interpeler pour se rappeler ses racines morales.
Le bien qui découle du fait que nous nous sentons bien premièrement
lorsqu'on fait du bien à l'autre n'a pas, évidemment, la même valeur que
celui qui apparaît, naturellement, après que nous eûmes fait tout d'abord
l'effort de renoncer à nous et de nous orienter vers le Bien. Dans un monde
de sensations fortes et immédiates où l'artificiel supplante le naturel, nous
n'avons plus d'oreilles pour écouter les sublimes et les délicats refrains du
Christ. Nous sommes persuadés que Christiane Rancé est consciente de
ce problème complexe et qû elle s'est souvent demandée comment donner
simplement, à un public malheureusement accommodé au simplisme, des

314
réponses plus compliquées. C'est pourquoi, sa stratégie de répondre rapide-
ment, par des formules inspirées, à des problèmes compliqués de théodicée
pax exemple, peut contribuer, hélas, en faveur de ce simplisme ambiant. En
ce sens, la création d'un antagonisme entre le jeune lecteur et «ceux qui
accouchent au forceps la société nouvelle » (p. 13) a l'avantage de délimiter
clairement les adversaires pax des touches stylistiques spectaculaires, mais
nous nous posons la question de savoir si, justement parce que nous avons
sous les yeux l'option simpliste entre amis et ennemis indéfinis, nous ne
serions pas tentés de laisser tomber la réelle, profonde et douloureuse
guerre contre l'ennemi intérieur. Pour obvier à de telles interprétations,
l'auteur n'hésite pas à exposer ses propres faiblesses dans un chapitre qui
est un touchant fragment d'hagiographie de l'ancien pape, Jean-Paul II.

Christiane Rancé fait preuve d'une excellente habileté interpréta-
tive qui lui permet de démontrer la continuité entre les écritures de
l'activisme contemporain et le message des écritures. Ainsi restent
notables ses tentatives de donner un sens plus large (ou plus haut) à la
sensibilité écologiste actuelle, l'effort de nous faire comprendre l'espoir
d'une façon moins naïve mais aussi celui de transformer le plomb
moral de l'insolence juvénile naturelle dans l'or de l'offense radicale des
institutions démontrées par le Sauveur, ainsi que la mise en relief de
la différence entre l'interconnexion et la communion. Nous pouvons y
ajouter les touchantes pages écrites dans le style d'un reportage qui, en
réalité, ont pour objectif de mettre en évidence le sens de la prière. Tout
cela représente un essai bienvenu de récupérer la substance originaire des
bonnes intentions individuelles qui, au lieu de s'exprimer correctement,
c'est-à-dire communautairement, se trouve tout le temps sur le point
de se dissoudre dans le sentimentalisme pur.

Encore une fois, nous admirons le courage de l'écrivain d'essayer de
rendre plus accessibles des thèmes complexes, l'élégance pax laquelle elle
ignore la tentation de donner des répliques passives-agressives de petit-
fils de croisé dominé par le ressentiment, tout comme nous admirons
sa décision de secouer les schémas mentaux commodes et à la mode.



Râzvan ENACHE

Université «Lucian Blaga» de Sibiu

315

STÉPHANE BARSACQ,

EN PRÉSENCE D'YVES BONNEFOI'1

OU LES SOUVENIRS MIS EN ABYME


Chacune de nos lectures nous forme et nous renvoie ànous-mêmes.
Les auteurs que nous fréquentons nous habitent comme s'ils étaient nos
locataires. Mais en même temps, nous tirons profit de ces rencontres sin-
gulières, qui nous mettent en présence d'autres êtres —celle des auteurs
qui nous rendent ànous-mêmes, qui nous révèlent les profondeurs de
nos abîmes. Un tel auteur est, pour Stéphane Barsacq, Yves Bonnefoy.
Comme cela a déjà été le cas pour Cioran d'ailleurs, à qui il a consacré
un essaiZ, Cioran qui affirmait quelque part qu'il faut toujours laisser
une image incomplète de soi, mais qui n'en aimait pas moins se définir
à travers les auteurs qu'il lisait et auxquels il rendait souvent hommage
par des portraits affectifs ou des citations commentées. C'est en tenant
compte de ces desiderata que Stéphane Barsacq consacre un essai profond
et apologétique à la personnalité d'Yves Bonnefoy, qu'il avait connu et
admiré. Il se propose de créer « le portrait d'une oeuvre », ou en d'autres
termes, une analyse lucide de la diversité des préoccupations intellec-
tuelles et créatrices de l'un des derniers grands poètes français, dans
laquelle il veut mettre l'accent sur l'ouverture de sa vision poétique et
de sa poésie en tant que pratique, ainsi que sur ses rapports essentiels
avec la musique et la peinture, qui rendent l'absolu tout proche.

Il s'agit d'un essai complexe qui réussit à conjuguer plusieurs tenta-
tions et dimensions de l'écriture essayistique :suivre le parcours litté-
raire d'Yves Bonnefoy; refaire l'itinéraire culturel universel; pratiquer
l'écriture de soi tout en parlant de l'autre ;analyser thématiquement et
poïétiquement les tentatives des grands auteurs universels (en ce sens
sont réinterprétés, à la lumière de l'intérêt que leur portait Bonnefoy,
entre autres Villon, Pétrarque, Shakespeare, Keats, Baudelaire, Rimbaud,
Mallarmé, Valéry) ; fictionnaliser, autour de détails biographiques,
les rencontres de Stéphane Barsacq avec le poète et leurs discussions

1 S. Barsacq, En présence d'Ives Bonnefoy, Clichy, Éditions de Corlevour, 2017, 121 p.

2 Cf. S. Barsacq, Cioran. Éjaculations mystiques, Paris, Seuil, 2011.

316
amicales. Pax fictionnaliser, nous entendons ici que ce « je » qui participe
affectivement au dialogue se métamorphose en un « je »qui ne transcrit
pas seulement les conversations des deux auteurs, mais les transfigure
aussi en une analyse critique et en un spectacle culturel. L'événement
devient texte, le détail vécu vient renforcer le texte-événement. Un
exemple de ce fusionnement heureux entre deux esprits qui s'écoutent
réciproquement pour mieux se fondre dans le paysage culturel se trouve
dans le passage suivant

Plotin ?Yves Bonnefoy ne prononça pas son nom lors de ce déjeuner rue Lepic
où il était question de savoir à quelle époque et avec qui il aurait aimé vivre,
si la chance lui en avait été offerte. Mais il parla, ce qui revenait presque
au même, des hommes inscrits dans son temps —des sages qui se vivaient
comme partie d'un tout, je veux dire :parution musicale d'une harmonie
supérieure. En revanche, il cita Nicolas Poussin, pour préciser qu'il aurait
certainement aimé être à ses côtés lorsqu'il peignait ses tableaux romains et
avoir des entretiens avec lui, non seulement sur sa peinture, mais sur ce qu'elle
abrite : le tremblement du temps que Chateaubriand s'était plu à définir, d'une
formule célèbre, comme «admirable », mais aussi plus simplement l'accord
si musical en lui-même de l'esprit et de la terre [...]. Yves Bonnefoy a fait de
Poussin son héros le plus intime, [...]. (p. 75)

Ce double « je » (et jeu), qui vit (affectif) et qui transcrit (scriptural)
est également présent à la fin du livre, dans un passage lyrique qui
comporte des poésies-souvenirs, formes d'exercice de mémoire poétique,
«Tombeau d'Yves Bonnefoy », rassemblant sept poèmes de la nostalgie
de l'être admiré et de la mélancolie d'être tout court

V

A la noirceur,

Il répondant de poème en poème

Avec une voix d'autant plus forte,

Qu'elle était plus grave et plus retenue, [...] (p. 119)

VII

Aujourd'hui qu'Yves Bonnefoy est pour toujours,

Une ombre projetée sur nos ombres qu'il allonge, [...] (p. 121)

Ce sont des exercices d'adoration, qui, dans une forme lyrique et
succincte (la forme la plus chère à Bonnefoy et la plus touchante pour
le lecteur), re-présentent l'itinéraire spirituel du poète français.

317
L'essayiste aborde la poésie de Bonnefoy comme la transformation
langagière d'une musique intérieure, la musique de l'être. Ainsi Bonnefoy
devient-il musicien dans la mesure où sa forme d'expression poétique
est instauratrice d'une musique existentielle, d'une demeure fondée
musicalement, car, selon Bonnefoy, la première qualité du poète est de
savoir entendre avec le coeur. Pour lui, le poète est également musicien,
il le devient par une longue entente suivie, par l'écoute du silence et par
la recherche du ton. Entente, silence et ton deviennent ainsi, dans l'analyse
de Barsacq, les trois vecteurs de la poésie de Bonnefoy. Les trois facteurs
à l'oeuvre lors de sa conception/réflexion seraient : la poésie, la musique,
la voix. Cette «alliance de la poésie et de la musique » (p. 15) s'incarne
dans une réflexion sur l'essence de la voix ou de la tonalité, dont le but
est la parole transfigurée, mélange de révélation et de mort

[...] la musique porte la mort, la poésie ouvre les enfers, mais elles ne sont
pas plus puissantes pour autant, quelle que soit leur magie : il s'agit de faire
l'apprentissage d'une autre musique, d'une autre parole qui se tiendraient
au-dessus du silence, et qui, après en être sorties, doivent y retourner, diffé-
rentes, plus fortes, plus fragiles :vraies. (p. 17)

C'est l'image du retour d'Orphée que la poésie de Bonnefoy laisse entre-
voir. La musique de l'homme se transpose dans la musique du poète. Un
poète à conscience dédoublée puisque, d'une part, il crée tout en méditant
sur sa création (comme les poètes modernes, Baudelaire, Rimbaud ou
Mallarmé, que Bonnefoy fréquente et commente à maintes reprises) et,
d'autre part, il combine son art créateur avec son art traducteur, comme
une conversation de soi à soi. Traduire Shakespeare, Pétrarque ou Keats
n'est pas autre chose qu'une façon de découvrir le monde tout en faisant
la découverte de soi-même. La poésie aspire à la totalité pax une réflexion
continuelle sur le monde et l'être, sur l'apparence et l'essence. L'essayiste
parle à juste titre d' «une méditation qui vise l'intensité de la poésie,
qui est d'habiter ces intervalles, de combler ces silences, de permettre la
fluidité du plein. » (p. 28) La poésie devient ainsi réflexion sur la poésie,
elle implique absolument, pour Bonnefoy aussi, sa «poïétique », terme
dont la parenté revient à Paul Valéry même si Bonnefoy s'écarte de la
primauté de la «technique », rigoureusement revendiquée par Valéry,
en lui préférant le rêve, l'imaginaire et non la raison. Bonnefoy choisit
la compagnie de Shakespeare, «l'homme de la mer et de l'exil dans le

318
chaos » (p. 59) ; selon cet ordre de l'écriture «chaque poème annonce
déjà, dès le début, ses métamorphoses, son effacement, sa trace à suivre
au loin comme dans un souvenir ; ». (p. 40)

L'analyse que Stéphane Barsacq applique à la poésie d'Yves Bonnefoy
permet au lecteur de saisir et de comprendre cette oeuvre dans sa totalité,
dans sa plénitude idéatique et formelle, dans ses relations avec les autres
grandes poésies universelles. Il convient à cet égard de rappeler les mots
de Mallarmé : «Tout, au monde, existe pour aboutir à un livre. ». C'est
ce qu'entreprend avec raffinement et talent littéraire et critique Stéphane
Barsacq, en prouvant dans ce pèlerinage poétique qui va d'un chapitre
à l'autre, de la biographie à l'oeuvre, de l'antiquité à la modernité, de
l'apollinien au dionysiaque, de l'ici-bas au là-haut, de l'avant païen à
l'après chrétien, de l'éros à l'agapé, de la littérature à la musique, du
visuel au sensoriel, du corps à l'âme, que, pour Yves Bonnefoy, «tout,
au monde existait pour aboutir à (la musique d') un Poème ». Grand
lecteur des anciens, non pas d'une façon tributaire mais plutôt détachée,
inventive, originelle, Bonnefoy «n'a eu de cesse d'ouvrir le monde et le
poème. D'ailleurs, n'est-ce pas la faculté de la poésie que de déjouer le
déjà-vu, au profit de ce qui se lève, imprévu, et dont le nouveau voile
demandera à son tour à être défait aussitôt ? » (p. 38). L'essayiste nous
révèle comment Yves Bonnefoy combine les vertus de la raison, qui ne
pèse plus comme chez les philosophes, mais qui résonne musicalement,
avec les vertus de la parole qui délivre. L'être et la mort sont alors les
thèmes de prédilection, ontologiques et poétiques à la fois. En effet,
Barsacq considère Yves Bonnefoy comme un grand penseur qui sait
parfaitement harmoniser l'art des mots avec celui des sons, un artiste
qui s'interroge sur les âges de la création, sur les modes de la traduction,
ainsi que sur les étonnantes richesses de la rhétorique, «Comment peut-
on mourir ? » (p. 44), (qui rappelle la fameuse question de Montesquieu
Comment peut-on être Persan ?, aussi bien que celle de Cioran :Comment
peut-on être né ?). I:importance de ce livre-dialogue critique entre deux
esprits lucides et ludiques, qui se sont révélés l'un à l'autre dans un
esprit amical, réside dans le fait qu'ainsi nous disposons dorénavant
d'un compendium d'histoire littéraire et musicale plein de sagesse,
et qui retrace un certain nombre de moments essentiels de la culture
universelle. Stéphane Barsacq, lui-même prosateur raffiné et mélomane
passionné, trouve des formules métaphoriques impressionnantes pour

319
donner de la vigueur aux époques révolues et aux oeuvres reconsidérées
(historiquement, stylistiquement)

À son déclin [du Moyen Âge], au terme d'une quête du Graal de mille ans
perlé dans le sang des croisades et l'échec de la prise de Jérusalem, non
moins qu'avec l'éclatement des deux poumons de la chrétienté, Byzance et
Rome, on trouve le premier poète moderne, François Villon. Le premier,
car il a su traduire en poésie la terrible hantise de son siècle : le néant ;non
plus l'espérance d'une promesse, mais crue, nue, à l'étal, la mort — la danse
des os qui craquent, le squelette qui perce l'organisme en décomposition,
l'apothéose des corps réduits à des fromages d'où sortent, par milliers, vers
et champignons, selon une image fréquente de ce temps. (p. 43)

Pour mettre en relief le souffle nouveau et unique de la poésie de
Bonnefoy, l'essayiste le place dans le cadre du paysage littéraire de ses
contemporains. Voici une véritable fixation stylistique du recueil Du
mouvement et de l'immobilité de Douve (1953)

[...] à l'heure où les surréalistes, pour ce qu'il en restait, s'obstinaient dans la
frénésie, vouée à l'inessentiel, d'une rêverie illusoire ;loin encore du réalisme
didactique de Francis Ponge, de portée assez limitée [...], loin également
du bric à brac baroque de René Char où le grain et l'ivraie se disputaient,
mais loin également de la fable à la Henri Michaux ou de l'élégie à la Jules
Supervielle, un jeune homme venait redire en toute simplicité et au rebours
de tous, qu'il est, en fait, un lieu —vrai lieu — à trouver par-delà les appa-
rences ; une formule —vrai nom — à reprendre, pour danser avec elle dans
les chaînes d'une musique que l'esprit révèle, aux quatre points cardinaux
de la terre ;une musique qui accorde les dimensions de la finitude en cette
fête du renouveau. Fusion des limites avec l'infini, l'amour est dérobé au
rapt de la mort. (p. 45)

L'essayiste fait s'affronter les deux métaphores de la littérature, celle
du «voyage » et celle du «théâtre », pour souligner encore une fois le
penchant d'Yves Bonnefoy à la réflexion, son intérêt pour cette double
fonction du langage :transitive et réflexive, ou selon l'expression méta-
phorique du critique, pour la façon dont «chaque pièce se conçoit comme
un Poème entier, et les personnages comme des mots qui s'éprouvent
en actes. » (p. 63)

Stéphane Barsacq est lui-même «en présence» de toute la grande
littérature universelle, qu'il remet en discussion et en relation avec la
création d'Yves Bonnefoy. C'est un livre-voyage à travers les oeuvres des

320
grands esprits, qui sont évoqués d'une manière percutante et sensible
afin de consolider leur place au panthéon littéraire. Stéphane Barsacq
nous prouve qu'Yves Bonnefoy s'y inscrit pleinement.



Mihaela-Gentiana STÂNISOR

Université «Lucian Blaga» de Sibiu





PÉCHER PAR PETITES PASSIONS


Il existe un type d'écriture spécialement conçu pour briser les règles
des genres littéraires consacrés. En tout premier lieu il est le fait d'auteurs
ayant établi un programme destiné à systématiquement s'attaquer aux
canons artistiques, mais au risque ainsi de se transformer en provoca-
teurs professionnels, en d'autres termes en non-conformistes somme
toute banals. En plus de ces derniers, il y a aussi les non-conformistes
congénitaux qui écrivent, comme tout bon écrivain, parce qu'ils ne
peuvent pas ne pas écrire, mais qui manifestent une telle indifférence
pour les canons et envers la critique qu'ils donnent l'impression que le
fait d'être considérés comme de bons écrivains ne compte guère pour
eux. Sans le vouloir, ces derniers peuvent mettre en difficulté l'éditeur
qui se voit alors obligé de classer tel ou tel texte dans la catégorie
«roman » afin de lui offrir un cadeau de réception acceptable, même
s'il est évident que l'auteur a voulu faire étalage, par orgueil, mais aussi
avec d'immenses risques de répercussions morales et émotionnelles à
assumer, d'un court, cynique, raffiné et inclassable happening existentiel.

Le livre de Marie Céhère, Les petits poissonsl, qualifions-le donc de
roman, quoique sa structure, composée d'une suite de notations journa-
lières, soit le résultat d'une impulsion artistique relevant de l'autofiction.
Si elle avait été laissée complètement libre, cette impulsion narrative

1 Marie Céhère, Ler petits pairran.r, Paris, Pierre-Guillaume de Roux, 2017.

321
n'aurait produit qu'une histoire intéressante de pardon et d'acceptation
assumée de la douleur engendrée par l'hypocrisie du monde des adultes.
Fort heureusement, l'auteure, qui nous donne la sensation qu'elle est
en train de transformer, par l'exercice-même de son écriture, la bio-
graphie en bibliographie, crée pourtant des personnages suffisamment
intéressants pour justifier la transformation de leurs prénoms en titres
de chapitres d'un roman atypique. Cela ne signifie pas pour autant que
Marie Céhère se consacre avec minutie à un art du portrait. En fait, les
personnages qu'elle a construits fonctionnent comme des relais utilisés
pour la reconstitution d'une séquence courte mais décisive, du processus
de maturation par lequel passe le personnage principal, Virginie. Ainsi,
dans la vie discrète, mais secrètement aventureuse, de cette jeune femme
séductrice et capricieuse, des présences plus ou moins importantes telles
que sa mère (Odile) et son père (Hervé), ainsi que ses proies érotiques,
représentent des figures dont la normalité dans toute sa mesquinerie
doit justifier ses réactions de provocatrice, laquelle, à la seule idée qu'on
puisse la considérer comme une fille ordinaire, est sujette à la panique.

La principale technique narrative, du moins dans la première par-
tie du livre, suppose la rédaction de fragments où sont rapportés des
sentiments intenses, éprouvés dans des situations habituelles, de sorte
que l'impression générale du texte pourrait bien être celle qu'on a à la
lecture d'un journal où les dates ont été effacées. Malgré tout, Marie
Céhère réussit à créer la surprise nécessaire par les temps qui courent
où, reconnaissons-le, l'innovation réelle en prose est extrêmement rare.
Cela consiste ici dans l'habileté à maintenir, de manière très experte,
le personnage de Virginie, à la frontière entre la réalité et la fiction, en
l'orientant vers les situations les plus banales, et, en même temps, en lui
attribuant un genre de réflexivité inattendu, si l'on a en vue les prémices
existentielles d'où l'auteur le prélève. Il s'agit d'un genre de réflexivité
tendant à la bizarrerie, décentrée et polyphonique, présente habituel-
lement sous la forme de sentences et de répliques de type dialogique,
insérées habilement dans ce qui serait, classiquement, la transcription
du flux de la conscience. Par la suite, le roman comprend des dialogues
ou des monologues fondus en d'importants fragments de prose tenant
de l'essai parfaitement abouti. Dans une synthèse faite de conclusions de
tonalité cynique, parfois sentencieuse, ou commençant par une subtile
ironie à l'encontre de clichés moralisateurs (« La nuit est longue, il ne

322
faut jamais en douter. », p. 26), ces bribes de roman évitent, de manière
heureuse, l'émiettement que pourraient créer les espaces vides que
contient l'action proprement-dite, qui se trouvent aussi dans la page.
En fait, l'auteure ne veut pas présenter une histoire, car cette rigueur
ne lui semble pas nécessaire. Et à juste titre probablement. Toutefois,
si elle avait voulu concevoir un roman ordinaire, le chapitre «Michel »,
l'un des meilleurs, aurait constitué un excellent incipit à partir duquel
développer les personnages et les plans d'une construction narrative de
longue haleine.

Virginie est un personnage borderline spectaculaire, sarcastique, ayant
mûri trop vite, qui s'est trop appliqué à copier les attitudes d'une mère
ignorante et dominatrice avec elle, avec qui elle trouve la bonne distance
pour neutraliser son pouvoir psychologique destructeur : «Et Virginie
réalise qu'elle n'a plus envie d'appeler cette grotesque quinquagénaire
"maman" ; qu'elles ne se connaissent pas et que c'est très bien ainsi. »
(p. 24). En même temps, Virginie a tendance à se lancer dans des expé-
riences sexuelles hasardeuses, au terme desquelles elle espère pouvoir
s'exprimer en tant que critique autorisée de la mesquinerie que trahissent
les adultes dans leurs émotions. Ainsi peut-on lire plusieurs pages qui
ressemblent à un malicieux journal d'une jeune fille qui s'enchante de
collectionner des hommes de toutes nations, de tous âges et de toutes
conditions sociales, dont elle note les prénoms dans un agenda : «Elle
ne notait que leurs prénoms, d'une écriture de plus en plus appliquée, de
plus en plus lente, comme si la formation des lettres était une manière
de les retenir plus longtemps entre ses bras, de ralentir leur départ et le
retour de la solitude. » (p. 124) Mais un court-circuit a perturbé le fil
narratif, ce qui rend douteuse l'impression de réelle électricité érotique
du personnage que l'auteur veut nous transmettre. L'atmosphère créée, de
promiscuité romancée, est déroutante, et les oscillations du personnage
entre des excès charnels et d'innocentes fantaisies solitaires affaiblissent
sa cohérence. D'ailleurs, il est évident que Virginie, si on la compare
aux autres personnages, est le résultat d'un intense processus créatif.
C'est une héroïne qui échappe à l'au(c)torité de la pronatrice, laquelle,
par certaines observations ayant quelque chose de lapidaire et de sen-
tencieux, tente d'éviter la dissolution de Virginie dans le magma agité,
quoique banal, de l'éternel adolescent. Comme si elle voulait prévenir
tout commentaire allant dans ce sens, l'auteure, très pertinemment, fait

323
cette observation : «Virginie n'a plus peur de voir que sa vie prend des
airs d'album de clichés sur la jeunesse universelle. » (p. 57-58)

La difficulté de contrôler le personnage vient du fait que Virginie
veut à tout prix dissimuler sa normalité, mais non son excentricité. Elle
mène une double vie, mais en coulisses il n'est que trop évident que les
décors, les comportements et les sentiments relèvent de la normalité,
et que cette normalité annihile les bizarreries de la mise en scène que
met en avant le personnage. Ainsi, se sentant sans cesse menacée par le
danger de tomber dans la banalité (et la banalité des sentiments t'eût
pourtant été trop peu, de sorte que Marie Céhère se sert de la provo-
cation pour que nous réfléchissions de manière plus profonde à ce que
peut avoir de banal le sentiment),1'écrivaine alors corrige régulièrement
le profil de Virginie, son personnage. Par des touches de pessimisme
assez prononcé sous la forme d'aphorismes bien venus, elle corrige le tir
de manière à la fois ferme et inspirée en affirmant par exemple : «La
mélancolie des riches est douloureuse à la mesure de ce qu'ils perdent
et savent ne pouvoir regagner à aucun prix. » (p. 50) ; ou bien : « Le
premier chagrin d'amour d'une femme libre, pense-t-elle en séchant des
larmes honteuses, consiste à quitter des gens que nous ne regretterons
pas » (p. 55). Placée quelque part entre la scène du roman et la scène
du monde, tout en ayant la maîtrise d'une réflexivité où se mêlent de
façon charmante sagesse et cynisme agissant comme une tendre ins-
tance qui pardonne par avance toute mesquinerie et tout excès, elle fait
des interventions toujours surprenantes qui nous délectent et rendent
agréable le passage d'un épisode à un autre.

Lorsque la normalité suscite une gêne, l'auteure place Virginie dans
des états qui induisent l'excentricité ou la mélancolie, donnant ainsi libre
cours à une expérimentation narrative qui l'introduit dans une sorte
d'enfer à la fois artificiel, filandreux et coquet. Devenue une experte
de la pathologie amoureuse, Virginie en arrive à la conclusion qu'elle
ne désire de relation «ni amoureuse, ni physique. La boulimie seule la
rassasiait. » (p. 124)

Bien que, tout comme nous l'avons déjà dit, tous les chapitres du
roman portent des noms de personnages, ils ne se constituent pas dans
une série de portraits littéraires au sens habituel. On pourrait même
dire que l'auteure est plus intéressée par les lieux que par les êtres. Ces
derniers sont fondus, à la manière impressionniste, dans des décors

324
naturels ou urbains tout à fait communs. En fait, les prénoms sont des
sortes de pseudonymes pour évoquer des états correspondant à des étapes
existentielles, ce qui permet à Marie Céhère de faire passer le personnage
principal, avec une désinvolture bien jouée, par la phase «Jerôme », par
la phase «Brigitte et Cécile» (celles-ci n'étant pas «réelles », mais des
doubles phantasmatiques de Virginie), par la phase «Paul », etc. Celle
qui est la mieux dessinée est la mère, Odile, un personnage secondaire
certes, mais également un partenaire destiné à aider Virginie à s'entraîner
à un duetto/duel excellent, peint dans les tonalités de grisaille affective
que la jeune auteure expérimente avec succès. Cette solution stylistique
pourrait très bien constituer, éventuellement, un choix que l'auteure
aurait intérêt à assumer; bref, laisser en liberté les personnages de sorte
que ceux-ci puissent lui donner la réplique, ou même lui opposer de la
résistance, ou bien alors tout dire en n'ayant pas peur que cela puisse
révéler des blessures de l'intimité encore ouvertes.

La fin du roman est une surprise heureuse, tout en n'étant pas un
banal happy end. Elle est bien écrite, contenant des épisodes d'une sym-
bolique subtile. Elle est surprenante dans son dénouement (que nous
avons d'ailleurs atteint avec un certain soulagement, surtout en raison
de l'impression que donne souvent l'auteure d'être capable de faire tout
ce qu'elle veut de son personnage), mais aussi du point de vue stylistique
(car, pour ce qui est de la maturité en matière d'éducation sentimentale,
elle apporte une nuance flaubertienne qui ne se retrouve qu'ici).

Les petits poissons (métaphore de la révolte contre l'hypocrisie et le
désir de parvenir) offre une lecture émouvante et vivante. Marie Céhère
transmet très fortement la sensation de la réalité par le fait qu'elle écrit
avec son sang et non avec de l'encre. Dans ses pages pleines de cruauté,
de violence et de cynisme, mais en même temps si touchantes, nous
avons à faire à une littérature qui est aussi authentique que ce qui se
passe dans la réalité, une réalité à peine retouchée littérairement, tout
cela mêlé à un bon goût qui garantit que nous nous trouvons devant une
véritable écrivaine. En outre, et avec naturel, elle ne se départit pas d'une
certaine distance entre expérience et écriture, ce qui signifie qu'avant d'en
arriver à une auto-analyse complète du matériau biographique dont se
nourrit la création, il faudra encore du temps. Derrière l'air cynique de
Virginie se cache une sensibilité d'écorchée, qui ne fait que rendre plus
évidentes et plus aigües les provocations qu'elle nous destine. Quoi que

325
fasse l'auteure pour contrarier cette attente, Les petits poissons est un livre
sur l'amour, sur la passion, mais il faut préciser qu'il entend être étayé
par des expérimentations sur le sujet et non par de naïfs témoignages
qui pourraient donner la sensation d'une humanité des plus communes
et sans originalité. Cela est bien suggéré, dès le début du livre, par la
remaxque de Stendhal : «Les gens qui font l'amour sont-ils dans la classe
des dupes ou des gens d'esprit ? » À ce sophisme charmant et touchant,
camouflé par une interrogation d'une rhétorique un peu perfide, nous
sommes tenté de répondre, tout comme le fait Virginie, en soulignant
certaines recherches, à la fois furieuses et exaspérées, relatives au corps,
destinées, en fait, à épuiser ou détruire l'esprit. En tous les cas, nous
pouvons nous dire que, finalement, la maturité sentimentale n'aura
été atteinte et ne le sera jamais par la multiplication des expériences
érotiques, c'est-à-dire par de petites passions, mais qu'elle le sera par
le raffinement et l'intensification de l'expérience en (et de) soi, qu'une
autre Virginie, probablement, ne rejettera pas.



Râzvan ENACHE

Université «Lucian Blaga» de Sibiu

Article de revue: Précédent 24/25 Suivant